Interview de Grégoire |
|
Grégoire
|
| |
|
| "Il ne faut pas se laisser aveugler par les larmes de nos malheurs." |
| |
|
| As-tu ressenti une pression particulière au moment d'aborder ce second album, surtout après le succès du premier ? |
| Une pression positive en tout cas, pas une pression négative comme tout le monde l'entend. J'ai pris 10 ans avant de faire de la musique, j'ai écrit énormément de chansons, donc le jour où je me suis lancé je pensais avoir un univers qui me correspondait, et je me suis dit que le deuxième album allait rester dans la même veine, ça n'allait pas être un album de jazz ou de hip-hop. Vu le succès du premier album, il n'y avait pas de raison d'avoir la pression. Je compose avec le même instinct, les mêmes idées, donc il n'y avait pas à s'inquiéter. J'ai évité de réfléchir à tout ça en fait. |
| Est-ce que l'un des objectifs avec cet album est de réussir à te "débarrasser" de l'étiquette "premier artiste auto-financé par My Major Company", afin que les gens se focalisent plus sur ta musique que sur ton mode de production ? |
| Je ne cherche pas à m'en dégager. C'est quelque chose que j'assume. Après pour revenir au succès de "Toi + Moi", je ne pense pas en avoir autant vendu à cause de mon système de production, mais parce que les gens ont aimé mon album. A partir de là, je suis libre, même si les interviews du premier album étaient très axés sur My Major Company, les gens ont su faire la part des choses, ça faisait partie de l'histoire. C'est une maison de disques que j'ai choisi. Pour le deuxième album, naturellement les gens, enfin les journalistes, partent du principe qu'on a déjà beaucoup dit sur My Major Company et donc parlent d'autres choses, mais ce n'est pas moi qui ai demandé de ne pas en parler ou d'en parler. |
| Pour en parler justement, tu sors ce second disque sur le même label, est-ce que c'est pour toi l'avenir du disque, le financement par des particuliers qui apprécient d'abord la musique de l'artiste ? |
| C'est un nouveau mode dans les faits, mais si c'est un mode d'avenir, ça je n'en sais rien. C'est un mode différent, comme il y a des maisons de disques indépendantes qui se sont créées, qui ont eu leur essor et qui l'ont encore. Donc je ne sais pas. D'un point de vue très technique, j'ai signé un contrat pour le premier album, j'en ai signé un pour le second album, il n'y a pas d'engagement pour plusieurs albums avec eux. Pour l'instant tout se passe bien, d'ailleurs c'est pour ça qu'eux aussi se permettent de me faire des contrats sur un seul album, il n'y a pas de raison qu'on s'arrête. Après il faut voir l'avenir, la question se posera pour le troisième album, mais pour l'instant tout va bien. |
| L'album s'appelle "Le Même Soleil", référence à la chanson du même nom, est-ce que cela fait écho à tous les débats sur l'identité nationale qu'il y a eu en France récemment ? |
| Non, ça n'a pas de rapport avec l'actualité. J'ai écrit ma chanson fin avril, et il à cette époque il n'y avait pas ce débat je crois. En fait elle a été inspirée par beaucoup de choses auxquelles je pense depuis très longtemps, et elle a aussi été influencée par un reportage que j'ai vu sur Arte, qui parlait de la black music, la musique noire américaine, et de toute la période de Martin Luther King, Angela Davis ou Rosa Park. Ça a fait éclore tout ça, cette idée de se dire qu'on s'arrête vraiment à beaucoup de détails, comme la couleur de peau, l'origine, la confession, alors qu'on fait abstraction de choses essentielles, à savoir qu'on est de la même planète. On peut vivre dans un même immeuble sans jamais se parler, ce que je trouve complètement incohérent. Pour bien faire marcher quelque chose, il faut qu'on communique. Donc ça me paraissait important de re-souligner ça comme d'autres l'ont fait avant moi. Ça fait des millénaires que l'humanité se bat sur des principes comme ça, je pense que ça va durer encore longtemps. |
| Le livret a été rédigé en forme de journal intime, est-ce que c'est pour donner l'occasion à l'auditeur de pénétrer ton univers ? |
| Oui effectivement, c'est l'occasion pour moi de me livrer encore un peu plus, comme une chanson supplémentaire. Mais c'est aussi, de manière pas du tout cadrée -parce que chacun doit prendre ce qu'il veut- d'expliquer un peu plus. Moi j'aime beaucoup les livrets, c'est quelque chose qui me passionne, et de rajouter des textes entre les chansons, de créer une sorte de lien, et aussi une sorte de chapitre 2 par rapport au premier album qui était un chapitre 1, où il y avait déjà une lettre comme là, qui est adressée à la même personne 3 ans après, ça inscrit dans la continuité . Ça me paraissait important, et me permettait de dire ce que je pense de l'univers, au lieu de présenter une suite de chansons à l'état brut. |
| Cette lettre commence par la citation de Lamartine, "Un seul être vous manque et tout est dépeuplé", est-ce que ce n'est pas la devise parfaite pour tes 2 premiers albums ? |
| C'est une bonne question... Ca part de ce constat, que les gens nous manquent et qu'on se lasse abattre, mais justement c'est le début, et après je pars sur d'autres thèmes. Mais le thème majeur du premier album c'était "Toi + Moi", c'était l'opposé. C'était l'idée que même si l'on est toujours seul avec soi-même, il faut réussir à s'additionner, sans forcément fusionner, et se confondre, mais en tout cas marcher ensemble et avancer. Pour reprendre la devise belge, "l'union fait la force", d'une certaine manière. Mais je ne pense pas que c'est le thème principal. Il est récurrent, on vit tous avec des absences, des choses comme ça, mais rien n'est définitif. C'est ce que j'essaie de faire comprendre. Que de toute façon, il y a des choses contre lesquelles on ne peut rien, mais ce n'est pas pour autant qu'elles doivent couper l'herbe sous le pied des choses qui peuvent arriver et des bonheurs qu'on peut avoir. Il ne faut pas se laisser aveugler par les larmes de nos malheurs. On doit essayer justement d'avancer et de s'en servir pour connaître de nouveaux bonheurs. |
| Et qui est cette personne à qui tu t'adresses dans ces lettres, dans tes chansons ? |
| Alors c'est très bizarre. Je voudrais préciser que quand j'écris cette lettre, et quand j'écris une chanson comme "Tu Me Manques", par exemple... Pour "Tu Me Manques", j'étais dans ma maison de vacances, au téléphone avec une amie, et je lui dis que j'étais en train d'écrire, je lui ai demandé si elle voulait une chanson et elle en voulait une sur le fait qu'elle me manquait. Là-dessus j'ai raccroché, ça m'a inspiré, et une demi-heure après je l'ai appelée et je lui ai fait écouter la chanson. En fait pour écrire cette chanson, je suis parti de ce constat, mais c'est aussi comme si j'avais ouvert une "valise des manques". Il y a une personne à qui s'adresser, mais il y a aussi des phrases dans la chanson qui parlent d'autres gens et qui parlent à d'autres gens. C'est toujours très délicat de dire que c'est pour telle ou telle personne, parce que tout ce qu'il y a écrit dans la lettre s'adresse à plusieurs personnes. Donc cette lettre était adressée à mon premier amour, qui m'a fait découvrir beaucoup de choses, notamment dans la musique et dans l'univers de Jean-Jacques Goldman. Je connaissais les grandes chansons comme "Quand La Musique Est Bonne", mais j'ai découvert les faces B comme "Je Ne Vous Parlerai Pas D'Elle", "Confidentiel", "Parler De ma Vie" et autres. Et c'est la personne pour qui j'ai commencé à écrire des chansons, et qui est à l'origine de tout ça, donc c'était aussi un clin d'oeil. La deuxième lettre est un peu dans le même esprit, après est-ce qu'il y a vraiment quelque chose qui s'adresse à elle ? Je ne sais pas vraiment. Il faudrait que je fasse le détail de tout ça, mais tout n'est pas forcément pour une seule personne, rien ne l'est jamais. |
| Et en t'adressant comme ça en tutoyant la personne dans tes chansons, est-ce que tu cherches à pouvoir toucher n'importe qui, en abordant directement des sujets universels ? |
| Oui. Moi il me paraît important que chacun puisse se retrouver dans mes chansons, et les utiliser au cas où. Quand je voulais séduire des filles quand j'étais jeune, je chantais "Je l'aime à mourir", "Je ne vous parlerai pas d'elle". Si ça avait été "Il ne vous parlera pas d'elle" ça aurait été plus compliqué. Il y a beaucoup de chansons qui utilisent le "je" est fait pour être universel, c'est vraiment pour que les gens puissent s'approprier mes chansons, qu'ils puissent entendre dans le "tu" son petit ami, que quelqu'un puisse reprendre ma chanson. Il y a cette démarche-là, de faire en sorte que mes chansons soient utilisées comme moi j'ai pu utiliser celles des autres. |
| Il y a 11 titres sur l'album, pour une durée de 33 minutes. Est-ce que 3 minutes c'est le format idéal pour une chanson pop ? |
| Même moins ! Les Beatles n'ont fait que ça, sauf sur la fin bien sûr, mais toutes les chansons pop très connues durent toutes 3 minutes. Il y a certains critères de forme... C'est vrai que ce sont des choses comme ça... Si un jour j'écris -je ne parle pas de qualité, car je n'ai rien à voir avec les Beatles- une chanson comme "Hey Jude" qui s'envole pendant 8 minutes, je ne m'interdirai pas de la faire. Je pense qu'il est souvent mieux dans un bon repas de bien manger, en ayant encore un peu faim -sans qu'elle soit trop présente-, que de trop manger. C'est quelque chose qui est dérangeant. De la même manière, je n'ai pas envie d'en rajouter, j'ai envie d'être précis, et souvent ça se confine en 3-4 minutes. |
| Si il y a toujours beaucoup d'amertume et de nostalgie dans les textes, les arrangements gardent ce côté catchy, entraînant. C'est quelque chose que tu recherches, de ne pas avoir une seule face dans ta musique ? |
| Oui. Il y a cette idée de partir d'un constat pas toujours très rose, et de se dire que demain tout peut être plus rose. Il est souvent très important de comprendre tout ce qui nous a touché et tous nos malheurs, pour encore mieux accepter le bonheur, en tout cas mieux le construire. On a souvent tendance à se laisser submerger par la tristesse, c'est quelque chose qu'il faut accepter, ne surtout pas écarter, il faut vivre avec. |
| Ce qui se traduit musicalement par l'enchaînement de titres joyeux comme "Danse" avec d'autres plus sombres comme "Mon Repaire". Est-ce que c'est la musique qui influence les paroles ou les paroles qui influencent la musique quand tu composes ? |
| La musique a tendance à influencer les paroles. Sur quelque chose d'entraînant et d'assez rythmé, il est quand même très compliqué d'en tirer quelque chose de triste. Ce la dit en t'en parlant je me rends compte que ça pourrait être une très bonne idée. Ça pourrait même être très intéressant, je vais garder ça dans un coin de ma tête ! En revanche pour ce qui est des chansons intimes, j'ai tendance à écrire la musique en même temps que les paroles. C'est quelque chose que je fais tout le temps. Si à un moment donné dans une chanson je bloque un peu, le texte va m'aider à trouver une solution. Et si je bloque au niveau du texte, c'est la musique qui va me donner une solution. Mais le thème, le thème du texte, influence souvent la mélodie. |
| Ton grain de voix est plus affirmé, plus éraillé aussi sur cet album. C'est le résultat de 2 ans de tournée ? |
| Oui. Je pense que la tournée ou toutes les promotions télé-radio où je chante aussi, tout ça permet de comprendre beaucoup de choses, grâce aux contacts avec les autres artistes et les musiciens. Le fait d'être toujours là-dedans, notamment avec Les Enfoirés, d'un point de vue de l'expérience artistique, ça apprend énormément. Le fait de placer sa voix, ce sont des choses sur lesquelles je fais beaucoup plus attention alors qu'avant je privilégiais l'instinct. J'essaie toujours de garder l'instinct et de retranscrire mes émotions dans l'interprétation, mais tout en ayant compris que pour dire quelque chose on n'est pas obligé de le crier. Et que l'on écoute beaucoup plus ce qu'on raconte quand on est calme que quand on crie. |
| On parlait beaucoup de la naïveté de tes paroles pour le premier album, on ressent une volonté de maturité sur celui-ci, c'est ce que tu recherchais ? |
| Il y a la chanson "J'Avance" qui a presque été écrite pendant le premier album. "J'Adore", qui est une de mes chansons préférées, a été écrite il y a 6 ans, mais elle ne collait pas dans le premier album donc on ne l'a pas mise. Je n'ai pas cherché à répondre à qui que ce soit en écrivant mes chansons. La naïveté c'est quelque chose qui me sauve, d'une certaine manière. Si je n'étais pas naïf, je serais blasé. Je pense que tous les utopistes, tous les gens qui parlent d'espoir et qui croient en quelque chose sont forcément naïfs, volontairement ou involontairement. On ne peut pas croire qu'on aura la paix dans le monde si on est extra-lucide, c'est presque limite impossible. Rien qu'en disant ça j'ai envie de déprimer... C'est affreux, c'est affreux de dire ça, mais c'est presque un constat. Tous les gens qui croient en quelque chose de meilleur sont obligés à un moment d'être insouciants et naïfs, et certains ont réussi à changer des choses. |
| On dit qu'il est plus facile de créer quand on est en période de crise, qu'on est malheureux. Tu dirais que c'est ton cas ou pas ? |
| Je pense qu'effectivement le malheur, l'absence, et tout ce qui est un peu noir, les idées sombres, facilitent l'inspiration, parce que l'on a envie de se surpasser. Je pense que dans une chanson où on dit à quelqu'un qu'il nous manque, on a forcément quelque chose à rattraper. Alors que faire une chanson qui dit "viens, on va s'amuser", voilà, c'est résumé en une phrase, on n'a pas besoin de forcément l'expliquer. Et puis l'allégresse, le bonheur, ça ne nous donne pas forcément envie. La création part d'une insatisfaction. Si on écrit quelque chose c'est parce qu'on a quelque chose à exprimer, quelque chose qui nous bouffe, nous tient à coeur. Ces choses-là sont souvent des injustices, des malheurs. C'est très dur d'écrire sur le bonheur, mais c'est quelque chose que j'essaie de faire. Peut-être que le premier album a beaucoup joué là-dedans, parce qu'une chanson comme "Toi + Moi" m'a conforté que l'idée que je pouvais apporter du bonheur aux gens. Quand j'ai un chagrin d'amour, j'écoute "Ne Me Quitte Pas", parce que je pars du principe que Jacques Brel a beaucoup plus d'expérience que moi, il a dû connaître des choses pires que moi pour écrire ça, donc ça a tendance à me rassurer, comme quelqu'un qui vous dit "moi j'ai déjà eu ça, t'en verras d'autres". C'est pour ça aussi que j'écris ces chansons-là, et ça a été le phénomène avec "Ta Main", où beaucoup de gens ont eu l'impression de se soulager en écoutant cette chanson. Et il y a eu le phénomène inverse avec "Toi + Moi", où ça disait qu'il fallait oublier les malheurs, ça nous entraîne. J'ai eu à un moment une overdose de douleur qui a eu l'effet de me dire que j'avais 2 choix : celui de voir la vie bien et de sortir tout ça, soit de me complaire là-dedans. Et je trouve beaucoup plus simple de se complaire dans un malheur que de le combattre, quel que soit le malheur, qu'il doit dépendant de notre volonté ou non. Il est plus facile de se laisser abattre que de relever la tête et d'affronter les choses quelles qu'elles soient. Moi ça m'intéressait de me lancer un défi, d'affronter la vie telle qu'elle est. |
| Il y a donc aussi des plaisirs dans la vie, comme ce duo avec Jean-Jacques Goldman. C'est un rêve de gosse qui se réalise ? |
| Oui c'est un rêve de gosse, mais aussi un rêve de beaucoup de choses. C'est vrai que Jean-Jacques Goldman pour moi c'est comme un prof de français qui un jour vous donne une bouquin et vous révèle quelque chose. C'est vrai que quand j'avais 17-18 ans et j'écoutais "Je Ne Vous Parlerai Pas D'Elle", je me suis dit "voilà, c'est ça". J'étais déjà en train d'écrire des chansons, et c'était exactement ce que je voulais écrire, le cheminement que je voulais suivre. Et même sa carrière, il a un métier, chanteur, et le reste, c'est autre chose, qui ne concerne pas forcément les médias. A l'image aussi de Francis Cabrel ou de Michel Berger -même si lui évoquait sa vie personnelle dans ses chansons- qui dans l'idée m'ont donné envie de suivre ça. Ne serait-ce que le jour où les Enfoirés ont repris "Toi + Moi" et que je me retrouve sur la tournée l'année d'après, c'est quelque chose qui me trottait dans la tête, j'avais envie en tout cas pas d'avoir une réponse, mais de partager artistiquement quelque chose avec Jean-Jacques Goldman qui est pour moi un modèle. A partir de là, c'est un honneur qu'il ait accepté de participer à une chanson. |
| Et être juré pour Miss France, c'était aussi un rêve de gosse ou pas ? |
| Non pas du tout. Mais je suis un esthète, et ça m'a amusé. C'était quelque chose d'assez sympathique. En tout cas serrer la main d'Alain Delon ça pouvait faire partie d'un rêve de gosse. Tout le côté populaire et traditionnel de Miss France me plaisait aussi. C'est une expérience que le succès m'a apportée, ça m'a plutôt plu, mais ce n'est absolument pas comparable avec d'autres choses bien sûr. |
| Quel est selon toi le meilleur endroit pour écouter ta musique ? |
| Je dirais que c'est de la musique à écouter chez soi. Après c'est très différent parce que ça dépend des morceaux, mais non, chez soi. Il y en a à écouter chez soi et d'autres à écouter en soirée, en boîte de nuit où je ne sais pas... C'est très bizarre comme question, je n'y ai jamais pensé. Je n'ai jamais pensé à savoir comment on écouterait ma musique, ni pourquoi et qui. Ce n'est pas à moi de choisir un public, de choisir un endroit. C'est le public qui vous trouve, et je n'ai pas voulu atteindre telle ou telle personne spécialement. J'ai voulu faire des chansons que je ressentais, et j'ai voulu faire de la variété. Léo Ferré, Jean-Jacques Goldman, Claude François, Francis Cabrel, sont tous des auteurs-compositeurs-interprètes qui disent tous : "je t'aime, tu me manques, je voudrais te voir". J'essaie juste d'écrire mes chansons telles que je les ressens. |
| |
|
| Propos recueillis par Sébastien Delecroix
|
|
|