Interview de Gogol Bordello |
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Gogol Bordello
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| "Notre musique ne vient pas de l'espace, elle vient de la Terre..." |
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| Gogol Bordello tourne énormément, est-ce que tu as le temps de rester un peu chez toi ? |
| En fait, je passe beaucoup de temps chez moi. Pour moi c'est beaucoup. Combien de temps veux-tu passer à la maison ? Pour moi, quatre mois c'est déjà beaucoup… et sept/huit mois sur la route, ce n'est pas tant que ça. C'est normal. |
| La tournée est-elle votre deuxième maison ? |
| Pour nous, oui, mais ce n'est pas à cause d'une idée romantique de la vie sur la route. On a un grand groupe, c'est beaucoup de gens, sans compter le crew. Donc où qu'on aille, que ce soit le Brésil, le Japon ou l'Australie on voit toujours les quinze même têtes, donc c'est la maison. Notre cocon social en quelques sortes. Et ça ressemble plus à la maison que d'être chez soi tout seul. |
| Quel que soit le pays que vous visitez, vous obtenez toujours la même réaction aux concerts : des gens qui sautent partout. Sans parler de "musique universelle", qu'est-ce ça fait de toucher des gens de toutes cultures ? |
| Ça fait plaisir, bien sûr. Mais notre musique ne vient pas de l'espace, elle vient de la Terre. Et elle est basée sur des rythmes très "terriens". Même si on tente des expérimentations de-ci de-là et qu'on essaye de la tordre un peu, étirer ce qui n'est pas censé être étirable, l'essentiel de notre musique repose sur des fondations roots : two-step est-européen, reggae, et même quelques beats latino-américains que je commence enfin à comprendre depuis que j'y habite. Je ne les utilisais pas avant car je ne les comprenais pas. C'est ça la réponse : une combinaison de plusieurs rythmes très terriens qui parlent à l'ADN de tout le monde. Très primaux, très simples, et pas générés par je ne sais quel programme à la mode. |
| Y a-t-il de nouvelles influences sur cet album ? |
| Tu as écouté l'album ? Alors tu le sais déjà. Il y a des choses très évidentes qui ont été empruntées au Brésil, mais pas du tout dans une optique "aromatisé latino". Par exemple, une chanson comme "In the meantime in Pernambuco", n'importe quel Brésilien te dira tout de suite que ça ressemble à du frevo, qui est une musique du Nord-Est du pays. C'est un style géographiquement très localisé qui n'est jamais devenu aussi gros que la samba ou la bossanova. Et puis il y en a d'autres comme le maracatu et d'autres styles qui n'ont pas eu la même exposition que les musiques "stars" du Brésil. On s'intéresse plus à ce genre de choses, ce sont des musiques très "anti-touristiques" là-bas. Il y a d'autres chansons qui, même si elles sont dérivées de situations précises liées au Brésil, sont très pertinentes en termes de luttes des classes, de pauvreté, de gouvernement, de contrôle, de stratégies, et peuvent s'appliquer partout dans le monde. Mais oui, les chansons nées de l'expérience brésilienne sont "In the meantime in Pernambuco" ou "Universes Collide" qui parle clairement de pacifier les favelas. Et il y a "Uma Menina" qui vient d'un regroupement avec la communauté gitane de Rio de Janeiro. |
| Dirais-tu que cet album comporte des chansons plus tristes ou plus mélancoliques ? |
| C'est juste la nature des chansons. Mais elles ne sont pas si mélancoliques que ça. "Sun is on my side" est plutôt une chanson optimiste, en fait. Ça parle de mourir en paix. Mourir n'est pas la pire chose qui soit, surtout mourir en paix. Ca parle de gens qui meurent et de la meilleure façon de partir. On n'y pense pas forcément tous les jours, mais beaucoup de gens ont perdu quelqu'un dans leur famille, ce n'est pas si éloigné de la vraie vie. C'est une chose vers laquelle il faut tendre, une mort heureuse, parce que tu as des choses à régler avec toi-même plutôt que de blâmer le reste du monde. Enfin, tout ça, ce sont des choses très compliquées… Mais je ne dirais pas que c'est mélancolique en tout cas. |
| Disons "dramatiques", au sens théâtral du terme, alors… |
| Mais on parle d'une discipline très dramatique, qui est d'écrire des chansons. Chaque chanson vient toujours de quelque chose de réel, d'une expérience ou d'une autre. Je pense que ça vient du fait qu'il y a eu beaucoup d'embrouilles romantiques, longue-distance et transcontinentales ("trans-continental hustling", le nom de l'album) et qu'elles ont laissé leur empreinte sur le disque. Période difficile. C'est peut-être pour ça. C'était des moments très intenses. |
| Peux-tu justement nous expliquer le titre de l'album ? |
| C'est venu assez vite, en fait. On n'y a pas beaucoup réfléchi. C'est quelque chose qui définit notre façon de vivre, notre façon d'aimer, notre façon de danser et toutes ces choses ensemble, ça donne des situations bordéliques qui partent dans tous les sens. Qu'est-ce qui irait mieux que "embrouilles transcontinentales" ? |
| Pourquoi es-tu tout seul sur la pochette du disque ? |
| Pourquoi pas ? On a fait plusieurs photos avec le groupe, deux séances, pour la pochette de l'album et ça n'a débouché sur rien. Alors j'ai demandé à un ami de venir avec moi à Rio, dans mon endroit préféré, le mercado uruguayen. On y est allés un matin de bonne heure, je ne m'étais même pas lavé les dents, on a pris une photo et je l'ai envoyée au reste de l'équipe en leur disant "voilà la pochette de l'album". Et ils l'ont validée. Ce n'est pas une question de style, c'est juste que je FAIS PARTIE de ce coin. Il y a une raison pour ça. C'est pour ça que la photo est aussi bonne, parce que je suis collé à cet endroit, je m'y connecte. C'est pour ça que je suis allé là-bas et que la photo raconte une histoire. C'est un album qui a été écrit à Rio de Janeiro, je suis passé par là un million de fois pendant que je l'écrivais. La photo raconte cette histoire. C'est aussi simple que ça. |
| Tu cites Jules Verne, La Rochefoucauld et Maupassant dans tes chansons, on t'a même vu chanter "Et si tu n'existais pas" de Joe Dassin sur scène… D'où te vient toute cette culture française ? |
| J'étais un grand lecteur mais j'avoue ne plus beaucoup lire aujourd'hui. Mais pendant ces années de lecture, j'ai bien sûr lu Dostoïevski, Gogol et Boulgakov. Et puis je suis passé aux Français : un peu de Balzac, Zola, Huysmans – l'auteur de À Rebours… Et puis ensuite tu passes à des Scandinaves comme Hamsun… Et là, la boucle est bouclée puisque les Scandinaves sont plus ou moins semblables aux Russes. Mais je ne pense pas être le seul à avoir suivi cette boucle. En tout cas, c'est comme ça que j'ai découvert la littérature française et certains de ces trucs étaient vraiment très puissants. Mais plus j'écris et moins je lis, ça c'est sûr. |
| Ça ne nous explique pas Joe Dassin, ça… |
| Tu sais, à l'époque certains trucs étaient très populaires en Russie et en Ukraine. Des trucs français et italiens notamment, parce que vous aviez de grands partis communistes. La pop italienne la plus cucul a été un temps ce qu'on avait de plus influent comme musique étrangère en Russie : à cause de la taille du parti communiste italien, leur musique était la bienvenue. C'était pareil pour vous. Joe Dassin, Jacques Brel, c'était des trucs très populaires par chez nous. |
| Est-ce que tu penses chanter une chanson en français, un jour ? |
| Je ne sais pas, je pourrais reprendre "Voyage Voyage" (rires). Mais je ne force rien, en fait. Par exemple, je viens d'écrire une chanson en allemand, et je n'aime même pas cette langue (rires). D'expérience je sais que l'allemand casse l'ambiance, quand tu es DJ et que tu passes une chanson en allemand, les gens partent, ou regardent leurs messages sur leurs téléphones. Mais je l'ai quand même tentée, on verra bien. Le français est bien sûr une langue plus appréciable, mais ma langue préférée en ce moment est le portugais. Elle gagnerait le premier prix dans un concours de beauté des langues. |
| Ce qui est étonnant chez Gogol Bordello, c'est que bien que votre musique soit très festive et très immédiate, le groupe jouit paradoxalement d'une aura "arty", avant-gardiste… |
| Je ne pense pas trop à ce genre de choses, mais c'est vrai que la première reconnaissance que nous avons eu venait du monde de l'art. Avant qu'on ne sorte des disques à grande échelle, on ne trouvait nos deux premiers albums que dans les galeries et les musées. À l'époque, on jouait beaucoup plus dans des galeries d'arts que dans des festivals de rock. C'était plus des happenings dadaïstes qu'autre chose d'ailleurs. C'est comme ça que ça a commencé et dans une certaine mesure ça existe encore, mais je me suis éloigné de tout ça, car tout ce que je voulais c'était faire de la musique. Écrire des chansons, c'est ce qu'il y a de plus dur. Raconter des histoires intemporelles – du moins je l'espère – en si peu de temps, en si peu de mots. La simplicité est la chose la plus difficile. Tout le monde dit "le génie est souvent quelque chose de simple", mais ce n'est pas simple-simple, c'est en fait l'expression d'une extraordinaire complexité au travers de quelque chose de simple. C'est engendrer une montagne pour ensuite la dépouiller à sa plus simple expression. Ce n'est pas juste (il fait mine de poser quelque chose) : "OK, voilà du génie". C'est toutes ces choses que tu compresses pour leur donner l'impression d'être faciles. C'est comme ça que tu te retrouves avec des Johnny Cash, des Neil Young ou des Manu Chao.. Pour revenir au monde de l'art, ça avait fini par devenir cosmétique et ça ne m'intéresse pas. |
| En parlant d'art, tu as aussi croisé le chemin du cinéma. Qu'as-tu retiré de cette expérience ? |
| Ça m'a surtout fait réfléchir à ce que je pourrais apporter au genre si je le faisais à ma façon. Ça m'a aussi montré à quel point pour faire des films tu devais vraiment vraiment vraiment vraiment vraiment VRAIMENT vraiment vraiment aimer ça. Parce que c'est vraiment putain de chiant (rires). Pas de le faire en soi, mais tout les temps morts qu'il y a entre les moments où tu le fais. Ça n'a absolument rien de cathartique. Ça n'a rien à voir avec un "flot" créatif, c'est une expérience très fragmentée : tu exploses d'énergie devant la caméra et tu dois attendre genre cinq heures pour pouvoir recommencer. En tant que musicien, c'est très dur de s'y faire. Mais j'ai commencé à imaginer ce que pourrais faire si j'étais réalisateur… Un jour qui sait, quand ce sera le bon moment. J'ai un peu d'expérience de réalisateur grâce à Gogol Bordello, et je commence à penser que je pourrais le faire pour le cinéma. Mais je ne prendrais de plaisir à ça que si le réalisateur, les acteurs et les techniciens formaient un gang, comme un groupe, en fait. Là je m'éclaterais. Ce qui n'était pas le cas pour moi sur Everything is Illuminated ou Filth and Wisdom. Généralement, quand je reçois des scripts pour un rôle, ils partent aussi vite qu'ils sont venus. J'ai besoin de plus qu'un simple rôle, il faut que je retrouve l'expérience rock'n'roll. |
| Peut-être dans le cinéma européen, alors ? |
| Peut-être oui. J'ai en effet quelques plans et espoirs. Il y a même des gens très bien qui m'ont contacté pour ça, certains même dont je rêvais. On verra comment ça se développe. Je pense que vous allez bientôt avoir des infos très excitantes à ce sujet… |
| Question bête : combien de fois dis-tu "party!" dans tes disques ? |
| Je ne sais pas, je ne compte pas. Au moins deux-cents fois. |
| Est-ce sorte de signature ? |
| Je pense, oui. Mais ce n'est pas quelque chose que je place sciemment. Je n'en ai pas fait un sample que je pourrais lancer à l'envi (rires). Je ne sais pas, ça vient ou pas en fait. Et quand ça vient, on le garde. C'est une sorte d'avertissement. |
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| Propos recueillis par Michael Rochette
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