| « C'est comme si je vivais dans deux mondes différents. J'habite toujours au quartier. Et il y a cet autre nouveau monde, où ils me voient comme quelqu'un qui compte.» |
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| Tu as eu une vie très tumultueuse. Qu’as-tu appris de ton enfance et de ta vie dans la rue ? |
| Beaucoup de choses. Surtout de rester en vie. Pour être honnête. De transformer une mauvaise situation en une bonne. C’est pourquoi je suis dans la situation dans laquelle je suis aujourd’hui. Parce que j’ai appris à renverser les situations. De rien, une situation qui vient du jeu de la drogue, à quelque chose de bien. De quelque chose qui n’est pas une bonne chose pour nous et le transformer en des mots, de la musique. Et un album nait. C’est ça la chose principale : faire quelque chose de positif de quelque chose de négatif. |
| Tu te rappelles de la première fois que tu as « rencontré » le rap ? |
| Le rap, oui. Je regardais en général beaucoup Yo ! MTV Raps. Comme beaucoup d’autres gamins de mon école. J’ai vu des mecs comme Ice-T, KRS One, NWA. Mais c’était juste à la télé. Alors j’ai demandé à mes oncles et mes tantes si je pouvais également écouter les albums de NWA. Mais ce n’était pas comme à la télé. Il y avait beaucoup de jurons. Et là, je me suis dit : « quoi, on peut dire des gros mots dans la musique. » J’ai été impressionné. Et j’ai demandé : « est-ce que je peux les avoir en cassette ? » Et ils m’ont donné une cassette. Que j’écoutais tout le temps. Et que j’écoute encore. Comme Ice-Cube, Dr Dre et ces autres avec lesquels tout a commencé. |
| Qu’est-ce qui t’a plus dans le rap au début ? |
| Je ne sais pas. Quand j’étais jeune, je ne comprenais pas ce qu’ils disaient. J’aimais juste la musique. Le flow. Et les paroles paroles, mais seulement quand j’ai grandi… |
| Tu te rappelles de ton premier rap ? |
| Je faisais autre chose avant le rap. Une autre musique qu’on appelle grime maintenant mais que nous on appelait du garage. Et il y avait des MCs qui posaient sur de la garage. Je rappais déjà. Mais d’une manière très rapide, comme on le fait sur le grime. Au début, je chantais tout le temps ces trucs de gangsters. Ces machins de gangsters qu’on a ensuite repris dans la musique garage. Et puis je suis allé en prison. Et j’ai commencé à ne plus faire que rapper parce que mon pote Buck rappait lui aussi et qu’il m’envoyait des CD. J’ai commencé à rapper plus sérieusement. Donc, du rap en prison. Je me rappelle ma première chanson à l’époque. Je me suis allongé et c’est venu tout seul, en prison. |
| Tu as alors vraiment commencé le rap à 21 ans, à ta sortie de prison. C’est un peu tard. Pourquoi ? C’est à cause de ta vie ? |
| Oui. C’était pas vraiment comme si je m’étais dit que je voulais être un rappeur. J’ai été embarqué dans cette merde et ça m’a permis d’en sortir. Quand je fais de la musique, je n’essaie pas d’être le meilleur rappeur. Ou d’avoir le meilleur flow. Je fonce juste et je parle de ce qui me dérange. Jusqu’à ce que ça sonne bien. Bien sûr, j’aime aussi énormément la musique. Donc tout ça va ensemble. |
| Tu as une voix très spéciale, très grave. Tu l’as travaillé ? |
| Au début, je n’ai pas du tout aimé ma voix. Je trouvais que c’était de la merde. J’ai essayé de chanter plus haut parce que, vraiment, je trouvais que ça sonnait super mal ! Et puis mon frère m’a dit : « non, c’est bien. Laisse-la comme elle est et joue avec. » Alors je l’ai accepté et j’ai appris comment poser mon flow dessus. |
| Aujourd’hui tu fais du rap professionnellement, tu as ton propre magasin de disques. Ou as-tu trouvé cette énergie pour t’en sortir ? |
| Je ne sais pas. C’est juste comme ça qu’est la vie. Qu’importe le business, tous les business du monde sont les mêmes ! Que ce soit de vendre de la drogue, d’ouvrir un magasin, de vendre de la musique. N’importe quoi, c’est toujours la même chose ! Et rien n’est plus dur que dans le monde de la drogue, d’avoir son propre business. Parce que si tu échoues dans un business « normal », comme avec un magasin par exemple, tu mets juste la clé sous la porte et tu t’en vas. Si tu échoues dans le monde de la drogue, tu peux terminer mort ou en prison. Donc tu dois travailler 20 fois plus que tu ne devrais le faire dans le « vrai monde. » J’appelle ça le « vrai monde » parce que ce monde de la drogue, ce n’est pas du tout un vrai monde. Je m’y suis perdu. Et j’ai transposé mes compétences dans cette vie. Et je ne vais pas mentir, c’est bien plus facile de faire ce que je fais maintenant. C’est pourquoi j’essaie, à chaque fois que je suis dans le quartier, de dire qu’il faut utiliser ses compétences dans ça. La plupart des enfants de la rue, ils peuvent échouer à un exam’ de maths. Mais ils connaissent chaque moyen de se droguer dans le monde. En trouver, la traiter, la revendre. C’est des maths aussi ! Mais ils ne savent pas qu’ils font des maths ainsi et qu’il suffit de les transformer en quelque chose d’autre. C’est ce que j’ai fait, moi ! Dans le business, la musique… |
| Tu as eu du succès avec le freestyle Talking The Hardest sur un beat de Dre. Tu peux nous en parler ? |
| Je ne sais même pas comment ça a commencé. Un jour, je suis juste allé à une soirée. J’étais là-bas. J’en avais plus ou moins fini avec la rue. Pas encore tout à fait avec la coke. Et je suis allé dans un club. On m’a demandé « tu ne sais pas où je peux trouver de la coke ? » Et j’ai tout de suite écrit « Walk in the party. Sportin Armani. » Parce que j’aime Armani. «All snortin my charley. » Et ça a continué. Je l’ai mis sur une mixtape. Je suis allé en Jamaïque. Et quand je suis revenu, le truc sur Myspace était énorme. C’était en 2007. J’ai alors appris qu’il y avait plein de filles sur Myspace qui aimaient ma chanson et qui l’avaient mis sur leur Myspace. Et je me suis dit : « Wow ! » Parce que les filles n’écoutent pas de rap en Angleterre, elles n’aiment pas trop ça. Mais beaucoup de filles aimaient cette chanson alors je me suis demandé ce qu’il se passait. Alors j’ai commencé à la passer dans les clubs. Et c’est devenu de plus en plus important. |
| Après ça, il y a eu ton premier album, Walk In Da Park. Tu peux nous expliquer quelle est la principale différence avec ton nouvel album, Let Em Ave It ? |
| Walk In Da Park, c’était vraiment un truc de gangster. Sur la manière dont je m’étais sorti de là. Comment j’étais avant tout le truc de la musique. Cet album, c’est pas vraiment comme une traversée. Mais une manière de montrer comment je suis allé de Walk In Da Park à maintenant. Parce que quand j’ai fini Walk In Da Park, dans le quartier, les gens disaient : « il a réussi, il en a finit avec tout ça… » Mais ce n’était pas vrai. Il y avait toujours les fédéraux autour de moi, qui m’empêchaient de réussir. Alors cet album est plus pour expliquer comment je suis arrivé ici. Parce que je suis plus mature. |
| Paradoxalement, tu critiques énormément la vie, d’une manière un peu désespérée et tu expliques aussi comment tu te bats. C’est comme ça dans ta vraie vie ? |
| Oui, parce que c’est comme si je vivais dans deux mondes différents. J’habite toujours au quartier. Et il y a cet autre nouveau monde, où ils me voient comme quelqu’un qui compte. Où ils ne savent absolument rien de ce qui se passe dans mon autre vie. Je suis entre deux mondes. Et c’est parfois difficile. J’essaie d’expliquer ça dans ma musique. |
| Et quand tu as, par exemple, reçu un prix au BET UK Awards 2008 à Atlanta, c’était comment ? |
| Quand je l’ai gagné, ça signifiait beaucoup pour moi. Mais ce n’était pas forcément une reconnaissance de la part des gens de Londres. Tout ce que je fais, c’est minimisé. Ils disent que je suis un gangster. On ne me supporte par vraiment parce qu’on a peur que ce soit mal vu d’être au contact d’un gangster. La transition est difficile. Pour certains qui ne me soutiennent pas, je resterais un gangster. Ca me fait parfois mal à la tête. Mais je vais de l’avant. J’ai fait un énorme pas depuis que j’ai reçu le BET. Alors j’essaie de les ignorer et de continuer. |
| Tu es anglais, londonien et tu utilises un argot vraiment très spécial. Pas toujours compréhensible. Ca vient d’où ? |
| Tu sais d’où ça vient ? Tu as ce quartier, ce quartier, ce quartier et ce quartier. Chaque quartier va utiliser un argot spécifique. C’est un peu comme un vieux code spécial que la police ne pourrait pas comprendre. Et ce quartier ne pourrait pas comprendre l’argot de l’autre quartier non plus. On utilise tous des mots différents. A Peckham, les trainers, on appelle ça des « boogers ». Et à Brixton, ils appellent ça des « crips ». A Lewisham, on appelle ça des « trainers ». On utilise des mots différents pour des choses identiques. C’est un peu difficile à comprendre. Pas vraiment de l’anglais normal… |
| Un autre langage ? |
| Oui. Je ne sais pas si c’est parce qu’on est trop paranoïaques. On a peur de la police au téléphone et ce genre de trucs. Alors on change nos mots tous les deux mois, quelque chose comme ça. C’est fou ! |
| En même temps, s’il est clair que tu es anglais, ton son est très G-Funk, plus US que UK. Comment tu l’expliques ? |
| Je ne sais pas. Tu trouves que ça fait américain ? Je ne sais pas… Je n’en ai pas l’impression. Je suppose que ça vient comme ça. Je ne sais pas. Je ne le fais pas exprès. Je ne prévois pas forcément les beats sur lesquels je vais avoir envie de rapper. Je me laisse faire. Ce n’est pas comme s’il y avait des gens qui me disaient : « rappe sur ça ! Utilise ce son.» Non, ça vient naturellement. |
| Tu as été longtemps indépendant et maintenant, tu es sur XL Recordings. Ca t’a enlevé de la liberté ? |
| Le label ? Un manque de liberté ? Non, non, non… Personne ne peut me dire ce que je dois faire. Et c’est probablement pour ça que je suis sur XL. Parce qu’ils ne t’obligent à faire de compromis sur quoi que ce soit. Ils te laissent faire ton truc. C’est pour ça qu’ils m’ont signé. Parce qu’il y a des gens qui ont vraiment beaucoup aimé ce que je faisais. C’est juste plus d’argent. Pour être honnête. Ils te donnent plus d’argent. Plus d’aide. J’ai toujours tout fait tout seul. Sans personne derrière moi. Et maintenant j’ai une équipe derrière moi. C’est plus de soutien. |
| C’est ton second album, tu as reçu un prix, tu es un business man. Alors quels sont tes projets pour la suite ? |
| Je veux juste faire la musique que j’aime. Etre respectueux envers les autres. Pour pouvoir montrer aux autres gamins du quartier qu’ils peuvent s’en sortir. Leur montrer qu’il y a autre chose à faire. Chez eux, tout le monde deale, est en prison. Mais tu peux aussi avoir un travail et t’en sortir par ton travail. Ca arrive vraiment ! Tu n’as pas tant à faire pour y arriver ! Pas obligé de passer par la drogue, le vol. Maintenant, si je peux arriver à faire en sorte que ce que je fais grossisse encore, c’est un moyen de leur montrer comment s’en sortir. Vendre de la drogue, voler puis faire de la musique, c’est possible. Il y a mieux que ça ! Montrer qu’on peut faire de beaux clips, travailler sur des beats. Beaucoup de choses peuvent sortir de là. |
| Pour finir, ta musique est assez violente et dark, proche du rap hardcore. Et quand on te rencontre, tu es tout timide. Ca vient d’où ? |
| Je sais pas madame… Non, tu sais d’où ça vient ? Je suis un peu timide. Mais surtout, je ne suis pas habitué à ça, être filmé. Je m’y fais mais je ne suis pas encore habitué à ça. En plus, nous, quand on est face à des caméras, c’est qu’on a été arrêtés. Quand on est dans une pièce comme ça, c’est la police qu’on a en face, d’habitude. Et là, le mieux, c’est de ne rien dire du tout ! On est programmés à ne surtout pas parler quand une caméra s’allume. J’essaie de casser ça maintenant… |
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| Propos recueillis par Lajoinie Adeline
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