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Interview de Baloji
Baloji
   
«Ce disque, c'était une façon de concilier les deux bouts de ma famille. Une famille qui est pleine de non-dits et d'actes manqués.»
   
Tu as dernièrement été invité au Bose Blue Note, festival de jazz, alors que tu fais du rap. Comment l’expliques-tu ?
Je pense qu’il y a plusieurs raisons. L’album est très organique. Il y a des influences soul, funk, psyché, rock. Je pense que ce sont ces influences, et le fait que j’arrive avec un band, qui font que je peux aussi être invité à des festivals de jazz.
Tu viens d’un groupe de rap belge qui s’appelle Starflam. Comment as-tu découvert le rap ?
J’ai tout d’abord eu un vrai coup de foudre pour un morceau d’Akhenaton qui s’appelle l’Aimant. Je trouvais ça incroyable. C’est le premier morceau qui m’a interpellé parce qu’il parlait des gens comme moi, des petits voleurs à la petite semaine. Qui en même temps se sentaient coupables de commettre des larcins. Donc c’est quelque chose qui m’a touché. Et puis j’ai aimé son écriture, la façon dont il travaillait les rimes ;, dont il mettait ça en avant. J’avais très envie de monter sur scène, de créer un groupe. Il faut savoir qu’en Belgique, il n’y a ni médias ni infrastructures pour développer le rap. Le second élément déclencheur est le groupe français La Cliqua, qui a amené ce truc vivace, cette illumination au niveau de la technique, du flow. On a d’ailleurs fait une tournée avec eux à l’époque.
Starflam, ça a commencé comment ?
Ca a commencé en 1995. Et puis on a sorti notre premier album en 1998 sur un label indépendant. Puis on a signé avec EMI en 2001 pour l’album Survivant, qui a fait disque de platine en Belgique. Et qui a eu ce qu’on appelle ici un « succès d’estime. » Puis on a fait un dernier album, le bien-nommé Donne Moi de l’Amour, en 2003.
Et la carrière solo … ?
C’est venu un peu par accident. En novembre 2005, j’ai reçu un courrier de ma mère. Je n’avais plus de nouvelles d’elle depuis mon arrivée en Belgique en 1981. C’était une façon, pour moi de répondre à sa question : « qu’est-ce que tu as fait, toi, pendant ces 25 dernières années ? » J’ai eu des sentiments assez mitigés : le rejet, la honte, la gène. Je ne savais pas trop quoi dire parce qu’elle restait une inconnue. Et je ne répondais pas à ses canons de réussite pour un enfant en Europe. Je n’étais pas diplômé, sans situation financière stable.
Du coup, quel titre as-tu écris en premier ?
J’ai fait une démo tout seul parce que j’ai eu du mal à trouvé un producteur, au début. J’ai fait les morceaux Le Reste du Monde, Entre les Lignes et Tout Ceci Ne Nous Rendra Pas Le Congo. Et puis je savais déjà que j’allais mettre une reprise de Marvin Gaye pour clôturer l’album.
Sur cet album très intime, tu parles aussi de ton père, notamment sur Hôtel Impala…
Ce morceau, c’est un peu un melting pot de plein d’émotions. Mon père se retrouve sur tous les titres en filigrane, sans même être mentionné. C’est une personne à qui je dois énormément. Parce que c’est rare que, quand t’es enfant issu d’une histoire extraconjugale, tu ailles avec le père. C’était une façon de concilier les deux bouts de ma famille. Une famille qui est pleine de non-dits et d’actes manqués. L’Hôtel Impala, c’était un hôtel qu’il possédait dans le Katanga. Il a été détruit en 1991. Et à partir de ce moment-là mon père est parti vivre en Afrique du sud pour des raisons financières. Et nous, en Belgique, on n’a plus eu de nouvelles de lui. Pendant des années, je l’ai haï, détesté. Ce morceau, c’est une manière de lui dire que je lui pardonnais. Que je voulais reconstruire sur les ruines de l’hôtel Impala. C’était important qu’on fasse la paix avec nous-mêmes.
Tu parles beaucoup de tes racines. Quels rapports tu as avec l’Afrique aujourd’hui ?
Je ne faisais pas partie de ces gens particulièrement concernés par la situation du Congo et de l’Afrique en général. Je regardais ça de très très loin. Je n’y étais pas retourné avant le mois de mai dernier, pour tourner le clip et remettre le disque à mon père et à ma mère. J’ai redécouvert un pays en même temps. Je ne suis pas spécialement dans cette recherche culturelle de mes racines.
Dans ta famille musicale, il y a une autre personne très importante pour toi, c’est Marvin Gaye, dont tu reprends un morceau. Pourquoi ?
Ca part d’une anecdote. Quand j’ai ma première discussion avec ma mère par téléphone, il y a quelques années, après avoir reçu sa lettre, elle me dit qu’elle m’a vu sur MCM Afrique et qu’elle a toujours su que je ferais de la musique. Parce que mon père, quand il m’a emmené en Belgique, il lui a dit qu’il m’emmenait au pays de Marvin Gaye. Parce que ce dernier a été exilé à Ostende pendant un an et demi, comme mon père. J’ai trouvé que c’était une idée de départ intéressante, ce rapport à la musique. C’était pour moi une façon de justifier pourquoi mon père m’avait emmené en Belgique. Un élan de bonté, de générosité. Peut-être lié au fait qu’il était dans ce lieu de rédemption un peu suspendu, vu qu’Ostende est un lieu de la vieille noblesse qui vit sur ses vestiges. Marvin gaye comme mon père se sont retrouvés à Ostende dans une période de transit, de rédemption.
Et pour la reprise de Marvin Gaye, Nakuenda ?
C’est vraiment le titre qui m’a donné envie de faire cet album ! Ce morceau, qui a été fait en 1972, m’a interpellé et m’a semblé tellement prophétique, comme écrit pour moi. En découvrant cet inédit, cette jam, cette petite impro, je me suis rendue compte à quell point c’était tellement en phase avec ma situation: “I’m going home to see my mother, I’m going home to see my old dad.” J’ai trouvé ça juste sublime. D’où l’envie de terminer l’album avec ça.
Quelle est la genèse de ce projet, au niveau musical ?
En fait, j’ai démarré tout seul. Quand j’ai présenté ce projet à des producteurs, au début, ils n’en voulaient pas. Ca leur semblait être trop compliqué, trop long, sans fil rouge, sans cohésion. Je leur disais : « Le fil rouge, ce sera ma voix. » J’ai du poser les bases moi-même avec une démo de 4-5 titres. L’avantage c’est que, comme je suis belge et que la scène étant si peu exposée aux médias et à la réussite, les gens acceptent de collaborer juste pour le plaisir. C’est pour ça que j’arrive avec un casting de 56 personnes. J’ai eu l’aide d’une réalisateur, Peter Lesage, qui a servi d’interprète entre moi et les musiciens.
Tu as aussi Amp Fiddler, ex-musicien de Prince. Comment l’as-tu rencontré ?
Juste un coup de chance. Au départ, ce devait être Jamie Lidell, un chanteur anglais qui est, pour moi, le nouvel Otis Redding. Mais il m’a planté dix jours avant de clôturer l’album. On a un peu galéré. Puis j’ai vu qu’Amp Fiddler était en tournée en Belgique pour 3 dates. On lui a envoyé un mail et il a accepté tout de suite.
Tes textes sont intimes et très profonds alors que ta musique est assez légère. Comment as-tu travaillé ça ?
J’ai voulu que ce soit un disque à plusieurs lectures. Que tu puisses l’écouter d’une part pour la musicalité, d’autre part pour les textes, l’histoire que ça raconte, le côté littéraire. Comme je l’ai écrit pour ma mère, je voulais que ça reste attractif pour elle. Ne pas me cantonner au rap.
Rapper sur du funk, c’est quelque chose dont tu avais l’habitude ?
Oui. Mais par définition, le rap vient de là. Le sampling, la soul, le jazz, l’afro-beat, c’est la même famille. D’habitude on sample une boucle de deux mesures et moi j’ai choisi des boucles de 16 mesures pour donner de la liberté à la musique.
Sur cet album, il y a une vraie réflexion identitaire, comme sur Repris de Justesse. Y a-t’il des choses que tu as réglé avec cet album-là ?
Je ne m’inscris absolument pas dans l’autobiographie ni dans la thérapie. Si j’en fais un disque aujourd’hui c’est que ce sont des choses que j’ai pu digérer et comprendre. J’ai passé le cap de la cicatrisation. Repris de Justesse parle de l’époque où j’étais sans papier entre 1999 et 2001. Je peux te dire que le jour où on est venu me chercher pour m’amener en centre fermé, je n’avais aucune envie de retourner au Congo. Mes racines étaient belges, européennes. Je trouvais ça intéressant de parler de cet équilibre instable entre racines africaines et européennes. J’étais à Kinshasa il y a un mois et c’est un truc que j’apprends à accepter.
Liège-Bruxelles-Gand est un morceau en trois parties. Comment as-tu réfléchi ça ?
Ecoute, je devais me marrer un peu sur cet album quand même. Je l’ai écris à une période où je devais déménager de Liège, j’étais viré de mon appart’. En même temps, n’ayant le permis que depuis un an, j’ai toujours pris le train et c’est la même ligne qui va jusqu’à Ostende. Je me suis toujours arrêté à Bruxelles pour le Hip-Hop. Puis à Gand pour ma fiancée. C’est trois morceaux différents. Liège est une ville un peu latine que j’adore. Elle s’apparente à une ville comme Marseille parce que très excentrée. C’est un truc très pépère. Bruxelles c’est une semi-capitale, dans le speed. En tant que rappeur, c’est là que tu dois t’affirmer pour exister. Et Gand c’est bourgeois, flamand, ça me rappelle la chanson de Brel, plus doux, plus dansant…
Parmi les morceaux importants, il y a aussi Coup de Gaz sur une histoire super personnelle, sur une grossesse non terminée. Pourquoi l’avoir écrit ?
Parce que je pensais que ça pouvait être intéressant de partager cette expérience. Le sujet principal, c’était les personnes qui restent ensemble pour de mauvaises raisons. Comme je le dis : « Et par définition les couples sont mixtes. Ce n’est qu’à travers le compromis qu’ils existent. » Beaucoup de couples se construisent sur des mauvaises bases.
Tu dis avoir fait « de ton histoire une destinée. » Qu’est-ce que ça signifie ?
J’ai magnifié le truc. Rien que le parallèle avec Marvin Gaye, ça tient de l’imaginaire. J’ai tiré en épingle toute mon histoire en amplifiant tous les évènements anodins.
Il y a un côté très « voyage » dans cet album alors que tu n’as pas beaucoup voyagé toi-même. Comment vis-tu ce côté un peu plus universel ?
Ecoutes, c’est un beau compliment. Je suis un très grand fan de cinéma. Je rêve d’être acteur et de jouer. Je suis aussi un grand fan de bandes originales, de musiques qui racontent une histoire. Avec Le Reste du Monde, par exemple, je voulais qu’on soit directement dans la cour de récré. J’aime qu’il y ait aussi un détachement avec ce que je raconte de si personnel.
   
Propos recueillis par Lajoinie Adeline
     
     
     
     
 Artiste
 Baloji


 Interview(s) Date publication
 Interview de "Baloji" 22/05/2008


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