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Interview de El Matador
El Matador
   
Avec El Matador, c’est encore une nouvelle occasion de s’enthousiasmer sur le rap made in Marseille. A l’occasion de la sortie de son premier album, il répond aux questions d’Adeline Lajoinie.
   
Peux tu nous expliquer pourquoi tu as choisi comme nom de scène El Matador ?
El Matador : El Matador est le nom que les gens du milieu à Marseille m'ont donné. À la base, je viens de la scène Underground et j'ai essayé de me faire remarquer à tout prix. Ça passait par des petits projets, des concerts de quartier et les doyens du rap marseillais disaient que je tuais le truc à chaque fois que je faisais une apparition donc, c'est un peu le mélange de toutes ces idées, un combat entre moi et "l'instru" parce que je vois le rap comme une arène et je pense que c'est un peu le public qui décide de ton sort. Donc j'ai un peu tout regroupé et c'est la traduction de tueur, assassin, en espagnol.
Étant donné que ce n'est pas un "blase" que tu as choisi, en quoi as-tu fait de toi un Matador ?
El Matador : J'ai travaillé avec acharnement. Dans un coin de ma tête, je me suis toujours dit qu'il était possible de faire quelque chose dans la musique et moi, je prends tout à cœur. En l'occurrence dans cet album il y a des morceaux que l'on a faits et refaits. Pour te donner un ordre d'idée, on a fait quarante-cinq maquettes, pour n'en retenir que seize titres. C'est vraiment un travail acharné et tant que "l'instru" n'est pas lacéré, je ne l'arrache pas!
Tu as commencé à Marseille, tu as été dans un groupe, tu t'es battu, puis tu es monté à paris. En quoi le fait d'avoir été dans un groupe t'a aidé dans ta carrière solo ?
El matador : Lorsqu'on est en groupe, on agit en binôme, c'est donc beaucoup de confiance en soi et tu te dis "Voilà, je ne suis pas seul !". On a décidé très tôt d'être une exception à la règle, de ne pas faire comme tous les rappeurs Marseillais et donc, on se déplaçait souvent. Le fait de ne pas se déplacer seul, d'être avec un ami, fait que tu as le même objectif. Sur scène, surtout, ça apporte quelque chose, même au niveau de la publicité. Mon pote disait de moi "Lui, il est chaud" et moi, je faisais pareil pour lui. On se faisait de la pub mutuellement et, du coup, le nom circulait un peu plus rapidement. Au niveau du bouche-à-oreille, c'est vachement efficace.
Avant de sortir cet album, tu as fait beaucoup de scène, on sent que tu as un flow de scène, un côté "Rentre dedans". Comment as-tu appris à rapper sur scène, et à rapper sur CD ?
El Matador : Avant de rencontrer mon label, Bombattak Records, je n'avais pas beaucoup d'expérience en studio. À Marseille, on vient d'un milieu social où tout le monde ne vit pas de la musique alors on enregistrait une fois toutes les deux ou trois semaines. Mon producteur, Mark, s'est aperçu de ça. En arrivant à Paris, on a donc pris vingt jours pour enregistrer en studio, histoire de me roder. Et, pour moi, la scène est avant tout une histoire de plaisir. Dès que je vois, même dix personnes dans la salle, je me dis qu'ils ont fait l'effort de se déplacer et que je dois me donner à fond, parce qu'il sont là pour moi et, sans le public, tu n'es rien du tout.
Chez les professionnels, ton nom circule depuis un moment, mais le public t'a découvert cet été grâce à "Génération Wesh Wesh", avec un morceau très fédérateur. Comment as-tu vécu la perception que le public a eue de ce morceau ?
El Matador : Pour moi c'était d'abord une grande victoire, parce que le morceau est associé à une grande marque, le film "Taxi". Lorsque la bande son du premier film est sorti je commençais à peine à rapper, et là je me retrouve sur le générique de fin du dernier film. Cela n'a fait qu'accroître ce que je pensais et, ce que mon équipe pensait de moi. Ce n'est qu'en travaillant, en ne lâchant pas l'affaire, que l'on peut arriver à un but. En l'occurrence on a très bien perçu l'accueil du public pour ce morceau. Dès qu'on le jouait en concert, le public était pris, malgré un petit manque d'identification par rapport à moi, El Matador. Ils connaissaient tous le morceau, alors on s'est dit qu'on allait essayé de faire des morceaux dans la même lignée et enregistrer un album.
Sur cet album il y a des morceaux dans la même veine que Géneration Wesh Wesh, avec ce côté générationnel que l'on trouve chez Diam's ou Soprano où l'on parle à des gens qui ont le même âge et les mêmes références que soi. Tu fais aussi beaucoup de références ?
El Matador : Je fais beaucoup de "name dropping". Je suis un mec qui surveille aussi beaucoup l'actualité et l'on est dans un pays où la jeunesse a besoin de s'exprimer. Je représente donc mon coin, pas seulement Marseille, mais tous les quartiers de France, parce que c'est à peu près pareil partout. Pour moi il est important de pouvoir viser toute la jeunesse de France et lui dire "Voilà, nous, on fait du rap, mais on comprend vos problèmes et on est avec vous !".
Pour toucher le public tu utilises beaucoup l'art de la métaphore. "Comme" est un des mots que tu utilises le plus ainsi que des images fortes de séries télévisées ?
El matador : Pour moi il est important que chaque rime apporte une image, histoire que les gens rentrent dans le vif du sujet et soient pris par le morceau. En même temps la métaphore permet d'utiliser le second degré sans tomber dans les préjugés comme un mec qui insulte tout le monde. C'est pour ça que j'essaye d'apporter un peu de positivité dans chaque métaphore. Lorsque quelqu'un me dit "J'ai écouté ta phrase et ça m'a bien fait rire", c'est une victoire pour moi. Ça consiste à faire passer un message, dur parfois, mais avec beaucoup de positivité.
Dans ta biographie, il est écrit que tu veux faire quelque chose de réaliste et de non misérabiliste. Est-ce parce que tu penses que c'est un aspect récurrent dans le Rap Français ou est-ce toi qui veux ça ?
El Matador : C'est juste dans ma conception des choses, certes on a tous eu des passes difficiles, mais voilà…Si j'avais fait un album sur les choses profondes qui me sont arrivées, j'aurais fait pleurer tout le monde. Je me suis donc dit "Non", il faut donner de l'espoir aux gens, leur dire que "Oui, la vie est dure, mais qu'il faut essayer de s'en sortir!". Il y a quand même des endroits dans le monde où c'est pire que chez nous, il y a le Darfour, la Palestine, des pays en situation de guerre. Oui ça existe la misère, mais j'ai envie de dire c'est que s'est aussi cette misère qui m'a construit et qu'aujourd'hui je suis El Matador et je sors un album.
Il y a souvent deux faces dans ce que tu dis. Pour Marseille, par exemple, tu parles à la fois de la difficulté des quartiers, de la rue et, tu dis aussi que c'est la plus belle ville du monde et que là-bas le soleil rend les choses plus faciles. Était-ce important pour toi de montrer les deux côtés ?
El Matador : Je voulais montrer les antipodes, dans "Marseille" et "Tapage Nocturne", mais sans vouloir faire de carte postale. C'est une ville où quand tu te lèves de mauvaise humeur, le soleil te claque dans les yeux et tu te dis que ça va, ce n'est pas la grêle ou la pluie avec moins cinq degrés. C'est ma manière de faire découvrir cette ville aux gens qui ne la connaissent pas et qui ont peut-être des préjugés, en leur disant venez faire un tour et n'écoutez pas ce que les gens disent. J'ai connu des situations, comme lors de tournages de clips, les cameramen disaient "C"est cool Marseille, on nous avait dit : "Faites gaffe à vos cameras, vous allez vous faire agresser avec des plaques 75 ou 93", alors que ça n'arrive pas, sauf peut être au stade Vélodrome le jour de "OM-PSG".
Marseille est aussi une de tes références au niveau du rap, tu parles beaucoup des grands frères. Te sens-tu comme la relève avec ce côté "J'ai pris de mes grands frères" ?
El Matador : Oui, je pense que si ces rappeurs n'existaient pas, je ne serais pas ce que je suis aujourd'hui. Pour moi, ils sont de grandes références, Akhenaton, IAM en particulier. J'ai vraiment été bercé par l'âge d'or du Rap Marseillais avec "l'Ecole du micro d'argent" de IAM, la "Chronique de Mars", la première compilation de "Taxi". Il y a eu beaucoup de sorties de CD à cette époque, et c'est vraiment là que j'ai eu un déclic. En même temps, ce sont des gens que je croisais souvent parce qu'on est tous issus du centre ville de Marseille. Soprano, que je croisais dans les soirées Hip Hop me disait "Franchement tu as beaucoup de talent, il faut y croire et ne rien lâcher !". Akhenaton est quelqu'un à qui l'on doit le respect, s'il n'était pas là, les projecteurs ne seraient pas braqués sur Marseille. S'il avait été à Lyon, IAM serait sorti à Lyon et ce serait la seconde ville du Rap Français. Pour moi il est important de remercier et de rendre hommage à ces gens.
Dans tes textes il y a ce côté positif, mais il y a aussi un côté très désenchanté. Comment vis-tu cet aspect-là ?
El Matador : En écrivant mes textes j'essaye de relater un quotidien qui en l'occurrence n'est pas facile. J'y ajoute une touche de positivité. Maintenant, si j'étais arrivé en disant "Super, la vie est cool!", ça n'aurait pas été moi. Mon entourage aurait dit "Mohamed, là tu fais un truc qui ne te ressemble pas !". Après c'est instinctif, c'est le cœur qui parle, peut-être que je suis désenchanté! Le message reste "Fonce, ne t'apitoies pas sur ton sort parce que tout est possible!"
Contrairement à Soprano qui a fait un album solo très introspectif, tu parles de toi de façon très détournée. Si c'est une chanson sentimentale, tu parles d'une nana qui a des problèmes, tu parles de gens qui te ressemblent. As-tu du mal à parler de toi ?
El Matador : Je suis un peu de nature réservé, il m'est très difficile de parler de ce qu'il y a vraiment au fond de moi et j'essaye de passer par des chemins différents. Le seul morceau où je parle de moi est "Parti de rien", parce que c'est vraiment mon parcours, mon histoire. Là où je parle de problèmes familiaux, de la situation sociale que j'aie rencontré dans ma jeunesse c'est "Péril jeune". Mais j'ai vraiment une carapace, avec le temps, je ferais peut-être des morceaux plus proches de ma personnalité.
Sur cet album, quel a été le morceau le plus facile pour toi, et quel a été le plus difficile ?
El Matador : Le plus difficile, techniquement, a été "El Matador, le dernier, parce que les violons couvraient ma voix et que j'ai dû gueuler. Je me suis cassé la voix pour les trois jours suivants! Je ne peux pas dire qu'il y aie des morceaux faciles à poser parce qu'il faut tout le temps revenir dessus. L'album a été fait en quatre mois, mais on a travaillé sur chaque phrase, chaque intonation, histoire de ne pas être linéaire, d'apporter une émotion différente à chaque fois, à chaque morceau. Donc, non, il n'y a pas de morceau facile et le Rap, ce n'est pas facile!
Je suppose que tu te prépares pour la scène, as-tu une idée de ce que tu vas faire avec un album derrière toi ?
El Matador : Je pense qu'on va y aller au feeling, on a préparé quelques trucs, un petit show, histoire que les gens ne s'ennuient pas. On a beaucoup de morceaux qui fonctionnent bien sur scène, on a déjà fait quelques dates et ça marche bien. On va ajouter d'autres petites choses.
Ça te tient vraiment à cœur ?
El matador : Oui, oui…ça me tient à cœur. Juste le fait de voir que les gens se sont déplacés. C'est ça qui est important! Le challenge du Matador, après, c'est qu'ils repartent chez eux avec le pouce en l'air, en disant "C'est good, on a passé une bonne soirée!"
   
Propos recueillis par Lajoinie Adeline
     
     
     
     
 Artiste
 El Matador


 Interview(s) Date publication
 Interview de "El Matador" 01/10/2007


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