Interview de Alpha Blondy |
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Alpha Blondy
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| « J’invite les Ivoiriens à un pardon vrai, un pardon juste. Et je voudrais que la réconciliation ne soit pas une réconciliation de façade. Les Ivoiriens ont trop souffert. » |
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| Ça fait trois ans qu'on ne vous a pas entendu. Que s'est-il passé? |
| Pendant trois ans, j'ai préparé l'album Vision, j'ai fait des tournées à travers le monde, je me suis occupé de ma petite famille et en tant qu'ambassadeur de la paix pour la CDAO, les Nations unies, j'ai essayé de calmer les ardeurs des va-t-en-guerres en Côte d'Ivoire. Voilà. Ça prend beaucoup de temps. |
| Vous qui avez été au départ des accords de paix de Ouagadougou, avez-vous un regard déçu sur ce qui se passe en Côte d'Ivoire? |
| Aujourd'hui, non. Mais la crise postélectorale m'a beaucoup affectée. J'ai été déçu de voir que la démocratie fairplay qu'on avait promise aux Ivoiriens n'a pas été ça. Ça a été plutôt une sorte de "démocrature", d'accrochage au pouvoir. Comme, en plus, c'était le candidat que j'avais supporté qui avait perdu les élections, je m'attendais à une attitude plus fairplay, plus démocratique, dans un style peace and love, genre: on a perdu, Monsieur Ouattara vous avez gagné, on vous donne rendez-vous dans cinq ans, on reviendra reprendre notre place. Je m'attendais à un truc comme ça, très cool. Et les ivoiriens, dans leur ensemble, s'attendaient à cela. Mais, au lieu de ça, ça a été aux armes et cetera et les morts gratuits. Ça m'a déçu, ça m'a blessé. |
| Pour reprendre le nom de l'album, aujourd'hui c'est quoi votre vision de l'avenir de votre pays? |
| Ma vision actuelle, c'est d'amorcer une réconciliation vraie. Une pacification de la Côte d'Ivoire. Désamorcer les esprits qui étaient programmés pour faire la guerre. Comment amener les ivoiriens à se pardonner? J'en suis maintenant à méditer et à philosopher sur le sens du pardon. C'est quoi pardonner? Peut-on parler de réconciliation vraie sans pardon? Et peut-on parler de pardon sans la condition primordiale au pardon qui est la justice? A mon modeste niveau, moi, j'ai pardonné. Et ceux que j'ai offensés, j'espère aussi qu'ils me pardonneront. Maintenant, je souhaiterais que cette dynamique de pardon s'étende à tous les ivoiriens. Un pardon sincère, un pardon dans la justice. Parce que, quand tu as blessé quelqu'un, reconnais au moins que tu l'as blessé. Et quand tu l'auras reconnu, peut-être que ç va faciliter son pardon. Mais la négation des erreurs que nous avons commises ne fait que blesser davantage celui qui a été blessé. Donc j'invite les ivoiriens à un pardon vrai, un pardon juste. Et je voudrais que la réconciliation ne soit pas une réconciliation de façade. Les ivoiriens ont trop souffert. La Côte d'Ivoire a trop souffert de cette crise postélectorale. Et je voudrais, dans le même élan, dire aux ivoiriens que la réconciliation n'est pas seulement le travail qu'on attend des politiciens. Tous les ivoiriens doivent s'investir sincèrement pour que cette paix soit une paix durable, que ce pardon soit un pardon divin. |
| Côté musique, cet album a été fait sur la route? |
| Yeah! C'est pour ça qu'il a une saveur de live. Avec ma famille - mes musiciens, je veux dire, on s'est dit qu'on allait joindre l'utile à l'agréable. Mes musiciens, qui sont très branchés hight-tech, m'ont fait acheter un Mac Book Pro, un M-Box, un micro professionnel pour que, dans chaque ville où on partait,en France, Belgique, Suisse, Allemagne, Portugal, Espagne, quand on était à l'hôtel, on puisse travailler sur le disque, sur les chansons. Quand on s'est retrouvé en Argentine, on s'est retrouvé dans cet élan. Au Brésil, y'a Vincent Aubert, Tonton Eddy et Guillaume Dutrieux qui ont appris à faire la caïpirinha. Et la caïpirinha a contribué à faire évoluer le travail de construction des chansons. Voilà pourquoi, quand vous écoutez les titres, vous avez la sensation d'être un peu "high". Parce que ça a été travaillé un peu en altitude. |
| Y'a un côté live mais aussi une ouverture musicale supplémentaire, avec des accords plus rock, de nouveaux instruments. Toujours innover? |
| C'est ça! Pour ne pas céder à la monotonie musicale. Moi, j'aime les innovations et j'aime entendre des sonorités nouvelles. Je ne veux pas tribaliser la musique. Voilà pourquoi je me suis permis, des fois, d'utiliser des instruments insolites dans le reggae. Comme la cornemuse, l'accordéon, les violons, violoncelles, le "toudourouji" australien, la derbouka du Maroc et, prochainement, je suis en train de lorgner sur la sitar des Indes. Parce que je pense que, pour faire une bonne cuisine musicale, il faut pouvoir ajouter des ingrédients venus d'ailleurs qui puissent donner d'autres goûts, d'autres textures au plat musical que nous voulons servir à notre public. |
| Mais il reste une tonalité forcément reggae avec des musiciens comme Clinton Fearon, Tyron Downie, à qui vous avez fait appel. C'est important pour vous? |
| Oui, bien sûr! Tyron Downie fait partie de la famille Alpha. Parce que ça fait trois albums qu'on travaille ensemble. Quand on a la chance de se retrouver à Paris, où qu'il soit, on l'appelle et il vient faire sa part. Y'a aussi mon frère Dennis Bovel, qui est à Londres. Quand on a besoin de lui, on l'appelle, il vient aussi à la rescousse. C'est lui qui a mixé l'album. Donc, c'est un album très international et très multiracial. Voilà pourquoi il y a toutes les tendances. C'est une mosaïque de cultures. Les musiciens ont mis ensemble leur savoir-faire et leur sensibilité culturelle pour que ça donne ce que ça a donné. |
| Y'a des pays qu'on entend tout de suite. Vuvuzela, par exemple, a dû être écrite en Afrique du Sud pendant la coupe du monde de foot, non? |
Exactement! Je dirais que les musiciens de Solaar System sont des dragueurs impénitents! A part moi, bien sûr, le plus sérieux du groupe. Donc, on était au mondial et y'en a un qui arrive avec un canon scié! La nana de chez nana! On le regarde donc tous comme ça, un peu jaloux. Et puis on lui fait: hé, n'oublie pas de protéger ton vuvuzela avant de faire le waka waka. On a rigolé, c'est resté et on a tissé une chanson autour de cette phrase.
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| Même quand il y a un côté léger dans les chansons, il y a toujours un message derrière? |
| Bien sûr! On voudrait dire les choses graves avec une quête d'humour. Je crois que c'est comme ça la vie. Il ne faut pas qu'elle soit toute triste. Parce que ça devient trop lourd. Je suis déjà assez lourd donc, de temps en temps, j'essaie d'alléger un peu la chose. |
| Une injustice a été réparée dans cet album, où vous chantez enfin dans vos trois langues: le françois, l'anglais et de dioula? |
| Oui, la trilogie a été respectée. En tant que francophone, on m'a souvent pris pour un Jamaïcain. Dans les albums précédents, j'ai chanté en français, mais je n'ai pas fait la part belle au français. Et donc, dans cet album-là, j'ai voulu réparer une injustice en mettant le maximum de chansons en français. Français et dioula. Y'a qu'une chanson en anglais qui est Rasta Bourgeois. Je voulais toucher mon public francophone. Et puis j'ai découvert que, quand on est en tournée dans des pays anglophones, quand on chante Travailler c'est trop dur, à ma grande surprise, tu vois le public qui reprend en ch?ur. Les chansons en dioula aussi! Donc je me suis dit que la musique en tant que telle était une langue universelle. Et que, de par la musique, les gens pouvaient répéter des phrases qu'ils ne comprenaient pas, mais qu'ils faisaient jouer leur sensibilité. Voilà pourquoi on a plutôt donné un coup de boost à la dimension française. |
| Rasta Bourgeois, c'est un morceau pour casser le côté exotique de la pauvreté en Afrique? |
| C'est exactement ça! C'est pour casser cette imagerie rastafarienne, reggae où y'a ce cliché. Quand on parle de rasta, tout de suite, on montre un bidonville, un enfant au gros ventre, les pieds nus, avec le nez qui coule, le papa ou le tonton à côté avec les dreads et un gros joint. C'est pas ça! C'est pas gratifiant! Le reggae ne se limite pas à cette image-là. Je dis dans cette chanson que notre pauvreté n'est pas exotique. Elle n'est pas touristique. La pauvreté n'est pas une profession. La pauvreté n'est pas une mode. Je voudrais voir mes enfants faire des études pour ne pas devenir des idiots. Je voudrais qu'on sorte de cette imagerie péjorative que les médias ont tendance à véhiculer sur le reggae et le rastafarisme. C'est ça un Rasta Bourgeois. Un rasta peut aussi rêver de devenir riche, de devenir quelqu'un, d'être médecin, pilote, ingénieur en informatique. Pas forcément le rasta avec le joint, sur la plage, avec la machette et la noix de coco. C'est pas ça. |
| Ce qui participe aussi à ouvrir l'image du rasta, c'est cette étonnante reprise de Stewball d'Hugues Aufray? Un souvenir d'enfance? |
| Oui. J'essaie de chanter ma mémoire. On a appris cette chanson à l'école. Et puis, j'ai eu a chance de rencontrer monsieur Hugues Aufray en 1998. Je lui ai demandé la permission de faire cette reprise de Stewball en reggae comme j'avais fait avec Travailler c'est trop dur. Monsieur Hugues Aufray a eu la gentillesse de m'accorder cette permission-là. Mais j'ai mis du temps à le faire, dix ans sont passés. Et un jour, j'arrive à la maison de la radio, à RFI. Et y'a le journaliste qui me dit: Alpha, vous êtes assis là où était monsieur Hugues Aufray la semaine dernière. Il nous a confié que vous lui aviez promis une reprise de Stewball et qu'il l'attendait jusqu'à présent. J'aurais bien voulu rougir, mais dans mon cas, ce n'est pas possible. Donc, j'ai verdi et puis j'ai dit que j'allais réparer cette injustice. On s'est mis au travail et ça a donné ce que ça a donné. Quand ça a été mixé, masterisé, on a envoyé une copie à monsieur Hugues Aufray et il a dit qu'il était fier de notre version. Ce qui m'a fait énormément plaisir. |
| Y'a des reprises, des chansons à message, mais aussi des coups de gueule, comme le Cha-cha-cha du CFA? |
| Sans jouer au révolutionnaire, moi je pense que l'Afrique peut n'avoir qu'une monnaie. Et que l'appellation CFA est trop réductrice. Y'a une sorte d'ambiguïté, tu comprends. On est indépendant et notre argent s'appelle la Colonie Française d'Afrique. Le grand frère Toubon a essayé de corriger ça en Communauté Financière d'Afrique. Je me suis dit que c'était pas mal, mais qu'il voulait nous la faire à l'envers! Pour corriger ça, il faudrait que les économistes africains trouvent une appellation qui respecte la souveraineté des états africains. Je ne parle pas de rupture, c'est trop violent. Je pense juste qu'il faut du respect. Il ne faut pas garder cette appellation de CFA! Que l'Afrique devienne autonome, un peu. Cette dépendance financière n'est pas un signe de souveraineté! Et la vraie souveraineté, comme dit la chanson, c'est d'avoir un président honnête et pas marionnette! Ça, ce n'est pas évident! |
| Aussi des morceaux plus personnels comme Ma tête. Quels sont les principaux problèmes d'Alpha Blondy, la star? |
| Ecoutez, Adeline. Si vous devenez une chanteuse célèbre et que vous pouvez faire des stades de 100000 personnes, des petites salles de 6 000 personnes comme des Zéniths, les politiques arrivent comme attirés par le miel de votre succès. Ils vont essayer de récupérer Adeline dans le but de récupérer son public. Because of élection. Ils vont vouloir vous utiliser. Si vous dites oui, vous aurez vendu votre âme. Si vous dites non, ils vont vous briser. Parce qu'ils vont se dire: si elle n'est pas avec nous, c'est qu'elle veut être avec l'autre. De toute façon, ils vont vouloir vous utiliser. Et Alpha Blondy, des fois, il paraît que j'ai un certain franc-parler donc quand? votre nom s'il vous plaît? [ndlr: il s'adresse à Fréderic, derrière la caméra] Frédéric! Quand Frédéric et son parti ont fait des trucs bien et qu'Alpha a dit: oui, Fréderic et son parti sont vraiment dans la bonne ligne, il l'a dit sincèrement! Alors, le parti de Frédéric veut tout de suite avoir Alpha acquis à sa cause. Le jour où le parti de Frédéric prend une direction qui ne convient pas à Alpha et qu'Alpha dit que Frédéric et son parti déconnent, alors Frédéric et son parti lâchent sur Alpha leurs chiens à plume, leurs journalistes qui vont descendre Alpha. Les diffamations, les injures, les insultes, ça j'y ai eu droit. Mais vous savez quoi? Quand les autres vous insultent, Frédéric et son parti ne bougent pas leur petit doigt. Le parti d'Adeline ne bouge pas le petit doigt non plus. Donc, à un moment donné, tu es toujours celui qu'on crucifie. Et comme, en Côte d'Ivoire, j'avais averti les politiques sur la dangerosité de ce concept négro-nazi qu'est l'ivoirité. Je leur ai dit: attention, c'est une bombe à fragmentation ethnique. Et ça va péter un jour. Certains m'ont dit: bravo, certains m'ont insulté. Mais jamais ils ne se sont rendu compte que ce n'était pas une blague pour faire ma promotion! Je suis un grand peureux et les peureux ont tendance à voir très loin. Je préfère avertir, prévenir que guérir. Et quand durant les élections en question, qui ont saigné, le parti de monsieur Bagbo a sorti le grand jeu ivoiritaire. La liste électorale devait être désinfectée. Tous les noms qu'on devait enlever, les 600000, étaient tous du Nord. Et ils ont commencé à utiliser le Nord musulman contre le Sud chrétien. Bagbo, le candidat du Sud chrétien! D'abord, Bagbo n'est pas du Sud, il est de l'Ouest! Alors, on a brûlé des mosquées, on a brûlé le Coran, on a égorgé des imams? Attendez! Evidemment, l'ivoirité avait sa guerre. Durant cette crise, ceux qui sont sorti l'argument ivoiritaire voulaient encore utiliser Alpha Blondy. Là, il leur a dit: parle à mon cul, ma tête est malade. Parce que, quand ça vous arrange, je suis génial. Et quand ça vous arrange, je suis un malade mental. Le malade mental vous dit ça! On aurait pu éviter ce bain de sang, ces vies innocentes si vous aviez respecté un peu le leader d'opinion que je suis. Vous ne l'avez pas fait! |
| Est-ce que, quand on a une parole aussi libre que la vôtre, c'est plus difficile de revenir en Côte d'Ivoire au moment du conflit? |
| Moi, j'habite en Côte d'Ivoire, y'a ma femme qui est là-bas, ma mère, mes enfants. Dieu merci, ils on pillé chez les gens, ils ont brûlé chez les gens, mais personne n'a brûlé chez moi; pillé chez moi. Je pense que, quelque part, les camps concernés se sont dits: Alpha Blondy nous avait tous avertis! On l'a pas écouté! Souvent on m'a dit, même les politiciens, Ah, grand frère, tu avais dit?! On aurait dû t'écouter! |
| Quelle est votre prochaine vision de la musique? |
| Dieu me le dira! Dieu me le dictera! Mais pour le moment, si je le savais, je ne serais pas Alpha Blondy, je serais Dieu! |
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| Propos recueillis par Adeline Lajoinie
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