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Interview de Black Francis
Black Francis
   
"Je pense avec mon ventre. C'est pour ça que j'ai un gros ventre (rires). En astrologie chinoise, je suis serpent. Le serpent n'est qu'un ventre. Le serpent est réactif, il vit dans le moment."
   
Tu as été très occupé dernièrement, entre l'album de Grand Duchy, tes albums solo, les tournées avec les Pixies… Ne serais-tu pas un peu hyperactif ces temps-ci ?
Je ne sais pas. Je me lève le matin et je travaille. Mais je ne travaille pas tous les jours. J'ai une grande famille maintenant, alors je me dis peut-être que c'est pour eux que je dois travailler. Créer des choses pour nous. Après tout, c'est comme ça que je gagne mon argent : je récolte les gains de ce que je crée. Parfois je ne gagne pas beaucoup d'argent, mais je continue d'essayer.
NonStopErotik est assez différent de tes récents albums en termes d'humeur, comment l'expliques-tu ?
Le processus est le même, c'est juste le résultat qui change. "Qu'est-ce que tu fais pour que ce soit différent ?" Je ne sais pas, je fais toujours la même chose. Je ne fais rien de spécial, je me contente de faire. Je fais, et ensuite tu as le résultat. Tu peins un tableau, et à moins que tu ne peignes la même image à chaque fois, ce tableau sera différent de celui-ci qui sera différent de celui-là, etc. C'est la même chose en musique. Tu peux avoir un style qui t'est propre, mais ça ne ressortira jamais de la même façon. À moins d'essayer de dupliquer, mais ce n'est pas ce que je fais. Dès que tu changes la pièce, le son change ; si tu changes la lumière, ça chante ; si tu changes le musicien, ça change… J'écris une chanson, ça fait ça (il gratte sa guitare) et je n'écrirai jamais deux fois la même. Comment puis-je inventer quelque chose de nouveau ? (il re-gratte sa guitare) Aaah, je le ressens différemment, là. Quelque chose est différent… Et heureusement que c'est différent ! Enfin si quelqu'un aime bien ma musique, c'est différent. Si c'est quelqu'un qui ne t'aime pas, il va dire "ah, il fait toujours la même chose". C'est aussi une question de perspective.
Tu as retravaillé sur cet album avec un vieux complice : Eric Drew Feldman. Comment se sont passées ces retrouvailles ?
C'était très naturel, très bien. C'est un ami, on se connaît depuis longtemps donc c'est agréable de travailler avec des gens que tu connais parce que tu n'as pas à parler constamment, tu agis seulement. Il n'y a pas de discussions. On discutait du goût de la bière, d'un film qu'on avait vu, des femmes… mais pas du disque qu'on était en train de faire. C'est agréable de travailler avec un proche parce que la création se réduit à simplement jouer, pas parler.
À t'écouter, on dirait que tout s'est fait le plus naturellement du monde…
Oui, ça aide d'aller dans des bons studios d'enregistrement. Un bon studio, tu rentres, tu joues, ils enregistrent et tout est parfait. Enfin, si les chansons sont mauvaises, ce n'est pas parfait, mais en tout cas tu n'as pas à t'inquiéter des pannes techniques – même si ça arrive quand même où que tu ailles, mais ces endroits sonnent bien. C'est agréable d'y travailler parce que tu te sens bien dans la pièce : la lumière est bonne, le plancher est bon, le son des micros est bon… Tu vas t'asseoir au piano et tu fais… (il fait semblant de jouer) Ah ouais ! Écoute un peu ça ! Parce que c'est un bon piano, bien accordé, et du coup tu es convaincu par tout ce tu joues… "Eric, regarde, je viens d'écrire une chanson ! Est-ce que j'ai écrit une nouvelle chanson ? Je ne sais pas, mais je suis en train de la jouer et j'aime ça. Si je l'aime, c'est que c'est une chanson, non ?"
Peux-tu nous expliquer le titre de cet album, NonStopErotik ?
C'est le thème directeur de l'album, oui. Toutes les chansons devaient être plus ou moins au service de ce thème. C'était le périmètre que j'ai choisi, la délimitation. Il faut qu'il y ait une délimitation à un moment. Où est-elle ? Ça peut être le temps à ta disposition, ça peut être l'argent à ta disposition, ça peut être un enregistrement live, ça peut être n'importe quoi, en fait. Tu pourrais choisir aléatoirement des facteurs qui vont te servir de délimitation. Une des délimitations de cet album est donc le thème conducteur : NonStopErotik. Mais avoir des limites est une bonne chose, car ça te permet de te concentrer sur une seule porte. Si j'ai une centaine de portes devant moi, qu'est-ce que je vais bien pouvoir foutre ? Dois-je aller là ou là ? Tu ne peux jamais te décider. Donc tu te dis "je vais tout faire passer par CETTE porte, ce sera ma direction".
Tes deux derniers albums, Bluefinger et Svn Fngrs avaient aussi un thème conducteur… Tu aimes donc travailler en t'imposant des limites…
Ces derniers temps, oui. C'est un nouveau phénomène pour moi d'avoir ces thèmes directeurs. Mais j'ai eu d'autres sortes de limites par le passé, comme l'enregistrement sur deux pistes…
En parlant de thème, peux-tu nous parler du coffret The Golem, sorti en début d'année ?
C'est une sorte de bande-son pour un film muet que j'ai faite pour un festival de cinéma. C'était une bonne limite, ça. Et ce n'était même pas mon idée, c'est eux qui me l'ont donnée. C'était il y a environ deux ans. On a sorti un coffret avec le DVD du film, l'enregistrement live, l'enregistrement studio, un gros livret… C'est très "arty". Ça m'a pris deux ans à mettre en place et il vient donc de sortir, en édition limitée.
Des Pixies à tes propres albums, tes disques ont toujours eu une identité visuelle forte. Est-ce quelque chose d'important pour toi ?
Non, pas vraiment. Il m'est arrivé de faire des albums avec presque pas d'illustrations. Toute cette histoire d'identité visuelle est venue du département artistique de 4AD, je me suis contenté de suivre. Je ne suis pas idiot non plus ; on nous a dit "hé, on va sortir votre disque dans ce magnifique packaging qui a coûté beaucoup d'argent" (pour lequel ils ne nous ont même pas fait payer, d'ailleurs, ils dépensaient leur propre argent pour sortir de beaux disques). On n'allait pas leur dire non ! On se foutait du packaging de toute façon, tout comme notre image, quel producteur choisir, s'il fallait réenregistrer une chanson deux fois… C'était juste "On le fait quand ? Donnez-nous les sous pour le faire. C'est par où le studio ?"… "Hé, on va avoir de pochettes super classes !" "Super ! Une pochette arty ? Cool, on est un groupe arty ! Ça m'a l'air bien… Suivant !".
Qu'en est-il de la pochette de celui-ci, alors ?
J'ai essaye de faire un joli emballage. On tenait un concept avec les photos : un motel cheap, une personne fatiguée, NonStopErotik… J'ai pris ce photographe néo-zélandais qui est un ami d'un ami et qui travaille beaucoup avec Black Rebel Motorcycle Club, donc ses photos ont cette espèce de rendu classique en noir et blanc. J'ai donc dit "ouais, on le prend". J'ai ensuite fait prendre des photos de ma femme pour l'intérieur du disque. L'extérieur est donc le motel avec moi et l'intérieur c'est lit, chambre de motel, femme… C'est un concept extérieur/intérieur, homme/femme. Je crois que le mec qui a fait tout le montage de l'artwork a essayé de le faire ressemble à un disque de jazz des années 50.
C'est assez rare de te voir sur la pochette d'un de tes disques, ça n'a dû arriver que trois ou quatre fois dans ta carrière. Ça te va comme ça ?
Oui, ça me va plutôt bien. C'est juste que si quelqu'un suggère que je le fasse, je vais le faire. Je dois l'avoir fait autant de fois qu'on me l'a proposé, en fait (rires).
On parlait de ta femme, Violet Clark, vous avez sorti un album ensemble l'année dernière sous le nom de Grand Duchy, était-ce un one shot ou y en aura-t-il d'autres ?
On travaille sur un deuxième, mais je ne sais pas quand il sera prêt. Ça nous prend pas mal de temps pour mettre tout ça en place.
Qu'est-ce que ça fait de composer avec sa femme ?
Elle est créative, donc c'est bien. Ce n'est pas facile, mais ce n'est facile avec personne. Surtout quand ça induit des personnalités masculines et féminines : c'est une bonne énergie mais ça peut aussi être très conflictuel. Ce sont des énergies différentes, ça va bien ensemble mais c'est aussi très instable, (il fait un bruit d'explosion) si tu vois ce que je veux dire (NDLR : Kim Deal ?).
Tu as utilisé le nom Frank Black pendant plus de dix ans, pourquoi soudain reprendre le pseudonyme Black Francis sur tes derniers albums ?
C'est un geste symbolique, même si je ne sais pas vraiment vers où il tend. C'est peut-être une façon de me donner une nouvelle direction. Tu ne peux pas te forcer comme ça à changer de direction, il faut un catalyseur pour ça…
Black Francis était ton nom dans les Pixies, ne serait-ce pas aussi une façon d'entériner votre récente reformation ?
Oui, ça pourrait être ça aussi. Il peut y avoir plusieurs raisons, je n'ai pas de réponse précise à te donner, du genre "oh oui, voilà, c'est exactement ça". C'est peut-être toutes ces raisons à la fois. Tu pourrais continuer à me donner des raisons et je te dirais "ouais, c'est peut-être ça aussi". Je ne sais pas, je pense avec mon ventre. C'est pour ça que j'ai un gros ventre (rires). En astrologie chinoise, je suis serpent. Le serpent n'est qu'un ventre. Le serpent est réactif, il vit dans le moment. Le singe dans l'arbre contemple, il a une vision artistique. Le serpent non. Il est intelligent, mais il ne pense que "maintenant" ; il ne pense pas à après, ni avant. Il marche plus à l'intuition et au feeling… Donc quand tu demandes à un serpent "pourquoi as-tu fait ça", le serpent répond "Quoi ? Pourquoi ? De quoi tu parles ? J'en sais rien, moi. Je l'ai juste fait". Je peux l'analyser avec toi, mais je n'ai pas vraiment de réponse. Ce n'est pas que je n'en veux pas, c'est juste… la voie du serpent.
Est-ce aussi la "voie du serpent" que te retrouver producteur sur le troisième album d'Art Brut ?
Je ne sais pas, on a travaillé très dur pendant douze jours et on a fait un disque (rires). Encore une fois, on est des musiciens, il n'y a pas trop de discussions, c'était juste "joue". "OK, maintenant joue un peu plus vite" (rires). "Un peu plus lentement", "peux-tu faire ce genre de truc ?", "woh woh, qu'est-ce que tu viens de faire là ? Ouais c'est pas mal, fais ça", "ce que tu faisais là ? Ne le fais pas". Fais-ci, fais pas ça, etc : voilà ce que c'est de produire un disque. Tu deviens un membre du groupe, mais sans instrument. C'est comme ça que je le vois.
   
Propos recueillis par Michael Rochette
     
     
     
     
 Artiste
 Black Francis


 Interview(s) Date publication
 Interview de "Black Francis" 11/06/2010



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