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Interview de Dionysos
Dionysos
   
"La mécanique du coeur", c'est à la fois un livre et une bande son composée par Dionysos. Explication par l'auteur de l'ouvrage et chanteur du groupe : Mathias Malzieu.
   
Au Printemps de Bourges en 2006 lors de la conférence de presse, tu avais parlé à demi mots de « La Mécanique du Cœur ». Maintenant que le livre est terminé, peux-tu nous en donner un synopsis rapide ?
Sur le précédent disque, je m’étais régalé en faisant passer le personnage de Giant Jack du livre à la musique. Cette fois encore,j’ai vraiment eu l’impression de lui donner vie. Établir ce genre de correspondance flatte mon acte manqué de cinéma. J’ai inventé de nouveaux personnages bestiaires et étranges, qui ont tous pour point commun d’avoir eu des histoires d’amour tragiques mais toujours avec une dimension comique. Sur quelques morceaux comme « Neige », « Giant Jack » ou « Mon Ombre Est Personne » j’ai eu envie de faire la bande originale du livre. À l’époque du Printemps de Bourges 2006, je commençais à écrire les premières chansons. L’histoire se déroule le jour le plus froid du monde. Tout est gelé, les oiseaux tombent du ciel comme des cailloux, toute personne qui s’aventure dehors meurt. C’est le jour où le personnage principal naît, avec le cœur gelé. Sa mère est très jeune et à la fin du XIXe siècle, c’était très mal vu d’avoir une enfant aussi tôt. Une sage-femme qui habite en haut de la colline d’Édimbourg fait accoucher les femmes infidèles, trop jeunes et les prostituées avec une médecine parallèle. L’enfant naît et est éduqué là-bas. Comme il a le cœur gelé, la sage-femme va devoir le réparer à sa manière. Elle lui met une horloge à la place du cœur. Cette greffe étrange fonctionne mais à trois conditions : ce n’est qu’un cœur de fortune et le personnage ne pourra en aucun cas se mettre en colère car il pourrait exploser et encore moins tomber amoureux car c’est une prothèse qui reste très fragile. Il est donc comme un handicapé du cœur au sens propre comme au sens figuré. Évidemment, il va tomber amoureux et il va se passer des choses.
C’est un peu le prolongement de ton premier livre…
Tout à fait. J’utilise un matériau brut qui à mon avis est précieux mais je ne parle que de mon enfance. Je pense que l’enfance a une capacité de créativité et d’instinct très intéressante car elle nous rapproche de nos émotions pures. On n’est pas encore filtré par la société qui nous cadre par la suite. La limite est fragile entre la folie, le passage à l’âge adulte et les responsabilités. Pour moi, rien de tout cela n’est cloisonné. N’importe quel agent comptable ou policier sérieux a encore en une part d’enfance en lui. Il a peur, éprouve du désir, du dégoût. Cela existe chez tout le monde même si c’est plus ou moins approuvé. Grâce à mon métier, j’ai la chance de pouvoir libérer ces choses-là. Parfois c’est douloureux, d’autre fois c’est ludique, mais en tout cas c’est ma matière première.
Comment as –tu donné au groupe l’envie de faire ce livre en musique ?
Je leur ai raconté l’histoire et la place qu’ils y avaient. J’étais comme une petit réalisateur de cinéma qui disait « Voici vos personnages et voici le scénario ». Depuis « Western Sous La Neige », notre musique a toujours eu un côté très cinématographique. On adore les films où la musique devient un narrateur omniscient. Que ce soit les Sergio Leone avec Morricone, « Dead Man » de Jarmusch et les films de Burton avec les bandes originales d’Elfman, où la musique est un personnage climatique à part entière. On a toujours été influencé par ça même dans nos chansons de 2’40. Là, on voulait aller encore plus loin. Comme le personnage principal a une horloge à la place du cœur, la base était de faire des boucles rythmiques avec des sons d’horloge. La première fois que nous avons enregistré, nous sommes allés chez un horloger du côté de Tours. C’était une expérience incroyable car j’étais en train d’écouter des sons d’horloge avec mon casque et j’avais l’impression d’entendre le cœur du personnage que j’avais créé. C’était assez fascinant. Les micros étaient des stéthoscopes.
C’est la première fois que tu passes aux commandes de l’album.
En fait oui et non. Quand Olivia Ruiz m’a demandé de coréaliser son album j’ai accepté mais je ne savais pas en quoi cela consistait. J’ai adoré cela mais surtout, je me suis rendu compte que je l’avais en fait déjà fait avec Dionysos. Même les disques censés être réalisés par Steve Albini ou John Parish étaient en fait des coréalisations. Ils apportaient leur patte de réalisateurs et nous apportions la nôtre aussi. Le disque où nous avons le moins joué le rôle de réalisateurs est « Haïku » car nous avons été extrêmement vampirisés par Dan Presley. Il est très fort dans son style mais il nous a montré des choses qui ne fonctionnaient pas avec notre groupe. Même les premiers albums faits avec deux bouts de ficelles, les lives et la manière de préparer nos concerts sont de la réalisation au niveau des arrangements et du reste. Pour cet album, il y avait aussi un côté laboratoire où l’on avait envie d’enregistrer peu de choses en live. Avec le budget dont nous disposions pour le studio, nous avons acheté du matériel. Peu de micros mais de très bonne qualité, des compresseurs à lampe et du matériel à l’ancienne qui réchauffent le son comme on aime, pour bricoler, enregistrer des horloges et sampler des boîtes d’allumettes. Faire ce disque à la maison était très cohérent. Il y avait un aspect atelier de grenier et Geppetto. De toute façon, il y a un côté Pinocchio dans cette histoire. Une version plus méchante et adulte mais un côté très artisanal que l’on a toujours eu et qu’on a encore approfondi.
Babette est-elle toujours dans le groupe ?
Bien sûr. Les gens se posent la question car elle a réalisé un projet solo. Il y a eu des problèmes logistiques donc elle n’a pas pris part à la composition de ce disque-là mais on lui a laissé un rôle dans l’album et elle nous rejoindra sur la tournée.
Sur scène, comment allez-vous intégrer vos anciennes chansons à ce nouveau projet ?
On va faire la tournée en deux temps. On va faire une première tournée Dionysos avec beaucoup de morceaux de « La Mécanique du Cœur » et quelques anciens. Quand on fait des albums, on ne pense jamais à la scène. On a sorti ce disque et maintenant les chansons vont évoluer de manière différente pour la scène. La seconde étape, sous réserve, sera aux Folies Bergères mi-juin, avec tous les invités. On jouera tous les titres de « La Mécanique du Cœur » avec une idée une mise en scène de comédie musicale.
Un peu comme « Le Soldat Rose » ?
Surtout pas. Je n’ai rien contre « Le Soldat Rose » mais je n’ai rien pour. On me pose souvent la question parce qu’il y a beaucoup d’intervenants « vous êtes vous inspiré du ‘Soldat Rose’ ? » Je dis non. « Et est-ce que c’est un anti ‘Soldat Rose’ ? » Non plus. Je n’ai pas eu envie de faire ce projet en réaction positive ou négative au « Soldat Rose ». Nous sommes à des années lumières du « Soldat Rose ». Nous voulons monter une sorte de comédie musicale mais sans que cela ne rigidifie le concert de Dionysos. Nous avons déjà fait l’expérience avec des concerts acoustiques sur la tournée « Western Sous La Neige », où il n’y avait pas cette énergie électrique. Nous avons aussi fait deux concerts avec la Synfonietta 60 musiciens. Si cela avait été un exercice de style juste plantés sur scène avec des cordes qui jouent derrière, cela n’aurait intéressé personne. Nous avons produit un spectacle avec une plus-value et quelque chose de nouveau, mais qui restait un vrai concert de Dionysos. Le défi sera le même pour ce concert avec les invités.
Comment as-tu convaincu des artistes comme Alain Bashung, Emily Loizeau et Olivia Ruiz de participer à ce projet ?
En travaillant dur. Comme tous ces gens sont bourrés de talent, ils sont très demandés. Ceux que j’ai eu la chance de rencontrer sont tous sur le disque et sont vraiment tous présents pour les bonnes raisons. Encore une fois, j’ai fonctionné comme un réalisateur. Je leur ai présenté leur rôle et l’histoire ce qui a décomplexé ceux qui venaient du cinéma comme Jean Rochefort et Rossy de Palma. Les chanteurs, Olivia Ruiz, Arthur H, etc, avaient un personnage donc ils ne venaient pas en tant qu’artistes. Cela donnait une saveur ludique et dédramatisait un peu la démarche.
Pour le disque précédent, Dionysos était parti dans les écoles participer à un projet qui présente la lecture sous un angle ludique et non rébarbatif. Allez-vous le refaire avec cet album ?
J’aimerais bien, j’ai adoré cette expérience. Autant par les revers que j’ai essuyés que par les choses positives. À Annecy, je suis tombé sur des gens très cultivés qui avaient tous lu le livre et qui sortaient régulièrement voir des concerts ou des expositions. Ils avaient déjà un pied dans la culture et je me suis dit qu’ils n’en avaient pas vraiment besoin. La culture, ce n’est pas forcément les NRJ Awards ou les trucs chiants du XVIe siècle qu’on te force à apprendre par cœur. Il y a aussi d’autres choses qui peuvent être accessibles et drôles. Dans les quartiers difficiles, ça n’a pas toujours marché mais j’ai appris beaucoup. Cela m’a mis une claque et ouvert les yeux sur une réalité. Il y a beaucoup de gens qui ne sont ni bêtes ni moins bien que les autres mais qui sont sous-alimentés en culture, ce qui les rend totalement hermétiques à beaucoup de choses. Je leur ai fait écouter Buck 65 pour qu’ils découvrent une autre forme de rap, qui ne parle seulement de meufs à poil et qui vient du talking blues, du jazz du Mississippi et quelques personnes ont compris. Elles ont vu que la musique et les livres permettent de s’évader et peuvent êtres des copains. Alors, ça vaut le coup.
   
Propos recueillis par Alexandre Blomme
     
     
     
     
 Artiste
 Dionysos


 Interview(s) Date publication
 Interview de "Dionysos" 05/11/2007


 Chronique(s) Date publication
 Dionysos : Monster in love 08/06/2006


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