Interview de Fabrice Mauss |
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Fabrice Mauss
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| « Je n'ai pas peur de ce que je dis, ou qu'on me dise que je l'ai mal dit, j'écris avec sincérité. » |
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| Sur combien de temps s'est étalée la période de composition de " Minuit Passé " ? |
| Elle a commencé en novembre 2009, non 2008 pardon, je commence... et ça s'est terminé en juin 2009. On a commencé à enregistrer les morceaux en juillet. Ça s'est fait sur 6 mois en réalité. Comme Manu Da Silva en était le réalisateur, il a fallu attendre ses dispos puisqu'il faisait son disque en même temps, donc a mis à peu près un an à faire le disque entre la composition et l'enregistrement. |
| Pourquoi autant de temps entre la fin de l'enregistrement et la sortie de l'album ? |
| J'étais chez Mercury, j'ai dû en partir, parce que je me suis fait licencier à cause d'un plan social dans lequel un certain nombre d'artistes ne rentraient plus dans les plans du nouveau PDG. Du coup il a fallu trouver une nouvelle maison de disque, des nouveaux " financeurs "... C'était une vraie belle aventure, une vraie péripétie d'enregistrer ce disque, ça explique un peu ce délai un peu plus long pour le sortir que quand on est signés. |
| Tu le sors donc chez Tôt Ou Tard, est-ce que tu te sens plus libre ? |
| Ce qui est drôle dans cette histoire, c'est que mon directeur artistique est devenu mon producteur. Il s'est aussi fait renvoyer de Mercury, et a atterri chez Tôt Ou Tard. Donc je n'ai pas vraiment ressenti de changements, comme je bosse plus ou moins avec les mêmes personnes, mais c'est clair que Tôt Ou Tard a des méthodes de travail bien différentes de celles de Mercury. Pas du tout le même catalogue, les mêmes envies, la même ligne... Du coup c'était pour moi une grande fierté d'arriver avec ce disque-là sur un label où on honore davantage le texte, le propos, le contenu. De dire que je me sens à l'aise serait peut-être prétentieux, mais il y a une sorte d'honneur quand même. |
| Tu reprends ton prénom pour cet album, Mauss ayant été le groupe. Est-ce que ça veut dire que les chansons sont plus personnelles ? |
| Certainement, parce que je me suis vraiment retrouvé seul : je n'avais plus de groupe. J'ai moins consulté au niveau des chansons. Alors j'ai essayé de me faire confiance, de faire confiance à Manu Da Silva qui a généreusement accepté de participer à ce disque, parce qu'il a accepté alors qu'il n'y avait pas encore de contrat, de maison de disque, qu'il n'y avait rien. Alors il est plus personnel certainement, et dans un univers plus acoustique, assez différent de ce que je pouvais faire à l'époque du groupe. Beaucoup de changements, et artistiquement en priorité. |
| Il y a également Dominique Blanc-Francard et Bénedicte Schmidtt qui ont travaillé sur cet album... |
| C'est tout bête en fait : Manu Da Silva venait se finir de faire son disque chez eux, au studio Lab-O-Matic à Paris, du coup il se sentait plus à l'aise de continuer à travailler dans ce studio. Il m'a demandé si ça m'intéressait de rencontrer BBF, qui est une telle sommité dans le milieu que je trouvais ça super excitant de pouvoir enregistrer un disque avec. On a commencé avec 4 titres, et finalement on a tout fait là-bas. |
| Est-ce que tu as composé ce disque avec la même approche que quand tu étais en groupe, dans les arrangements notamment, pour ne pas être trop linéaire dans le côté guitare-voix ? |
| Je vais être tout à fait honnête, sur ce disque-là j'ai appris ce que pouvait être le travail d'un réalisateur. Manu Da Silva, c'est quelqu'un à qui j'ai donné mes chansons, et qui les a vraiment arrangées comme il les entendait. Il m'a dit : " Si ça ne te plaît pas je ne suis pas la bonne personne, mais moi je vais bosser ces chansons comme je veux les entendre ". Du coup il y a eu des moments où je n'ai pas été aussi actif que sur les précédents. Des fois je me suis assis, et j'écoutais comme un auditeur lambda, je le regardais faire. Tous les titres correspondent à une atmosphère de ce que Manu Da Silva voulait faire. Moi je suis très content parce que j'ai adoré le travail qu'il a fait, mais là-dessus je n'ai pas pris une part immense. J'ai composé, écris les chansons, et derrière je les ai laissées se faire habiller par Da Silva. |
| Il y a 10 titres pour moins d'une demi-heure, est-ce parce que tu recherches l'efficacité ? |
| En fait j'ai toujours eu un problème à faire dépasser les 2 minutes et 30 secondes à mes chansons. J'ai toujours eu un format court, comme si j'avais peur de saouler les gens. Je pars du principe que quand j'ai terminé ce que j'ai envie de dire, je ne sais pas s'il faut... Je ne suis pas un de ces musiciens, un de ces virtuoses de la musique capable de faire des solos de 20 minutes. J'ai toujours ce complexe d'être seulement un musicien très guitare-voix, très cheminé, il y a quelque chose qui fait que j'ai spontanément un format assez court de chanson. Comme si les chansons étaient destinées à être jouées entre potes. Du coup voilà, l'album est assez court, comme avec le groupe, sur 13 titres, on dépassait à peine une demi-heure. Je crois que j'ai ça intrinsèquement, je n'arrive pas à faire des chansons qui soient longues. |
| Avec cet album tu rentres dans la case " chanson française ", est-ce que ça te fait faire plus attention aux textes ? |
| Certainement, mais ce n'est pas par la pression de se faire juger. Moi j'écris les choses telles que je les vois, ça peut plaire ou non. Je n'ai pas peur de ce que je dis ou qu'on me dise que je l'ai mal dit, j'écris avec sincérité. Moi je les aime ces textes, je les aime ces chansons. J'espère qu'il y a certaines personnes qui se reconnaîtront là-dedans. Après qu'il y en ait qui ne s'y reconnaissent pas... Pour moi la musique ce n'est pas un match de foot, il n'y a pas deux équipes qui s'affrontent. Je n'ai pas plus de pression qu'avant au niveau des textes, je n'ai pas l'impression d'écrire à la place d'un autre pour rentrer plus sur tel réseau ou tel réseau ou plaire à tel média. Donc cette démarche en tant que telle c'est toujours celle qui a motivé mon envie de faire de la musique. Elle n'est pas différente entre Tôt Ou tard qu'elle ne l'était chez Mercury. Là-dessus je n'ai pas plus de pression qu'avant, je ne crois pas. |
| La chanson française peut également partir très facilement vers des choses nostalgiques, tristes... |
| Ah c'est marrant parce que moi dans les auteurs qui m'ont touché, il y a de la poésie c'est sûr, mais aussi une forme de violence. Je suis un grand fan de Brel, de Noir Désir, qui sont des goûts très communs, ou en ce moment j'aime beaucoup Deportivo, la rage qu'il y a dedans. J'aime beaucoup le cinéma, celui de Lars Von Trier, qui est assez cru... Au final je ne crois pas que les mots de la langue française, pour parler des gens qui m'ont touché, comportent davantage de sentimentalisme. Je ne crois pas. Après c'est plus une manière de chanter, d'interpréter, qui peut donner ce sentiment. Je ne pense pas que le français empêche une forme de rage, d'interprétation un peu habitée au niveau du propos. |
| Est-ce que tes textes sont autobiographiques ? |
| Ça l'est tout le temps dans le sens où quand ça sort de mon esprit c'est que ça correspond à des angoisses, à des choses dont j'ai envie de parler. Après autobiographique dans le sens où ça ne parle que de choses que j'ai vécues, ça serait un manque de pudeur d'écrire des chansons en disant " tiens moi j'ai vécu ça ", je ne me reconnaîtrais pas là-dedans, c'est quand même de la musique. On est dans un disque, alors ce sont plus des sentiments. Les textes correspondent aussi à la vérité d'un instant. Je vais écrire un soir par rapport à un vécu, j'espère juste qu'il ne sera pas désuet 3, 4 mois, 5 ans plus tard. Mais ça ne l'a jamais été, parce que ça correspond toujours à quelque chose de profond qui est ancré en moi, la manière dont je vois les choses. Et comme ça on ne peut pas être has been dans un texte, parce que c'est quelque chose qu'on a vécu à une époque, et c'est comme ça qu'on avait envie de le dire. Je ne me pose pas tellement ces questions quand j'écris, mais seulement avec la crainte de savoir si c'est impudique. |
| Est-ce que d'autres choses peuvent t'influencer, comme le temps qu'il fait, l'endroit où tu es ? |
| Carrément. L'époque. C'est peut-être cliché de le dire, mais les événements, les infos, les rencontres. J'adore les bars. Pas la nuit, mais le matin, l'après-midi, boire le café. J'adore écouter les gens. Il y a quelque chose que j'aime bien dans le côté populaire d'un PMU, d'une brasserie. Ca m'éclate de voir comment les gens vont parler de l'actualité, de comment ils ressentent les trucs. Un peu comme dans l'émission Strip Tease. Tu es derrière, tu es écouté, mais tu es imprégné comme une éponge des gens qui passent comme ça dans ta vie. Je crois qu'il n'y a pas forcément besoin de t'asseoir et de parler avec quelqu'un pour être marqué par les propos des gens. Tu peux tirer des choses que moi je peux estimer profondes, qui peuvent m'inspirer. Et puis les mots. Les formules. J'aime ce qui peut donner des images. Le côté " Minuit Passé " par exemple, ce qui m'a plus dans cette chanson c'est l'image, avant même la symbolique de la nuit. Il y a quelque chose que je trouve poétique, romantique et à la fois dur dans la fin de la journée, le début de l'autre, et ça peut correspondre à des étapes de la vie dont j'avais envie de parler. |
| Tu as vécu un an aux États unis, est-ce que ça a joué sur ta musicalité ? |
| Ça m'a influencé parce que vivre aux États-Unis c'était pour moi un fantasme. Je fais partie de cette génération qui a été élevée par les séries genre Beverly Hills, et moi je regardais ça en me demandant si tout était vraiment mieux là-bas. Là-bas j'ai été confronté à une certaine réalité, mais pas forcément à celle que j'avais envie de vivre. C'est génial à 18 ans d'être dans un pays différent. J'ai repassé le bac là-bas, j'ai fait des rencontres incroyables. A l'époque j'étais batteur, j'ai acheté une batterie sur place, une vieille Yamaha pourrie, je me suis fait à faire de la musique avec des mecs là-bas... C'est vraiment là-bas que j'ai pris conscience que la musique était quelque chose de fort pour moi. J' aimais ce partage, l'écriture, la prise de risques qu'il y avait dans la musique. Et c'est peut-être là-bas que j'ai pris conscience que ça avait une plus grande importance que simplement celle d'un auditeur qui ne fait qu'écouter de la musique. Après je ne sais pas si ça a de l'importance dans le parcours, puisque je me suis mis à écrire en français après. Ça a été le début d'une démarche, mais il y a eu des déclics plus importants par la suite. |
| Le champ lexical du départ, de la fuite, est très présent dans l'album. C'est un de tes thèmes de prédilection ? |
| Entre le départ et la fuite, il y a souvent un peu de marge, et puis cet album pour être honnête, cet album je ne savais pas s'il allait exister à la base, et une chanson comme " Le Dernier Train " correspond au sentiment que j'avais à l'époque, comme " C'est le dernier wagon, est-ce que je dois le prendre ". Il y a eu un moment aussi où certaines personnes m'ont retiré leur confiance, et quand tu te fais virer d'une maison de disques, tu ne peux pas totalement en sortir indemne. Tu te demandes si tu ne dois pas partir un an en Inde et revenir avec une grosse barbe et des idées autres. J'étais arrivé à un moment où j'avais des interrogations, et il y a une part, je ne sais pas si c'est la fuite, mais de doutes. Cet album est nourri de ce qui s'est passé à l'époque. |
| Le temps qui passe, le côté éphémère, est également présent dans de nombreux vers. C'est quelque chose que tu crains ou apprécies, le côté instantané des choses ? |
| C'est exactement ce qui motive ma démarche en terme d'écriture, j'ai une sorte d'obsession : ce sentiment de courir après quelque chose en ne sachant pas si on court après. Ce qu'on a perdu, ce qu'on essaie de gagner. Le bonheur perdu, le bonheur passé. Il y a toujours l'impression qu'un moment heureux est un moment qu'on a définitivement perdu. Je me pose toujours la question de cette mélancolie - c'est très cérébral, ça peut paraître pompeux -, mais de savoir si c'est facile aujourd'hui de jouir du moment présent en se demandant s'il va durer ? C'est toujours ce rapport aux autres, à la mémoire, au bonheur, par rapport à tout ce qu'est la mélancolie, qui est pour moi le fait de perdre des choses en se demandant si elles étaient essentielles. Du coup moi j'aime écrire là-dessus, parce que c'est peut-être ce qu'il y a de plus profond, de plus beau. La chanson " Le Chat " c'est ça : il me reste 7 minutes à vivre qu'est-ce qui va rester de moi ? Est-ce que cette vie a valu le coup d'être vécue ? Est-ce celle dont je rêvais ? C'est très difficile d'en parler, ça peut paraître abstrait, mais moi j'aime écrire là-dessus. Sur ce sentiment des choses qui se brisent. Ce n'est pas que sentimental. On me dit toujours que j'écris sur le côté homme-femme, mais non, il n'y a pas que l'amour. |
| Il paraîtrait que c'est quand on est en période de tristesse, de crise, que l'on est le plus inspiré pour la création artistique. Est-ce que tu dirais que c'est ton cas ? |
| Je me suis toujours porté en faux contre ça. Ça m'est arrivé comme tout le monde d'avoir des moments de doute. Alors on n'est pas là pour hiérarchiser les peines, mais à ces moments-là j'avais envie de tout sauf de prendre un stylo. Quand on vit des moments d'adversité, je ne suis pas sûr que l'art, aussi important qu'il puisse être dans une vie, soit quelque chose qui tout d'un coup reprenne un sens premier, et prioritaire. On est tous dans une logique de survie quand on a des moments durs, dans lesquels il est difficile, pour moi, par rapport à ma conception d'écrire. Pour ça il faut avoir vécu quelque chose, et avoir eu une phase de digestion. Sans ça c'est très dur d'écrire pour moi. Il y a des tas de choses que je peux faire, mais l'écriture demande que je me pose. Je n'ai pas ce talent-là de me servir d'expériences de la vie pour en faire des chansons. Je crois que j'ai besoin de reprendre un petit peu de lucidité pour savoir ce que j'ai envie de dire et comment les dire. Il y a un besoin de récupérer. |
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| Propos recueillis par Sébastien Delecroix
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