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Interview de Hindi Zahra
Hindi Zahra
   
"Les musiciens, c'est avec leurs mains qu'ils font de la musique"
   
Tu as sorti l’année dernière un EP avec des titres qui sont présents sur ton nouvel album. Pourquoi avoir distillé ta musique ?
Parce que je suis quelqu’un qui prend du temps et nous avions commencé à faire pas mal de concerts depuis cinq ans. C’était une approche vers le disque plus sereine que d’attendre la sortie de l’album. Ces morceaux existaient depuis longtemps sur Myspace et, en en parlant avec le directeur artistique de Blue Note, nous nous sommes dit que c’était bien de les sortir en digital ou en physique pour que les gens puissent les posséder.
Quel est ton processus créatif pour composer tes chansons?
Il y a un temps de prises de sons où j’écoute beaucoup de musique et j’ai des moments d’écriture souvent la nuit. C’est généralement inspiré par la musique des autres. Mais, et c’est vrai, chaque chanson a son histoire. « Imik Si Mik» est née d’un bœuf que l’on faisait au Maroc avec des musiciens marocains et Thomas Naim avec qui je travaille. « Beautiful Tango » est venue une après-midi où j’avais écrit, il y a longtemps les mots « beautiful » et « tango » sur un papier. J’avais fait cela avec Romain avec qui j’ai co-composé ce titre. Il tournait autour des ces mots en cherchant un riff et pendant ce temps, j’écrivais la chanson. Nous l’avons finalement composée et enregistrée en une après-midi. Il y a donc des titres qui arrivent tout de suite, musique, mélodie et texte. D’autres chansons arrivent séparément, la musique d’un côté, le texte après ou inversement.
La musique, c’est une longue histoire de famille chez toi…
Oui. En fait, j’ai grandi dans une famille où il y en avait tout le temps, cela faisait vraiment partie du mode de vie. Ma mère était chanteuse et avant, elle faisait du théâtre. A la maison, elle chantait tout le temps. Il y avait tout le temps de la musique. J’ai aussi un oncle qui chante toujours, guitare-voix, et dans plusieurs langues : Allemand, espagnol, français, arabe, berbère… Tout cela m’a quand même marqué et c’était pour moi notre façon à nous de se retrouver ensemble.
C’est amusant car dans l’imaginaire collectif, on imagine qu’au Maroc il n’y a pratiquement que le raï alors que c’est un pays qui est au croisements de pleins de musiques…
D’ailleurs, le raï est algérien. Au Maroc, nous avons le chaabi, la musique andalouse peut être aussi parce que c’est vraiment en face de l’Espagne. Et puis nous avons aussi la musique Gnawa qui est originaire de Guinée et qui est depuis des siècles au Maroc. C’est une musique importante. Il y a aussi énormément de rythmes et de musique différents et tout cela, en plus de ce statut géographique qui fait que l’on est au croisement de plusieurs cultures. Il y a aussi cette influence de l’Orient qui vient : les films de Bollywood, les films égyptiens des années 50 avec lesquels j’ai grandi ou, comme dans les films italiens, les acteurs sont aussi chanteurs. Ensuite, il y a aussi les influences occidentales, les Etats-Unis, la musique anglaise. Ma mère était vraiment une grande fan des Beatles quant à mes oncles, c’était plus James Brown, la funk, du rock et du blues américain. Tout cela a fait son chemin en moi.
Quand t’es tu vraiment mise à la musique ?
J’ai commencé à chanter très tôt parce que c’était pour moi un mouvement très naturel. J’ai compris rapidement que le chant allait prendre une grande place dans ma vie. Mais pas obligatoirement professionnellement comme on dit ici. Je chantais comme ma mère qui chantait tous les jours. Cela a été encore plus confirmé quand j’ai eu treize ans. Vers 17 ou 18 ans, j’ai commencé à faire mes premières scènes et la première a été marquante pour moi. J’avais déjà fait quelques petits concerts dans un hôtel au Maroc, c’était aller sur scène pour voir. Mais là, c’était à la fête de la musique au Frigo de Paris et je me souviens que quand je suis montée sur scène, je me sentais bien. Il fallait que j’y retourne. Après, j’ai rencontré des musiciens avec qui j’ai travaillé. J’ai toujours écrit mais là, j’ai vraiment commencé à composer concrètement des chansons et à les arranger vocalement, et ainsi de suite.
Et justement qui sont ces gens avec qui tu as travaillé pour cet album. Ce sont des gens d'horizon différents ?
J'ai travaillé avec Thomas Naïm, qui m'accompagne sur scène. Abdenour Jemal aussi. On m'a présenté aussi deux musiciens flamands, Fritz Sunderman et Tcheng, qui sotn venus participer au disque, ont apporté leur touche, leur vision. J'aime bien parce que j'avais composé toutes les chansons, j'avais enregistré pas mal de choses toute seule aussi, et puis ensuite ils sont arrivés et ils ont apporté leur touche. Pour moi c'était l'occasion de partager ce que je fais et de voir ce que d'autres musiciens pouvaient en penser en fait.
Sur ta bio on voit que tu as eu aussi des contacts avec des personnes d'autres milieux, comme Fink de l'écurie Ninjatune...
Bien sûr. Fink ça a été vraiment le passage du live au disque. Il a longtemps été dans le disque, parce qu'il est DJ, il est chanteur, il est arrangeur. Quand on a commencé à discuter il me parlait de disque quand moi je n'y pensais pas. On s'est dit qu'on allait travailler ensemble, mais ça ne s'est pas fait parce qu'il faisait son deuxième disque. C'est une rencontre très importante parce que ça m'a encore plus aidé à figer les musiques sur un disque.
Est-ce que tu as un lien avec le côté jazz manouche ?
Bien sûr. Par exemple dans « Beautiful Tango », dans le texte c'était une ode à la danse et au tango. Musicalement pas du tout, mélodiquement c'était une ode au jazz des années 30, 40, 50, et au niveau rythmique c'était une ode au tribalisme un peu berbère avec les polyrythmies, les claps, les percussions. Et donc c'est aussi l'influence, le croisement de la musique manouche, qui a ce côté sophistiqué du jazz. Après l'univers de Tommy Gatliff m'a vraiment marqué. J'avais vu son spectacle aux Bouffes du Nord, et j'en avais pleuré de voir ces danseuses marocaines s'évanouir sur scène, que Tommy ait cette liberté de montrer des choses qu'on ne voit pas. Et pour la pochette du disque j'ai travaillé avec Haddad Hadjaj, qui est basé à Londres, et qui fait beaucoup de choses pour l'art marocain. Ils ont des univers communs, avec beaucoup de couleurs, et je ne pouvais pas me passer de couleurs. Le fait qu'ils voient la beauté là où les gens ne la voient pas forcément.
Tu as une musique très imagée. Est-ce que les paysages t'influencent ?
J'étais une enfant très contemplative. On a traversé le Maroc, on a beaucoup voyagé avec ma famille, et j'ai longtemps été marquée par les montagnes. C'est la nature qui m'a renvoyé l'idée de la beauté sans la perfection. Une montagne n'est pas parfaite, pas lisse. Il y a quelque chose de fort là-dedans. La nature m'apporte quelque chose de pénible intérieurement. Et comme je fais aussi de la peinture et que je viens d'un pays où l'artisanat est important, pour moi c'est un mélange de tout ça. Le travail, l'imaginaire aussi qui joue beaucoup. J'ai utilisé le rêve aussi, et tout en voulant rester simple, sans en rajouter. Moi quand je vois le travail artisanal, comme les brodeuses avec qui j'ai grandi, pour moi c'est magnifique. Le travail du détail... Ce sont les mains qui font ça. C'est comme les musiciens, c'est avec leurs mains qu'ils font de la musique. Pareil pour les ouvriers, ce sont leurs mains qui guident les machines. On ne peut rien faire sans ses mains.
Tu as dit « J'ai trouvé dans le jazz des notes de chez moi ». Quelles sont ces notes ?
Les notes berbères, qui sont des tonalités particulières. C'est la lignée tribale, ce ne sont que des rythmiques et des chants. Et le jazz en fait a été pour le premier endroit où on va vers la note bleue. C'est le croisement entre la musique blanche et la musique noire, c'est pour moi l'endroit où on peut tout mettre. Je me demandais au début ce que c'était, mais c'est devenu une musique de référence pour moi. Parce que c'est une ramification du blues, et le jazz a amené une liberté incroyable. Il y a une multitude d'instruments : le sax, le violon, la percussion. Et on retrouve de la musique africaine dans le jazz, du tribalisme. Nina Simone quand elle fait piano-percussion, c'est du jazz et en même temps quelque chose d'universel.
On parle de toi comme la Janis Joplin berbère...
Je suis toujours fière qu'il y ait des noms qui soient là. Après je pense que j'essaie de créer avec mes influences et mes histoires de vie. Janis Joplin c'est une fureur du rock. Il y a peut-être quelque chose de moi en ça, mais je préfère dire que c'est moi. Je n'ai pas envie de me comparer ou de faire ça.
Qu'est-ce que ça va donner en concert ?
J'ai choisi un chemin où j'explore beaucoup plus. Là pour le disque je suis restée dans quelque chose de très intimiste. Je n'ai pas voulu enregistrer un album live, parce que ça serait tombé dans un truc de fusion. L'album m'a permis de faire référence à ma culture, mais par petites touches. Alors que pour le live, j'incorpore le 6-8, il y a beaucoup plus de blues, de guitares électriques. Toutes les personnes qui sont sur scène s'expriment. Les musiciens ont leur espace. Je les respecte, je les adore. Leur musicalité et leur force d'expression me touchent beaucoup. Pour moi le live, il n'y a qu'un mot en anglais qui le définit, c'est « upgrade ». Aller plus loin que l'album, aller vers des choses plus expérimentales. Faire de l'improvisation aussi. On ne peut pas faire ça sur le disque. Enfin moi je l'ai fait, mais sur disque ça reste figé, alors qu'une improvisation elle est toujours nouvelle (sic). Pour moi c'est me mettre dans des conditions de musique live, vivante. Ca fait déjà 5 ans qu'on fait des lives, et là on est posés sur le disque, j'ai envie d'aller plus loin, de le défendre, et d'aller plus loin avec les instruments.
   
Propos recueillis par Lajoinie Adeline
     
     
     
     
 Artiste
 Hindi Zahra


 Interview(s) Date publication
 Interview de "Hindi Zahra" 08/02/2010


 News Date publication
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 Aftershow(s) Date publication
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