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Interview de Buck 65
Buck 65
   
"Plus je deviens vieux, moins je comprends le monde, mais je suppose qu'il m'inspire plus"
   
Pourquoi avoir appelé cet album « Situation » ?
L’une des principales sources d’inspiration de cet album provient d’une organisation appelée le situationnisme international. J’ai été inspiré en particulier par les écrits de Guy Debord et, par extension, les évènements de Mai 68. J’ai appris que Malcom Mac Laren, le manager des Sex Pistols, étudiait le situationnisme. Je trouvais ça très intéressant toutes ces idées. J’ai également appris que l’organisation a été créée en Italie en 1957. Quand j’ai commencé à savoir ce qui s’était passé culturellement et politiquement dans le monde en 1957, j’ai eu le sens de la situation dans laquelle l’humanité était, avec la guerre froide entre les USA et l’URSS et la création de cette culture de la peur. Et puis, la Chine qui s’industrialisait et qui devenait plus puissante sans quitter la pauvreté dans ce processus. En plus de tout ça, il y avait des révolutions culturelles avec le rock’n’roll, la beat génération, Betty Page. C’était il y a exactement 50 ans. Je n’ai pu m’empêcher de comparer cette situation avec celle où nous sommes actuellement, de voir comment les choses ont changé et de constater ce qui est resté pareil. Pour tout cela, je crois que c’est un bon titre d’album. De plus, j’aime le mot.
Vous quittez pour cet album votre costume de raconteurs d’histoires pour endosser celui d’analyste du monde…
En quelque sorte, oui. Cet album peut faire surgir beaucoup de questions. Il y a une idée profonde dans cet album. Il raconte une histoire à travers toutes les chansons qui le compose. Cela commence avec « 1957 », un topo sur la situation du monde. Ensuite, on s’intéresse avec la chanson « Lipstick », à une femme qui travaille dans l’industrie du sexe. Elle enlève ses vêtements pour de l’argent. Ensuite, on découvre dans la chanson suivante, un photographe qui prend des photos de cette femme, il l’exploite en faisant beaucoup d’argent sur son dos. Forcément, il lui propose plus d’argent si elle s’adonne à des choses sauvages, si elle s’exploite elle-même. Et même si, en réalité, elle ne veut pas vraiment le faire. Après, « Spread’Em », qui parle d’un raid de police. La police arrive sur un lieu où elle sait qu’il se passe quelque chose d’illégal et de mauvais. La scène est arrêtée. Après, on a le personnage du « Rebel », qui est le copain de la femme. Il y a aussi le personnage de l’officier de police qui veut nettoyer la société. Le personnage « Mr Nobody », qui voit tout ce qui se passe de loin, passivement. Il a de la pitié pour la femme et veut la sauver, pas pour le bien de la société, mais pour son bien à elle. On a aussi la chanson « Outskirts », qui décrit la ville, qui elle-même va donner de la voix pour expliquer sa douleur. On a aussi la dernière chanson qui décrit ce jeune garçon qui achète les magazines où les photos de la femme sont publiées. Il aime ce faire plaisir à la maison. Il a cet mauvaise habitude qu’il garde secrète sous son lit. Il y a aussi toute une galerie de personnages secondaires. Dans « The Beatific », il y a cette référence à la Beat génération, avec ces écrivains qui ressemblent plus à des petites frappes criminelles, mais qui ne veulent qu’une chose, s’exprimer. Pour « Benz », c’est en référence à une drogue très populaire à cette époque, qui devait ressembler à du speed. La drogue est personnifiée et donne aussi son avis sur l’époque. Cet album est une histoire morcelée en personnages et petits sketchs. Je dirais que c’est la plus grosse tentative d’histoire que j’ai réalisée jusqu’à présent, avec beaucoup d’attention pour les détails et les personnages. Ces chansons pourraient exister séparément. Vous n’avez pas besoin de connaître le contexte ou les autres chansons pour comprendre. C’était aussi part de mon challenge.
Comment êtes-vous venu à cette idée de raconter une histoire sur un album entier ?
Avant de recommencer à travailler après « Secret House », j’ai eu du temps libre. J’ai commencé à lire les écrits de Guy Debord. De plus, j’ai toujours été intéressé par la Beat Generation et cette période des sixties. J’ai été inspiré par tout ça, mais je ne pouvais pas tout résumer en une seule chanson. Il me fallait plusieurs angles d’attaque, plusieurs opportunités de le faire. J’ai pensé que c’était une idée étrange de faire un album dans lequel il n’y aurait rien de personnel et de parler de choses qui se sont passées il y a cinquante ans. Je n’étais même pas né. Je ne pouvais donc pas écrire exactement dans ce sens. Il fallait que ça vienne de moi, mais je ne pouvais tout imaginer de manière fictionnelle comme un écrivain. J’ai donc commencé à penser aux personnages qui vivaient à cette époque comme Jack Kerouac, Betty Page, James Dean et les personnages qu’il jouait dans ses films. J’ai essayé d’identifier tous ces personnages et de voir ce qu’il y avait de commun entre eux et moi. J’ai donc essayé d’écrire avec la perspective d’être un drogué, une femme, un sénateur ou un flic. Parfois, je devais aller chercher en moi des vues contradictoires. Dans un sens, cet album c’est une réflexion de moi-même, avec tous les angles que je pouvais attaquer. Je n’ai jamais été dans les drogues de toute ma vie. J’ai donc dû prendre mes propres peurs reliées à ça. C’est une expérience étrange pour moi. Par rapport à ce que j’ai pu faire dans le passé, c’est un album très expérimental.
Comment avez-vous composé la musique autour de concept très fort ?
Musicalement, après « Secret House », j’avais déjà des idées fortes sur l’album qui viendrait. Je voulais retourner aux basiques, créer quelque chose de plus épuré, plutôt comme un album de hip-hop. Dans le morceau « Benz », il n’y a que des rythmes avec une note jouée de manière très stricte, mais rien à voir avec les symphonies qu’il y avait dans certains morceaux de « Secret House ». Je voulais qu’il soit très simple, très rythmique avec beaucoup de percussions lourdes. Avec la chanson « Benz », l’idée m’a effleurée de faire un album entièrement fait de rythmes, sans mélodie. Mais il est extrêmement difficile de le faire. « Benz » est la chanson qui est resté le plus près de cette idée. Après ça, d’autres idées sont venues dans le studio. Je pensais à 1967, à la musique de cette époque, comment le rock était influencé par la country, la beat génération et le be-bop, le jazz. J’ai mentionné pas mal de musiciens de jazz dans l’album comme Dexter Gordon, Thelonious Monk. Il y a aussi beaucoup de piano, instrument que je n’avais pas beaucoup utilisé par le passé. Des cuivres aussi, des percussions, des congas et des bongos. J’avais pourtant juré de ne jamais utiliser ce genre d’instruments. Mais il me semblait que pour l’atmosphère que j’essayais de créer pour évoquer cette période particulière, nécessitait l’emploi de ce type d’instruments. Si vous écoutez la partie de guitare sur « Lipstick », vous pourrez remarquer qu’elle a ce son typique des fifties. Cet album est donc une articulation autour de l’idée de faire simple en utilisant également des sons suffisamment particuliers pour évoquer cette époque.
Il y a une relation entre le hip-hop et la beat génération…
Je crois toujours qu’il y a des connexions évidentes qui pourraient être constatées entre la beat génération et le hip-hop, rien qu’avec le mot « beat » d’ailleurs. J’aime l’option que des personnes s’expriment poétiquement avec cette idée de « beat », de rythmes. Cette relation me semble évidente. Le fait que la beat génération ait inspiré cet album a donné lieu à ce choix de grosses rythmiques. Je ne sais pas si tous les gens qui écouteront cet album remarqueront la relation avec ce concept, j’espère qu’ils apprécieront simplement, mais chaque détail de cet album est relié au concept de manière très forte.
Comment allez vous faire sonner cet album sur scène ?
J’ai joué un concert hier à Paris, où j’étais tout seul sur scène. J’aimerais le faire juste avec des platines, et peut-être deux musiciens. Cette décision doit être prise en considération avec le budget, de ce que je peux m’offrir. C’est évident que si je voyage seul, ce sera l’option la moins chère. Donc pour la tournée, je vais regarder le budget et, si je peux, je pense qu’il y aura d’autres musiciens. La plupart du temps j’aime être tout seul sur scène, mais le plus souvent c’est une question d’économie. J’aimerais avoir un show de fous avec des danseurs, des jeux de lumière, des acteurs, mais je ne peux pas me l’offrir pour l’instant. J’ai remarqué que la manière dont je me produisais sur scène variait énormément si je suis seul ou avec un groupe. Je crois que je travaille plus dur si je suis tout seul, justement pour faire oublier aux gens que je suis seul sur scène. Je pense à Jacques Brel. Il avait beaucoup de musiciens mais ils étaient sur le côté, dans l’ombre, lui était seul sur scène. Je crois que je suis meilleur quand je suis tout seul sur scène, mais pour les gens c’est aussi intéressant de voir d’autres musiciens. C’est une décision difficile à prendre avant une tournée, mais pour moi, c’est une décision qui se prend en fonction de l’argent.
Vous dites dans votre biographie que vous feriez de la musique même si personne ne vous écoutait…
Le dernier album « Secret House » est paru il y a deux ans. J’ai aussi fait des musiques pour deux films. J’ai fait un album que j’ai sorti gratuitement sur mon site Internet, plus un EP. Le prochain album qui sortira après « Situation » est également presque fini, j’ai travaillé dessus à la même époque. J’ai beaucoup travaillé depuis deux ans, sans être en tournée, mais en étant chez moi. Pour moi, il est plus difficile d’expliquer comment ne pas travailler tout le temps, si vous êtes une personne créative, un écrivain ou un musicien. Vous ne pouvez pas contrôler quand vous vient l’inspiration. Cela me semble étrange de penser à des trucs intéressants sans les exploiter sous prétexte que l’on est en détente. Je ne peux pas ignorer les idées. Je suis inspiré tout le temps. Plus je deviens vieux, moins je comprends le monde, mais je suppose qu’il m’inspire plus. Il y a plus de mystères, de romance. C’est très naturel chez moi.
Vous avez vécu à Paris durant ces deux dernières années...
J’ai voyagé. J’ai été à Paris jusqu’en 2006. Puis, je suis retourné au Canada. Quand je ne travaillais pas, je passais mon temps à Denver. Je suis revenu à Paris en 2008. Il semble qu’il y ait quelque chose ici qui fait partie de moi. Pour des raisons étranges, je me sens à la maison ici.
Etes-vous inspiré par les voyages et les endroits où vous avez vécu ?
Dans un sens, oui. Quand j’arrive dans un nouvel endroit, j’ai remarqué que l’endroit que je venais de quitter me manquait. J’écris toujours sur des villes où je ne suis pas. Quand j’ai quitté Paris, je suis allé à Toronto et j’ai commencé à écrire toutes ces chansons sur Paris. C’est étrange. Quand j’étais à Paris, j’écrivais pour « Secret House » toutes ces chansons sur ces villes du monde et les pays où j’étais allé. Je pensais au Canada, à toutes les personnes qui me manquaient, aux gens que j’avais connus quand j’étais enfant. J’avais le mal du pays. Je ne peux pas écrire sur une ville avant de la quitter. Je crois que c’est important de voyager, mais quand vous vous retrouvé dans une nouvelle ville, c’est comme une souris devant un éléphant. C’est trop énorme, pour que vous puissiez assimiler toutes les informations.
A propos de « Vertex », vous disiez : « Mes beats ne sont pas familiers, vous ne pouvez pas mettre vos doigts dessus », est-ce encore vrai ?
Cela a une double signification. D’une part, ce que je voulais dire à cette période, ce que l’album « Vertex » avait été fait d’une manière un peu particulière, en utilisant beaucoup de samples peu familiers. C’est très important pour moi de sampler des boucles provenant de disques obscurs, que peu de personnes connaissent. C’est un challenge que de reconnaître les samples de batterie que j’utilise. Mais d’autre part, l’idée que j’ai reprise dans « Square », était que mes paroles sont très faciles à comprendre, mais pourtant personne ne les comprend. J’ai l’idée de ne pas faire des choses familières, même pour moi. Je ne veux pas faire toujours la même chose, travailler dans le confort, mais toujours me donner des challenges. Donc revenir pour ce nouvel album aux choses que j’avais laissées derrière moi, il y a des années, c’était le plus gros challenge pour moi à réaliser maintenant. Mes deux derniers albums « Secret house » et « Tonky Honky Blues », avait beaucoup d’influences diverses : du blues, du tango, des symphonies, Johnny Cash, travailler avec Gonzales, sur des pièces de piano classique. Je ne pense pas que les gens s’attendaient à ce que je retourne vers un hip-hop basique. Je suis curieux de voir les réactions des gens face à cet album, j’espère qu’ils seront surpris, mais c’était aussi un gros challenge pour moi. Pas seulement du point de vue musical, mais aussi avec ma manière de rapper. Je voulais quelque chose de technique, assez dansant. Je crois que je voulais faire mes preuves en tant que rappeur. La combinaison des instrumentations « live » avec les platines est toujours quelque chose de différent de ce que font les autres musiciens. J’aime beaucoup cet album, j’ai travaillé dessus pendant deux ans et je peux toujours l’écouter, ce qui pour moi est assez rare.
Vous sentez vous donc plus rappeur maintenant ?
Dans un sens, oui. Le sentiment que j’avais après avoir enregistré cet album était la sensation d’un étrange vide. C’est un disque excitant, mais c’est un disque qui n’est pas personnel, c’est étrange. Il y a de petits fragments de moi dans cet album, dans chaque personnage, mais c’est l’album le moins personnel que j’ai fait jusqu’à maintenant. J’ai envie de retourner à des choses plus personnelles. Beaucoup d’écrits que j’ai fait après « Situation » sont très personnels. Je voulais quitter la scénarisation et la description de personnages pour réécrire de belles choses. Il y a beaucoup de laideur dans « Situation », on pourrait presque dire de la belle laideur, mais je voulais retourner à la beauté. Le travail que j’ai effectué depuis est, je crois, la meilleure combinaison que j’ai faite entre écrire de belles choses, qui soient personnelles et très techniques. Cela fait longtemps que je voulais arriver à ce stade en tant qu’écrivain.
   
Propos recueillis par Lajoinie Adeline
     
     
     
     
 Artiste
 Buck 65


 Interview(s) Date publication
 Interview de "Buck 65" 28/04/2008


 News Date publication
 Generiq, deuxième édition 20/12/2007


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