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Interview de Alpha Blondy
Alpha Blondy
   
"Tout rasta qui se respecte a dû écouter Pink Floyd en fumant un gros pétard..."
   
Sur cet album, il y a pas mal d’instruments qui ne sont pas classiques dans le reggae comme la cornemuse ou la Cora. Pourquoi est-ce aussi important pour toi, cette diversité musicale ?
En tant que mélomane, je n’aime pas la monotonie. J’aime les musiques qui me surprennent. Le reggae que les gens connaissent n’emploie pas d’instruments comme le djembé, comme la cornemuse, le violon, le violoncelle et tout cela. Moi, j’ai essayé d’inclure ces instruments dans le reggae pour apporter un plus. Je voulais que le reggae africain soit représentatif du métissage culturel duquel nous sommes issus. C’est pour ça que tu entends de la flûte dans les albums d’Alpha Blondy. J’aime cela. Surtout sur la reprise de « Wish you were here » de Pink Floyd où je voulais du violon pour l’intro. Michel m’a fait pensé à la cornemuse et tout le monde dans le studio a crié YES ! Et l’on n’a pas été déçu. J’aime bien cet arc-en-ciel musical.
Dans cet album, il y a aussi une reprise de Bob Marley sous le nom « Sale raciste »…
C’était une façon d’envoyer un petit Email aux racistes pour leur dire qu’ils n’ont pas le monopole de la bêtise, qu’il faudrait qu’ils arrivent à vaincre leur peur car nous sommes condamnés à partager ce petit monde que Dieu nous a donné. Tout le monde est redevable à tout le monde. Personne ne peut s’auto suffire, nous vivons dans un monde complémentaire, il va falloir l’assumer.
Et Bob Marley, c’est toujours aussi important pour toi ?
Ah Oui, Bob a sorti le ghetto de l’indifférence. Le ghetto, c’était la honte de la société. Et Bob, de part sa musique a donné la parole à tous les enfants du ghetto, de tous les ghettos, que cela soit l’africain des Caraïbes, d’Amérique ou d’Europe. Regarde Bernard Lavilliers, c’est un gars du ghetto et tout de suite, il s’est identifié à cette musique. Sans parler du grand frère Gainsbourg, Pierpoljak aussi, et j’en passe. Tous ceux qui ont connu la morsure de la pauvreté, de l’humiliation sociale se retrouvent dans le reggae. Même les riches qui sont des proscrits ou marginalisés dans leur propre milieu sont aussi venus du côté des marginaux que représentent les faiseurs du reggae. Donc cette musique que Bob, lui-même métisse, a vulgarisée à travers le monde, est devenue aujourd’hui l’archétype du métissage culturel. J’ai bien voulu faire cette musique parce que j’aime le message contenu, la révolte et la vérité. J’aime la colonne vertébrale spirituelle de cette musique. Voilà.
Pour revenir vers la reprise de Pink Floyd, comment as-tu choisi cette chanson, « Wish you were here » ?
Tout rasta qui se respecte a dû écouter Pink Floyd en fumant un gros pétard. Tu ne peux pas apprécier Pink Floyd si tu n’as pas fumé ou découvert le vaisseau spatial de Pink Floyd. Je me souviens quand j’étais étudiant avec les potes à Central park, on avait le ghetto blaster. « Welcome to the machine » venait de sortir en 1975-76 et c’est ce que nous mettions à la Fontaine. Tu te mets ton Pink Floyd, tu allumes ton missile et puis au revoir les problèmes même si, à l’atterrissage, ils sont encore là. Mais au moins tu auras eu ce quart d’heure ou cette heure de répit. Quand je me souviens de ces jours glorieux, j’ai bien voulu faire un clin d’oeil à tous ceux qui aiment cette musique-là et tous ceux qui auraient voulu comme moi que tous les gens qu’ils aiment et qui ne sont plus de ce monde, l’amour que j’ai pour eux, pour cette époque. Pink Floyd, c’est cela pour moi.
Il y a un côté encore plus international par rapport à tes autres albums, le Brésil entre autres…
Bahia. J’aime beaucoup le Brésil et les brésiliens me le rendent bien, très bien même. Quand on m’a demandé à l’époque de faire une chanson pour le carnaval de Bahia, j’ai repris le refrain d’une chanson populaire ivoirienne. J’ai ajouté mes paroles du style, « les filles sont canons », ce qui est vrai, « dans leurs petits caleçons », ce qui est aussi vrai, « Les seins nus au soleil », ce qui n’est pas faux, « et qui fait frémir nos arcs-en-ciel », c’est l’évidence totale. J’ai voulu mettre mon amour pour Bahia dans cette chanson. Et c’est un ami, Geraldo, qui m’a donné les paroles en portugais et j’ai tissé tout cela.
Et tes liens avec le Cameroun, il y a aussi un magnifique hymne d’amour pour ce pays dans ton album…
Ah le Cameroun. Ma femme me dit : Alpha, t’arrêtes tes conneries et tes mensonges. Dans ta chanson sur le Cameroun, tu chantes « Cameroun, j’ai laissé mon cœur… Hé t’as combien de cœur, là ? Ton cœur, il est à Paris, ton cœur, il est à Abidjan, maintenant tu l’as oublié à Douala… » Non, en fait j’ai passé du très bon temps au Cameroun, on a fait un concert au stade de Douala et j’étais surpris. C’était mon premier concert là-bas et c’était bourré. L’accueil était chaleureux, les camerounais et les camerounaises sont d’une gentillesse à faire rougir un noir comme moi. J’ai beaucoup aimé. A l’hôtel, je me suis mis à écrire cette chanson. J’étais amoureux d’une fille qui était avec moi mais il ne faut pas que ma femme le sache…
Il y a aussi de la rumba zaïroise…
Oui. On a rumbaïsé ce reggae. Cette chanson, c’était le bal des anciens combattus. Il y a un musicien de Guadeloupe qui s’appelle Cali qui est venu jouer de la Mandoline et c’était superbe. Et puis l’ordinateur, pendant le mix, a bouffé la mandoline de Cali. On avait les boules. Tyron a demandé si on pouvait envoyer un billet à Cali en Guadeloupe pour qu’il rejoue sa partition à Paris mais la production a commencé à grincer des dents. Alors nous avons mis cela de côté. Et puis, il y a le petit frère, Didi Calombo, qui est un chanteur congolais, qui est venu me voir car il avait fini son disque et il voulait que je fasse de la pub à la télévision congolaise, que je parle de son album. Je l’ai encensé un max, le problème c’est que je n’avais pas encore entendu sa voix. Il fallait bien que j’entende cette voix que j’allais promouvoir. On arrive dans la cabine et là il a chanté et j’étais sur le cul. Il a une de ces voix, très cristalline. Du coup, Tyron et moi avons décidé qu’il vienne placer des voix. Il est venu et quand il a chanté, on a dû retirer le côté reggae et nous avons demandé au guitariste congolais de jouer de la guitare acoustique un peu rumba et voilà comment la chanson est devenue du rumba-reggae. C’est toujours Sly et Robbie qui jouent de la basse et de la batterie. Ils étaient très étonnés aussi de tous ces changements, mais nous avons retiré tout le côté reggae pour que le voyage sonore soit complet.
Il y a aussi un rappeur français, Bilal…
Bilal, je l’appelle l’ancien ivoirien parce qu’il est arrivé en France à l’âge de cinq ans. Il est plus français qu’ivoirien. C’est lui qui a écrit cette chanson. Notre première collaboration, c’était sur Sweet fanta Diallo, l’album avec les remix où le 113 a fait « Travailler, c’est trop dur». Et cela m’a plu. J’aime bien son verbe, sa plume. Et comme Fanta Dialo était décédée entre temps, il a écrit ces paroles sans savoir qu’elle était morte. Moi, je n’aurais jamais pu écrire comme cela. Quand on a fait l’album, nous avions dix-huit chansons, il m’a appelé pour me dire qu’il avait une chanson pour son album à lui. Il voulait que je fasse un featuring et nous avons chanté. J’avais mon équipe, Tyron, mes choristes, mon batteur et quand nous avons fini, mon manager a souhaité que cela soit sur mon album. La chanson a tout bousculé, c’est devenu le single. C’est beau les paroles, il n’y a rien de plus sincère.
Tu es un des précurseurs du reggae en français. Quelles responsabilités te sens tu par rapport à cette nouvelle génération ?
Aucunes. Moi, j’ai une mission, eux ils ont une mission. Tous être sous le soleil de Dieu a une mission. Et toutes les missions sont complémentaires. C’est le rôle que Dieu nous a assigné dans ce bas monde. Moi, il m’a mis là, en précurseur, il voulait que ce soit moi qui fasse cela, le reggae ivoirien, africain. Mon souci, c’est que je voulais que mes frères d’Afrique au pays comprennent le message rastafari. Je ne savais pas que j’étais un précurseur du reggae francophone. Quand j’étais aux States, j’ai commencé à traduire. Nous avons fait des versions françaises de « J shoot the sheriff » de Marley parce que je voulais que pour les soirées avec les amis jamaïcains, je puisse apporter quelque chose de nouveau. Si c’était pour chanter en anglais, ce n’était pas intéressant. Mon ami Clive m’a encouragé dans ce sens-là. Et quand « Opération coup de poing » est sorti en Côte d’Ivoire, c’était la naissance accidentelle du reggae africain et du reggae francophone.
Alors, quels sont tes rapports avec la jeune génération reggae ?
Mon reggae a accouché de beaucoup de petits dont Tiken Jah Fakoly et beaucoup d’autres. Quelque part, je suis un père heureux. Quand je suis allé là-bas et que j’ai voulu ramener cette musique, je ne voulais pas être le seul à la chanter. Cela aurait été con. Que tu sois le seul arbre qui forme la forêt. Non, ce n’est pas intéressant. Mon but était de créer ce reggae africain à l’image du reggae jamaïcain. Tu vois, il y a le reggae de Burning Spear qui est différent de celui de Marley qui est différent de celui de Steel pulse etc. C’est encore cela ma vision des choses. Alpha Blondy, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant. J’aimerais que des producteurs dignes de noms puissent s’intéresser à tout ce réservoir de talent qui pullule à travers l’Afrique. Non seulement en Côte d’Ivoire mais aussi au Mali, en Guinée, au Sénégal, au Gabon, au Cameroun, au Congo… Il y a une myriade de talents. Par contre, ce sont les moyens, il n’y a pas de major africain. Les jamaïcains ont eu une chance inouïe, il y avait Chris Blackwell qui avait du blé et qui a cru dans cette musique-là. Et nous, l’Afrique de Côte d’Ivoire, nous rêvons d’avoir un jour un Chris Blackwell qui puisse donner une dimension internationale à notre musique.
Il y a un message important concernant l’Afrique et ce qu’il se passe là-bas. Comment vois-tu cette évolution et plus particulièrement en Côte d’Ivoire ?
Moi, je suis toujours en quête de solutions. C’est un peu comme cela que l’on m’a programmé en tant qu’aîné d’une famille de neuf enfants. Pour le problème africain, ivoirien, pour combattre la pauvreté, il y a un préalable. Il faut d’abord que l’on crée une stabilité économique et cela ne peut pas avoir lieu s’il n’y a pas la stabilité politique. Et cette stabilité politique ne peut pas avoir lieu si on ne met pas une fin définitive aux coups d’états. Pour moi, je dis qu’il y a des braqueurs de banques, de voitures et il y a ceux qui vont braquer le pouvoir. Ça, c’est du grand banditisme et l’on essaye de maquiller cela, on appelle cela un coup d’état. C’est pas vrai, un braquage est un braquage. Et aujourd’hui en tant que messager de l’ONU, ma mission, c’est de demander aux grands pays démocratiques comme la France, de ne plus valider ces actes de grand banditisme. C’est demander à l’Union africaine de ne plus accepter dans leur milieu des présidents qui sont arrivés au pouvoir par des coups d’états. C’est demander aux Nations Unies de ne plus être complices d’actes de banditisme politique. Sinon, c’est trop facile. Au lieu d’envoyer les enfants faire des études à l’université pour devenir des politiciens, on les envoie tous à l’armée. Ils forment des gangs et dégagent le président qui est là et installent tranquillement leur bande de copains. Voilà. Aujourd’hui, le problème de l’union africaine, c’est cela. 90% des présidents et je suis gentil, qui siègent à l’Union africaine sont arrivés là par voix antidémocratique. Ce qui est fait est fait, mais nous n’allons pas y passer la carrière, il faut que l’on tourne cette page définitivement et que l’Afrique aille vers la voie des urnes électorales. Cela serait un premier pas pour arrêter cette pauvreté grandissante qui ronge le tissu social africain. Voilà la mission que je me suis assigné. C’est vrai que cela ne fait pas que des gens contents mais si on veut vraiment combattre la pauvreté, il faut commencer par là. C’est le remède que propose Alpha Blondy à l’Afrique.
   
Propos recueillis par Lajoinie Adeline
     
     
     
     
 Artiste
 Alpha Blondy


 Interview(s) Date publication
 Interview de "Alpha Blondy" 31/01/2008


 Chronique(s) Date publication
 Alpha Blondy : Jah Victory 07/12/2007


 News Date publication
 Les escales de St Nazaire, le programme 05/08/2008
 Alpha blondy au fond du jardin du Michel 07/02/2008
 Offrez Sziget pour Noël ! 11/12/2007


 Aftershow(s) Date publication
 Alpha Blondy : Solidays, 4 juillet 2008 10/07/2008


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