"Je voulais faire, un album de reprises des chansons qui ont bercé mon enfance. J'avais envie de transmettre..."
Nous sommes là pour ton nouvel album intitulé « Bled memory ». Avant de parler de cet album, pouvons-nous revenir en arrière et peux-tu nous dire qu'elle est la première fois que tu as apprécié le Raï ?
Faudel : C’était en Algérie, c’était mon enfance, c’était pendant les vacances d’été chez ma grand mère où elle a mis une cassette avec une chanson qui s’appelait Abdel Kader. C’est le fameux hymne de 123 soleil que j’ai fait avec mes frères Rachid Taha et Khaled. Je devais avoir six ans. J’ai commencé à danser. J’ai ce souvenir-là.
Et la première fois que tu as bien chanté du raï ?
Faudel : C’était toujours en Algérie, quelques années après, à huit ans. Ma grand mère m’a tendu le micro. J’étais tétanisé devant toutes ses copines. Et puis surtout, c’était drôle d’entendre sa voix dans le microphone. C’était à Tlemcen dans l’ouest de l’Algérie qui est un peu le berceau du raï. J’ai chanté toujours la même chanson, Abdel Kader. Je ne sais pas pourquoi et du coup, quelques années plus tard, elle est devenue connue mondialement. On a même gagné un world music award. A l’époque j’ai vu passer Michael Jackson de très près.
Toi, tu es né à Mantes la jolie, en France. Dans quelle mesure, cela n’était pas forcément compréhensible que tu préfères le raï au rap aux yeux de tes potes ?
Faudel : C’est une super bonne question. Je te jure parce qu’on me la pose rarement. Même aujourd’hui, je n’arrive pas à comprendre comment j’ai pu apprécier plus le raï que le hip hop. En plus nous étions en plein dans les débuts de NTM, d’IAM. Il n’y avait pas beaucoup de groupes à part Public Enemy aux Etats-Unis, c’était les débuts de MTV aussi. Je n’étais pas du tout branché hip hop parce que la transmission a sauté une génération. Maman n’est pas du tout chanteuse, elle est amatrice de raï. Elle achetait au fameux marché du Val Fourré le vendredi après midi des cassettes. Quand elle cuisinait à la maison, il y avait toujours la petite cassette dont celle de Cheb Hasni que j’ai repris sur Bled memory. Je pense que la transmission s’est passée comme cela car je passais beaucoup de temps avec maman, je l’aidais, j’étais très proche d’elle. C’est peut-être cela. Ensuite, il y a eu les mariages. J’y allais souvent car maman était invitée partout. Il y avait des groupes et du coup, j’observais, je regardais et j’avais cette image de ma grand mère qui avait un orchestre. Et puis, cela me fascinait, tous ces micros. J’avais même fait un radio crochet avec la mairie au Val Fourré et j’avais gagné un baladeur en arrivant premier.
Et en étant d’une famille de garçons, tu ne t’es jamais fait chambrer par tes grands frères ?
Faudel : Non parce que l’aîné était un membre des étoiles du raï. Papa nous aidait car nous n’avions pas de permis de conduire pour nous déplacer. Il aidait, il contribuait à sa manière. On louait du matériel avec notre petite association. C’était l’aîné qui faisait cela, j’avais douze ou treize ans, je n’étais pas responsable. Toute la famille était présente. C’était pas les Jackson five mais presque.
Vous avez eu des rencontres avec M, avec Khaled, avec Cheb Mami et l’on m’a parlé d’un concert à La rochelle qui t’a particulièrement marqué…
Faudel : Oui, je vois que tu as des infos… Déjà, la rencontre avec M. Tu imagines que je suis au Val Fourré, la cité ou j’ai grandi. J’ai quinze ou seize ans et je rencontre cette personne qui m’a mis dans le semi professionnel et qui me présente Mathieu Chédid. Pas beaucoup de gens connaissent cette anecdote et l’histoire que j’ai pu avoir. Donc, on travaille ensemble et il me présente des musiciens parisiens. C’était la consécration. Je commençais à être semi professionnel. Il s’est avéré que le deuxième musicien était Patrick Goraguer, le fils d’Alain Goraguer l’arrangeur de Gainsbourg, de Ferret, de Reggiani. C’est THE référence. Je n’avais pas du tout cette culture de la variété française et là, on montre le groupe car à l’époque, Faudel était un groupe. Après, on enregistre une cassette au Trianon hall qui est un grand studio de répétition. On y allait quand il n’y avait pas beaucoup de fréquentation parce qu’on ne payait qu’un petit peu. Beaucoup de gens nous donnaient des coups de mains parce qu’on nous trouvait sympathiques. On avait réussi à décrocher un petit reportage dans l’émission Saga cité ou l’on montrait le côté positif des cités. Dans le groupe, il y avait deux membres de ma cité, les étoiles du raï, un percussionniste et un clavier qui est devenu le co-compositeur de « Tellement je t’aime » et là, on fait un spectacle dans une petite salle. Une personne de France inter nous repère, je crois que c’était Pauline, une personne influente auprès de Foulquier qui nous invite au festival de La Rochelle. Il n’était pas question de programmation. Cette année-là, il y avait aussi Cheb Mami aux Francofolies et je lui ai demandé si je pouvais monter sur scène avec lui et il a accepté. J’ai chanté une chanson avec lui et tout le monde s’est demandé qui était ce môme qui chante. Il vient d’où ? C’est quoi ? Il a une maison de disques ? Et puis petit à petit, avec des coups de mains car on ne peut rien faire tout seul, avec ce festival comme celui du Printemps de Bourges, cela a contribué à enregistrer un album avec une grande maison de disques, Universal.
Aujourd’hui tu reviens avec un album d’adaptations, de reprises. Je ne sais pas comment tu dis…
Faudel : Moi, je dis album concept. C’est comme cela que l’on appelle ça aujourd’hui, non ? Avant que cela soit un album de Faudel, c’est un album de reprises du répertoire maghrébin : Maroc, Tunisie, Algérie. C’est quelque chose qui me trottait dans la tête depuis des années. Trois ans après « Mundial corrida » et une petite dépression, j’avais envie de m’aérer. Le processus a commencé en montant une tournée avec des personnes autour de moi. On s’est baladé un peu partout au Moyen-Orient, au Maghreb et en Europe. On a fait au moins une centaine de concerts sur un concept de reprises et cela a super bien marché. J’avais besoin d’aller vers une sorte d’exil éducatif, besoin de rencontrer un public, besoin de m’affirmer, de comprendre la musique. Par exemple, quand je suis allé en Syrie, c’est tellement riche en termes de culture. En Algérie, on a fait neuf concert et plus d’un millions de spectateurs. C’était un truc de fou. En tête d’affiche, c’était la consécration. A Oran, la ville du raï, j’ai fait le Théâtre de verdure qui est l’Olympia du raï où ont chanté Khaled et tous les chefs comme on appelle les chanteurs de raï. Il y avait 3000 personnes et la bénédiction du publique, ce qui est le plus important, ensuite les journalistes, les télévisions algériennes. Quand on est un patron chez soi… Moi, je doutais, j’étais terrorisé à l’idée de ce challenge, de me présenter à des connaisseurs. Pour les puristes, j’ai une double culture. Je n’ai pas la même histoire que mes confrères. C’est vrai, il faut dire la vérité. Quand j’ai présenté le projet à ma maison de disque, ils ont dit OK. J’avais fait un story-board et j’ai dit ce que je voulais faire, un album de reprises des chansons qui ont bercé mon enfance. J’avais envie de transmettre parce que j’ai un petit garçon qui a sept ans et demi et qui commence à réaliser ma passion pour la musique (pour moi chanter ce n’est pas un métier) mais aussi ses origines. Il est parisien d’origine algérienne. Il faut lui expliquer, c’est comme un devoir. Il y a aussi le raï qui s’éloigne, qui était très différent encore il y a dix ans. Cette musique était un peu plus éclairée qu’aujourd’hui. C’est aussi un autre devoir pour le maintenir.
Il y a deux ou trois ans tu faisais du cinéma, tu t’étais éloigné un peu de la musique. Est-ce que tu penses au risque que cela peut avoir sur ta carrière ?
Faudel : Mais le risque, il est constamment présent. J’en suis à mon cinquième album. On évoquait tout à l’heure presque quinze ans de carrière. Moi, quand j’ai fait le premier album, je n’imaginais pas tout cela et c’est vrai qu’à chaque fois, j’ai l’impression de redémarrer à zéro. A chaque fois que je propose quelque chose, je me dis que sur les trois derniers albums, je n’avais pas tout essayé. J’ai l’impression de contribuer au niveau du patrimoine, de l’univers de la musique en France, à affirmer mes origines, ma double culture et que cela soit sur les ondes nationales, c’est fabuleux. Je suis un homme de challenge. Même dans ma façon de procéder, je me mets en danger. J’aime bien. Et là, je me suis dit pourquoi ne pas proposer un album concept, de reprises qui s’appelleraient Bled memory et qui reprend toutes ces chansons qui ont bercé mon enfance. Peut-être que j’avais besoin de m’approuver, de me prouver vocalement. C’est aussi plus artistique. Il fallait aussi recruter les musiciens. J’étais rassuré car il y a deux personnes qui sont revenus à moi, Nicolas Gauthier et Laurent Guéneau. Nicolas, il m’a signé pour « Tellement je t’aime », il y a 17 ans, c’est lui qui a cru en moi. Il y a aussi deux journalistes, un qui écrit pour Libération et l’autre pour plusieurs canards, ils m’ont conseillé pour un travail de recherche parce qu’il y avait plusieurs versions des chansons. Il fallait trouver la vraie version de chacune. Par exemple une chanson comme Bambino, on sait que c’est un italien qui l’a interprété ensuite Dalida, il y a un autre chanteur qui s’appelle Lili Bonniche, un chanteur algérien qu’on pourrait assimiler à notre Henri Salvador, c’est un grand monsieur qui a aussi disparu. Et puis il fallait aussi contacter les ayants droits. Toutes ces personnes étaient ravies, parce que j’ai eu les familles en direct, j’ai eu ce privilège. Et puis le travail en studio, le voyage que j’ai fait qui m’a rassuré et a vraiment consolidé l’idée de m’attaquer à un projet moins classique. C’est comme si je touchais au patrimoine de Jacques Brel. Tout un travail de vocalises, d’arrangements. Je l’ai chanté pendant cinq semaines, je n’étais pas satisfait. Donc j’ai mis neuf mois pour faire ce projet, je suis très content qu’on ai enfin la galette comme on dit et le disque va sortir le 18 janvier et je suis super content.
J’ai eu la chance de rencontrer Cheikha Rimitti…
Faudel : Tu me donnes la chair de poule….
Cheikha Rimitti disait que dans le raï, les chansons appartiennent à tout le monde. Elle, elle n’a jamais signé de contrats. Quand ces chansons font autant parties de ta culture, comment fais-tu pour les choisir ?
Faudel : Ben en fait, elle était très modeste Cheikha Rimitti. Quand elle dit que cela appartient à tout le monde, par exemple je ne peux pas m’empêcher de dire que sur le patrimoine du raï, je crois qu’elle en ai à plus de 60% des chansons qui lui appartiennent. Certaines personnes ont déposé des chansons en disant qu’ils les avaient écrites alors que non. C’est vrai qu’il y a certaines chansons sur Bled memory qui font parties du domaine public comme Sidi Hbibi qu’a repris la Mano Negra pour ceux qui ne la connaissent pas. Mais c’est clair que le tracklisting a été un travail de recherche pendant des semaines que j’ai effectué en me baladant en avion, enfin partout ou je pouvais écouter de la musique. J’achetais des disques dans les souks. Je me demandais d’où sortait cette version et pourquoi il y en a trois ou quatre autres. C’était super dur, mais il y a deux personnes qui m’ont aidé à la SACEM et qui sont des spécialistes de la musique orientale qui recevaient chaque semaine Cheikha Rimitti qui venait là-bas s’occuper de ses papiers. Ils m’ont vraiment aidés car je voulais vraiment faire attention aux ayants droits en faisant vraiment bien ce travail de reversement. C’était très difficile de choisir, nous en avons pris une trentaine et ensuite il fallait que l’on en garde neuf. Cela a été un travail colossal car c’est la première fois que je prends un très gros bateau afin qu’il se rapproche et qu’il explique vraiment ce que je ressens. Le raï, je l’assimile beaucoup au jazz avec les musiciens hors pair qui sont tous des solistes quasiment. Et dans le raï, nous avons nous aussi la trompette. Il y a dans le raï, le Mile Davis de la trompette : Jaffar qui est un trompettiste hors pair, il a suivi Khaled pendant trente ans. C’est un musicien exceptionnel. D’ailleurs, certains musicien de l’album ont collaboré dans les versions originales. C’est un truc de fou, les musiciens que je regardais quand j’étais petit sont venus à mon projet et je suis super content, vraiment.
Par rapport au nom de ton album, je voulais savoir quel était ton meilleur souvenir du bled mais par rapport au raï ?
Faudel : Ce sont les fêtes, les après-midi avec les cousins et les cousines, les tantes, les oncles. Il y avait une grande maison où nous étions tous ensemble et grand mère nous distribuait des percussions, il y en avait qui tapaient aussi sur la table et on chantait, et on mangeait. Ce sont vraiment de beaux souvenirs. J’ai aussi des souvenirs de répétitions avec mes grands tontons. Ils n’étaient pas bien équipés et ne possédaient pas beaucoup de matériels et ils allaient le soir, quand c’était fermé, dans les hammams parce que cela résonnait. J’étais tout le temps derrière mes oncles. Voilà des souvenirs que je n’oublierai jamais.