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Interview de Corneille
Corneille
   
"Soprano a un truc indéniable, qui vient te chercher, une intensité émotive dans son interprétation, qui me parle. Et Laouni, j'ai toujours trouvé que c'était le plus américain des rappeurs français. J'admire son côté décomplexé. Et son intégrité aussi! La vérité dans sa manière d'être. Laouni vs La Fouine, c'est du vrai, ça!"
   
2009, tu sors Sans titre, 2011, Les inséparables. T'as retrouvé un titre, en 2 ans?
Corneille : Oui, c'est tout à fait ça. J'ai retrouvé un titre. Ca dit tout ! Sans titre, c'était un album qui répondait à un besoin très spécifique du moment. J'avais envie de m'exprimer sur des choses qui étaient personnelles. Peut-être même trop personnelles, qui ne regardait que moi. Mais que j'avais envie, parce que je suis auteur-compositeur et que c'est comme ça que je m'exprime, de mettre en disque. Mais j'avais pas envie de le titrer parce que c'était pas le but de ces chansons-là. Et, en toute conscience, je savais très bien que c'était un album qui devait être expliqué, justifié même à la limite. Mais je l'ai fait pour moi, j'en avais besoin, c'était très important. Et là, j'ai retrouvé la légèreté, la naïveté? on va dire plutôt l'optimisme et la dimension récréative de mon métier qui fait qu'on rentre en studio sans se casser la tête. J'ai composé ce que j'aimerais entendre, qu'on me chante, d'un autre artiste. Point. C'est un album que j'ai fait non pas en tant qu'artiste-interprète de notoriété mais en tant que fan de la musique. Ce qui était le cas pour mon premier album, que j'ai fait les oreilles tendues à plein de choses que j'ai aimé à ce moment-là. J'ai retrouvé ce feeling-là.
Donc 2009 Sans titre. Si tu avais du trouver un titre pour l'année 2010, ça aurait été Papa ?
Corneille : Oui. Mais 2010, c'était trop tôt je pense, parce que ça venait d'arriver. Et la paternité m'a apporté énormément de choses. Entre autres l'humilité. Enormément de recul. Et beaucoup de choses qui exigent du temps à assimiler. Donc 2010 aurait été trop tôt pour faire et finir un album. Mais je l'ai commencé en 2010.
Tu parles d'assimiler de nouvelles choses. Ici, il y a un son nouveau, plus R&B, plus américain. Qui te l'a apporté ?
Corneille : C'est une excellente question. Parce qu'en faisant cet album, j'avais bien conscience du fait que j'étais en plein dans ce son-là R&B américain. Et je prenais un plaisir fou à écouter ça. Parce que je me suis rendu compte, finalement, que c'est moi. J'aime écouter tout un tas de choses. J'ai une bonne culture musicale. Mais j'ai une préférence pour un son et c'est celui-là. Et, au fil des années, je me suis rendu compte que c'était ça que je prenais encore plus plaisir à écouter mais aussi à défendre sur scène. Plus ce son-là qu'autre chose. C'est assez logique, finalement, puisque c'est avec ce son-là que j me suis découvert la passion de la musique. C'est avec c son-là que je me suis dit : je suis assez fan de la musique comme forme artistique pour, un jour, vouloir en vivre et ne faire que ça. Et ça c'est beaucoup. Ca veut dire qu'il y a un truc, dans ce son-là, qui me parle. Et avec le temps, la notoriété, la possibilité de faire un deuxième, un troisième, un quatrième album, j'ai trouvé là-dedans un luxe inouï. Qui est celui de pouvoir toucher à d'autre choses, expérimenter un petit peu. Pour finalement me retrouver à la case départ où je retrouve tous ces sons R&B américains. Et je suis contente que vous l'ayez entendu comme ça parce que c'est ce que moi j'entends et ça c'est fait spontanément. Et peut-être que la paternité y fait quelque chose. Le fait de voir mon petit garçon ? il est tout jeune encore, il a un an et demi. Je me nourris de sa jeunesse un petit peu. Je me projette, je le vois adolescent et donc je me vois adolescent. Y'a tout un tas da choses qui m'ont renouées à mes premiers pas, mes premières heures dans la musique. Et c'est ce qu'on retrouve dans cet album-là.
Tu parles dans Le bar des sentimentalistes de Bob Marley et de Marvin Gaye. Dans de simples choses y'a aussi des riddim ragga, parfois caribéens. Beaucoup de mélanges !
Corneille : Dans le contexte français, c'est dur à dire parce qu'il n'y a pas de tradition R&B qui remonterait à des décennies. C'est assez neuf, finalement, tout ça. Mais si je dois transposer ça sur la scène internationale, ce que j'apporte, moi, à la musique R&B, ce sont mes origines africaines. C'est l'omniprésence de la rumba congolaise quand j'écoutais la radio, gamin au Rwanda. Et du zouk ! C'était omniprésent, j'ai grandit en écoutant Kassav'. Et Bob Marley, bien sûr, qui est probablement l'artiste international le plus important du dernier siècle pour l'Afrique Noire. Et tout ça est remonté à la surface. Je ne sais pas pourquoi je ne l'ai pas fait avant? J'ai peut-être toujours eu envie mais je me suis pas donné le droit. L'association avec des artistes hip-hop, pareil, c'est la même chose. Ca a toujours été dans un coin de ma tête mais je ne l'ai jamais fait. Peut-être par peur de dénaturer quelque chose qui était en construction encore. Parce que je suis encore en construction même après 10 ans de carrière et 5 albums. Je me suis jamais donné le droit jusqu'au jour où j'ai enregistré cette chanson avec TLF qui est donc moitié rap ? moitié chant qui a plu à un public et à un type de médias qui, d'habitude, n'est pas aussi ouvert au hip-hop que ça. Et ça a validé mes envies. De faire des trucs que j'ai toujours voulu faire. Des riddims reggae, du hip-hop?
Ce qui est amusant c'est que les deux autres rappeurs que tu as choisi, La Fouine et Sopra, sont deux personnes qui mettent du Bob Marley sur scène?
Corneille : Parce que Bob Marley fait partie des grandes figures dans le hip-hop. Dans le hip-hop, y'a James Brown et y'a Bob Marley. Je pense que c'est dans l'esprit de ces artistes-là mais aussi dans le groove, dans l'inconscient musical rythmique et dans l'idéologie, même. Ce sont des musiques qui partent d'une envie de réagir à quelque chose, d'une envie de rébellion, d'exprimer de la colère et de l'espoir. Et c'est la base de la pop black aujourd'hui. La pop black, aujourd'hui, c'est le hip-hop. Et le hip-hop a trouvé sa couleur avec ses samples de James Brown. Et aujourd'hui, le reggae et tous ses petits frères et ses cousins, le ragga, le reegaeton, le dance-hall, s'inspirent énormément du hip-hop américain. Qui, lui, s'est inspiré un peu de Bob Marley. Ca fait partie de la culture populaire black. Donc c'est tout à fait normal que Sopra, que Laouni soient des grands fans de Bob Marley.
Et tous les deux sont également à un moment de leur carrière plus mélodique que jamais. Comment se sont faites les rencontres ?
Corneille : Les rencontres ont été, à la base, purement artistiques. Moi, j'ai toujours dit que j'étais réticent aux collaborations parce que, par expérience, la collaboration ne réussit, ne fonctionne que si, humainement, il y a un truc, une affinité. Et que, finalement, ça finit pas se traduire sur disque et sur scène. Je suis fan de Sopra depuis les Psy 4 de la Rime. La première fois que j'ai entendu cette voix très haute, avec cet accent marseillais, je me suis dit : mais c'est quoi ce truc ? Et ça remonte ! Ca devait être en 2003-2004. Mais j'ai toujours des moments comme ça. Je ne sais pas si c'est de la prémonition. Mais y'a comme ça une conscience parallèle à la mienne qui passe avec une idée et qui me dit : un jour, tu vas faire un truc avec ce mec. Mais ça reste là ! Voilà, je ne me casse pas la tête à essayer de le provoquer. Et Sopra, c'était ça. Il a un truc indéniable, qui vient te chercher, une intensité émotive dans son interprétation, qui me parle. Et Laouni, j'ai toujours trouvé que c'était le plus américain des rappeurs français. Et j'admire son côté décomplexé. Et son intégrité aussi ! La vérité dans sa manière d'être. Laouni vs La Fouine, c'est du vrai, ça ! Nous sommes un peu comme ça, qui notre environnement nous a demandé d'être et nous sommes autre chose au-delà de ça ! Etle hip-hop, c'est ça aussi, ça a ces deux facettes-là : un langage cru, des choses que certaines personnes n'ont pas envie d'entendre. Mais y'a derrière ça une inspiration et une envie d'exprimer des choses purement humaines. Des besoins, des revendications purement humaines. Exprimées avec un certain langage. Et c'est en voyant l'ouverture d'esprit du hip-hop, surtout à travers Sopra et Laouni que je me suis dit : il faut que je le fasse ! Avec Ikbal, je l'ai fait pour Ikbal, pou son album avec TLF. Là, j'avais envie de le faire pour mon album. Et ce sont ces deux noms qui me sont venus en premier. Et je pense qu'au-delà de ça, le titre que j'ai avec La Fouine, Des pères, des hommes et des frères, quand j'ai posé l'instru et que j'ai mis mes voix, je l'entendais lui ! Au bout de nos peines, quand je l'ai finit, y'avait un pont chanté mais y'avait un truc qui manquait et j'entendais Soprano. C'était très précis. Dans chacun des cas. Alors je les ai contactés et ça a été d'une spontanéité, d'un naturel évident.
Tu parles de message. Sur Les inséparables, il y a un vrai message sur l'identité nationale. Une question sur laquelle on débat beaucoup en France. Quelle est ta vision de ce problème ?
Corneille : L'identité, j'en ai parlé et j'en parlerai toujours parce que j'ai une identité très fragmentée. Le fait que je n'ai pas pu, comme tout le monde aimerait le faire, trouver le confort au fait qu'on puisse appartenir à un groupe très précis, qui soit bien cadré, qu'on puisse définir avec des critères soit ethniques, soit religieux, soit autres. Moi, je n'ai jamais trouvé ce confort parce que ma vie ne me l'a pas offert. Et aujourd'hui, je suis marié à une femme qui est moitié portugaise, moitié canadienne, mon fils, il est un quart-ci, un quart-ça. T quand j'entends parler d'identité, j'ai des élans de frustrations, des fois. J'ai envie de dire : pourquoi parle-t-on encore d'identité avec cette vision archaïque ? Le monde a changé, c'est indéniable. C'est plus possible de définir une personne comme ça. Parce que, bien qu'on soit français et blanc depuis des générations, on n'est pas à l'abri de rencontrer un maghrébin, un africain, un américain du sud, un asiatique et de tomber éperdument amoureux de ces gens-là. Parce qu'on vit tous ensemble et qu'on a des affinités culturelles. On a juste une petite différence de couleur et d'origines. On entend parler d'une identité qu'on essaie de cadrer pour bien la définir, précisément. Ca me dérange. Mais plus ça me dérangeait plus je me rendais compte qu'il y avait un besoin, chez certaines personnes, d'exprimer ça parce qu'il y a un confort là-dedans. Et je suis arrivé à respecter ce confort-là bien qu'il n'allait pas avec ma vie à moi. C'est pour ça que j'en traite avec beaucoup de pudeur et de finesse. Parce que tu ne peux pas parler d'identité en étant rentre-dedans. Sur Les inséparables, je parle des gens de ma génération qui ont les mêmes aspirations et qui voudraient qu'on sépare moins.
C'est un album où la paternité est très présente. Mais la fraternité aussi. Ca aurait pu s'appeler Des pères, des hommes, des frères, non ?
Corneille : Oui, j'y ai pensé, d'ailleurs ! Y'a beaucoup de fraternité parce que la paternité m'a intéressé à l'autre d'une manière dont je n'avais jamais fait l'expérience. Depuis la naissance de mon fils, je regarde le monde différemment. Le monde m'intéresse de façon très personnelle. Parce que tant que c'était moi pour ma tête ou, limite, moi et mon épouse, nous étions deux adultes et on faisait notre petit bout de chemin, avec notre petit cocon. Mais là, c'est plus la même chose. On a un petit garçon qui va grandir dans un monde où il ne sera plus sous notre contrôle ni notre protection tout le temps. Il sera confronté à l'autre. Et cet autre, il m'intéresse d'autant plus. L'autre, je veux qu'il soit mon pote plus qu'autre chose, mon frère ou ma s?ur plus que jamais. Et c'est très égoïste. Je veux tendre la main à l'autre pour engager un dialogue pour qu'au final, il y ait une chance pour un monde meilleur pour mon fils. D'où la fraternité, d'où l'envie d'aller vers l'autre. Mas je le fais pou mon fils. Je ne me suis pas réveillé plus altruiste un jour. C'est très égoïste. Comme en amour?
   
Propos recueillis par Adeline Lajoinie
     
     
     
     
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 Artiste
 Corneille


 Interview(s) Date publication
 Interview de "Corneille" 24/10/2011


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 Corneille : Les inséparables 24/10/2011


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