Interview de Jacques Higelin |
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Jacques Higelin
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| "L'artiste est un passeur, un voyageur, un conteur, quelqu'un qui amène pour faire passer ce fluide entre les musiciens, entre la parole et la musique, les sons et la vibration de la salle" |
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| D’où vous est venu cette idée de sortir un live… |
| Mon producteur et ma maison de disques EMI ont eu cette idée avec moi. On voulait faire une captation d’un spectacle au Bataclan. On avait joué l’année dernière et le second soir, c’était le soir de mon anniversaire. En fait, la captation s’est faite le 18 octobre. Le jour de mes 67 ans, vu que je suis né en 40, c’est facile… ! |
| Vos concerts ont des allures de marathon…comment vous préparez-vous à un tel débordement d’énergie ? |
| Je ne me prépare pas, j’y vais. Je ne sais jamais comment ça va se passer. On a eu un jour de repos entre les concerts de cette grosse tournée et les concerts au Bataclan, donc on était tous très fatigués. En même temps, on oublie tout ça en entrant en scène. Dès que je vois les gens, c’est fini. C’est oublié. En plus, on avait une belle communion, les deux équipes se sont très bien mariées, seulement des gens avec une belle osmose. |
| On a l’impression que vos musiciens forment une famille, vous vous embrassez avant de monter sur scène…comment les avez-vous choisi ? |
| Oui, on est très ensemble. Disons qu’on choisi et que l’on est choisi. Il y avait une première équipe avec Brad Scott à la basse, Yann Péchin à la guitare, Christopher Board, aux claviers, qui eux se connaissaient. Brad avait beaucoup joué avec Arthur, donc on se connaissait très bien. Et d’un autre côté, y’avait Mahut et moi. Et puis on a pris aussi Romain Métrat qui était technicien backliner. Quand on faisait la balance, il jouait de la batterie. Je m’entendais très bien avec lui. Je l’avais rencontré sur la tournée où j’interprétais les chansons de Charles Trenet. Il a débuté sa carrière pro avec nous. Il s’est beaucoup impliqué et apporté beaucoup de fraîcheur et d’enthousiasme. Donc toute l’équipe s’est soudée, au fil des répétitions et tous ces concerts faits avant le Bataclan. On était comme un avion qui montait par paliers. Et on est monté très haut. Avec tout le monde, tous les gens, les riches, les pauvres, les jeunes, les vieux. C’est très important, parce que quelque soit le degré de trac, de fatigue, on oublie parce qu’on est porté par tout le monde. Parce qu’il y a un amour, une confiance. Quand vous avez une carrière, les gens vous accompagnent, et puis ils vous apprennent à leurs enfants. Les grands frères transmettent aux petits derniers. Finalement, au fur et à mesure de toute une vie et de milliers de concerts, on retrouve cette tendresse, cette confiance. Hé bien, quelque soit l’état dans lequel on est, on oublie, parce qu’on reçoit d’entrée un cadeau. L’amitié des gens. Et après, il y a l’envie de jouer avec eux, de partager. C’est une interaction, un échange, c’est un voyage. A un moment donné, tout le monde se trouve dans un vaisseau, alors il faut que ça décolle. |
| Avez-vous un peu de recul avant de monter sur scène, un moment où vous rendez compte de l’instant de bonheur ? |
| Dès fois, j’ai peur. Ca me paraît toujours plus grand que moi. On est des passeurs. Dès fois, on se dit qu’on ne sera pas à la hauteur, qu’on ne trouvera pas l’état de grâce, alors il est difficile d’emmener tout un chacun dans ce bateau ivre. C’est dur d’en parler, c’est vraiment quelque chose de très mystérieux. Dès fois, je me retrouve avec Mahut, qui est mon complice de toujours. On est comme des mecs qui vont enfourcher des chevaux, avec une belle fraternité. C’est comme une chevauchée. Je ne trouve plus ces moments où dès fois j’étais trop inquiet. Maintenant, c’est devenu une histoire profonde, où il n’y a plus rien à prouver, mais juste à être totalement présent. Après tout le reste, c’est cadeau. Il faut aussi dire que tous les gens présents, même les enfants, savent faire quelque chose que je ne sais pas faire, tout le monde est porteur de ça. L’artiste est en ce sens un passeur, un voyageur, un conteur, quelqu’un qui amène pour faire passer ce fluide entre les musiciens, entre la parole et la musique, les sons et la vibration qui vient de la salle. C’est une vibration collective. A un moment donné, tout le travail est d’arriver à ce que tous ces éléments forment un tout. Et que tout soit vraiment là. Et, là on peut atteindre des stades supérieurs. C’est difficile à raconter. J’ai mis toute une vie à acquérir, à apprendre, même si l’on est toujours un débutant, un apprenti. Parce que plus on avance, plus on vient à l’essentiel. Et l’essentiel, ça n’est pas de paraître, c’est d’être présent. Quand on mesure tout le chemin qu’il a fallu pour arriver à cette simplicité. Et en même temps cet art, parce qu’il faut bien chanter. Pour toutes les voix ou les voies qui s’ouvrent. Et on s’oublie complètement. On n’a plus rien à démontrer. On est ce qu’on est devenu. Et ça c’est fait au fil du temps, avec les gens qui nous ont appris comment parler, comment mener le bateau ou le vaisseau spatial, le plus haut possible. Et après, quand on descend de scène, on est rien. On est que ce qu’on est. Pendant toute la durée du concert, on ne se voit pas, tellement on est dans la musique, dans la communication avec le public quand il chante ou quand quelqu’un rit. Pendant tout ce temps, j’oublie Jacques Higelin, je ne me vois pas. Je suis juste un transmetteur, un passeur, dans le meilleur des cas, un visionnaire et dans le cas le plus difficile, un bon passeur qui emmène vers d’autres rives. Mais on ne finit jamais d’apprendre. |
| Après vous être vu sur le DVD, qu’avez-vous pensé de Jacques Higelin ? |
| J’ai du mal à me regarder. J’ai aimé le film qu’ils ont fait, tout ce travail. Enormément. En ce qui me concerne, je n’aime pas me voir. En scène, je ne vois pas et c’est bien. Parce que si, pendant une minute, je perds le contact, c’est énorme en scène. Dès fois, pendant des coups de fatigue ou par un manque de présence, je me vois en train de faire. Je ne suis plus là. Je ne suis plus dans l’émotion, dans la passion, dans la joie, dans l’imaginaire. Tout d’un coup, je suis comme un type éjecté d’un astronef et qui se retrouve dans le vide, en me disant : « Qu’est-ce que je fous là ? Qu’est-ce qui se passe ? C’est un accident… ». A chaque fois, je ferais n’importe quoi pour chasser ça de mon esprit. Ou bien quelque chose dans la journée m’est arrivé et qui tout d’un coup me revient, et ça c’est terrible. C’est pour ça que je n’aime pas trop parler, que je n’aime pas trop répondre aux questions des gens, parce que ça peut revenir de manière insidieuse au détour d’une phrase et vous faire trébucher. On est un peu sur un fil, comme des somnambules, mais des somnambules très réveillés, des rêveurs éveillés. Je me dis : « Ca tourne pas assez bien !». Je me retourne et heureusement il y a les compagnons qui sont là. Il faut toujours rester branché même avec les incidents techniques, savoir s’en amuser rester en même temps concentré. |
| Vous êtes chanteur et musicien, après tant d’années, pensez-vous que vous auriez pu être seulement musicien ? |
| Ca serait énorme, déjà que je joue un peu. Heureusement que je chante. Je ne suis pas un super musicien et j’aurais aimé développer ça, même si je joue de la guitare, du piano, de l’accordéon, bref ce qui me tombe sous la main. Je ne me place pas dans un niveau, parce que je trouverais toujours quelqu’un de bien meilleur. Et je suis souvent admiratif de ce qu’ils font avec leurs instruments. La différence entre jouer d’un instrument et chanter, c’est que pour quelqu’un qui chante, l’instrument c’est son corps. De la pointe de pieds à la racine des cheveux. C’est aussi ce qu’on véhicule. Pour chaque chanson que l’on a écrite, que l’on interprète, chaque fois cela peut-être complètement différent. On fait vivre la chanson. En fait, en la revisitant à chaque fois, on s’aperçoit que ça n’est jamais pareil. Il y a toujours une découverte. On ne s’ennuie jamais, à moins que tu n’aies pas l’envie de chanter ou les musiciens de jouer la chanson. Il faut décider ensemble, c’est un tout un travail d’approche. Et il y a toujours un joueur qui arrive, le public, un joueur aux milles visages. C’est l’intime conviction que l’on est à sa place, un sentiment de n’être rien et en même temps d’être persuadé d’être à la bonne place pour que quelque chose de magique se passe. J’admire tous les artistes, hommes, femmes, peintres, sculpteurs, cinéaste. J’ai vu récemment la « Leçon de piano » de Jane Campion, ça m’a bouleversé, comment cette femme regarde le monde, et comment elle le retranscrit à travers un scénario, des acteurs et la technique. C’est beaucoup plus complexe que de réunir des musiciens. De trouver une résonance, quelqu’un qui vous parle à travers un écran et qui vous fait voir la vie sous toutes ses facettes. En scène, c’est autre chose. J’aurais été curieux d’être dans la tête de chaque personne qui est présente à mes spectacles. Je suis sûr que personne ne reçoit la même chose et personne ne ressent de la même manière. C’est passionnant. Le plus dur, c’est quand on s’arrête. |
| Y’a-t-il une mini déprime après les concerts ? |
| Pas tout de suite, mais il y a des doutes qui vous assaillent et c’est bien de se remettre en question, c’est pour ça qu’il faut utiliser toute l’énergie que l’on a mis dans les voyages, dans les rencontres, dans les concerts. Laisser une trace, pendant le jour de mon anniversaire c’est tellement drôle. Je ne sais pas si c’était le meilleur concert que l’on ait fait, mais souvent quand on me demande, je suis très critique. Les autres me tapent sur les poings, en me disant déjà que ça n’est plus la peine d’y penser puisque le concert est déjà enregistré. C’est une photo d’un moment. |
| Il y a beaucoup de générosité… |
| Elle me vient des gens. Je crois que les gens vous donnent énormément. Le fait que les gens se déplacent pour venir vous voir cela relève d’une chaleur, d’une tendresse, d’une fraternité. On rentre et on est accueilli comme un pote. C’est très touchant de savoir que l’on peut aider, à travers des chansons, des gens qui vous écoutent dans leur solitude. Mais après, je veux qu’on oublie Jacques Higelin. Quand je suis dans la vie de tous les jours, je ne veux pas en entendre parler, c’est normal puisque c’est moi. Je dis souvent que j’étais célèbre déjà quand j’étais bébé puisque je m’appelais déjà Jacques Higelin. Un artiste, c’est un enfant qui grandit. C’est quand même un des seuls métiers, avec le sport, où l’on dit : « je joue… ». Encore que dans le sport, il y en a qui « dispute » un match. C’est ce jeu qui nous maintient dans un état de réception comme dans l’enfance. C’est ce que j’ai vu chez tous les artistes. Je suis très bon spectateur. Dès fois je me révolte devant le méchant d’un film, cela fait beaucoup rire ma fille…comme les publics anciens, qui attendaient l’acteur pour lui casser la gueule parce qu’il avait le rôle du pourri. |
| Quelle est la part de comédie quand vous rentrez sur scène ? |
| J’ai appris ça quand j’étais gamin et puis après. Je suis capable de retrouver les attitudes d’un vieillard ou d’un enfant parce que j’ai beaucoup observé les gens. Quand j’étais petit, je regardais les gens et j’étais capable de les montrer, d’ailleurs toute la famille rigolait, parce que je les captais. Ça permet de raconter des histoires et de faire rire les gens parce qu’ils voient plusieurs personnages. Tu peux faire un mec, une fille, mais sans perdre qui tu es. Tout le monde est plus ou moins doué pour ça. Surtout les enfants. Et puis ça peut aussi être proche d’une vérité profonde, d’une émotion pure. Tu peux sortir la chanson jusqu’au dernier silence, jusqu’au dernier accord, en étant toi aussi pris dans la profondeur de cette chose là. Et puis tu t’en sors. C’est un voyage. J’ai aussi remarqué avec le temps que l’on pouvait passer d’un état à l’autre sans rien casser. Que ce soit dans la continuité du voyage. C’est comme le montage d’un film, enchaîner les scènes dramatiques avec les scènes de comédie. |
| Dans une des scènes du film réalisé par Romain Goupil, vous terminez un concert de plus de trois heures, en demandant au public si il veut bien vous accorder la grâce de vous permettre de vous retirer… |
| On est arrivé à la porte du voyage, on est arrivé quelque part. Je ne sais pas où mais on ne peut plus aller plus loin parce qu’on a plus d’énergie, ou plutôt on sent que l’on ne va plus avoir l’énergie de continuer. Il faut mieux s’arrêter juste avant. Par respect, pour tout le monde. Il y a eu des fois où j’ai continué et ça devenait trop long. Il faut avoir la notion du temps, ce que l’on perd quand on rentre sur scène. C’est mon corps qui me le dit le plus clairement. Il faut savoir partir et dire merci aux gens qui t’ont porté, t’ont nourri, dans tous les sens du terme. Parce qu’ils t’ont permis de bouffer et d’avancer. Ils te permettent de chercher. Si on regarde de l’extérieur, les artistes sont des branleurs professionnels, ils ne foutent rien. Parce que le travail ne se voit pas et heureusement. Il y a toute une vie de travail derrière. Ce n’est pas pour dire que l’on travaille plus que d’autres…et puis en plus on a la chance d’aimer ce que l’on fait, tu t’enrichis avec ce travail, dans la mesure où il t’amène à comprendre plein de choses, à aller de plus en plus profond. Dans certains festivals, avec la lune, les étoiles, qu’il vente ou qu’il pleuve, on a parfois l’impression d’être un sorcier et de développer une telle intimité avec les gens, que l’on peut presque chuchoter quelque chose pour aller toucher au plus profond. Il y a beaucoup de chansons qui te permettent de te balader. Il y a une chanson que l’on aime beaucoup joué sur l’histoire d’un prisonnier, prisonnier de lui-même, d’une histoire douloureuse. C’est fou comme ta vie te sers d’expérience pour creuser les sentiments, pour aller chercher plus simple, plus dépouillé, là où te ne peux pas aller plus loin, parce que c’est là où ça se passe. La vie que tu mènes te nourrit, te creuse, et en fait elle te mène à faire passer des choses que tu n’aurais pas réussies avant, juste avec très peu de moyens, juste la concentration totale, et tout à coup une vraie force, parce que tu as vraiment traversé ça. |
| Vous jouez avec votre fille sur scène, c’est très important le rôle de père ? |
| Des fois, je ne suis pas un père terrible non plus. Elle venu chanter des fois avec moi, quand elle avait dix, onze ans. Elle voulait chanter « Paris, New York », un truc très rock. Elle était incroyable. C’est une vraie artiste, maintenant, elle chante, elle écrit, elle a son groupe. C’est comme Arthur, les chiens ne font pas des couleuvres. |
| Vous travaillez avec elle ? |
| Notre façon de travailler, c’est de partager l’écoute. Elle ne veut pas que je m’en mêle, c’est son histoire, ce n’est pas la mienne. Sa mère et moi, ça nous captive, évidemment, mais c’est comme quand tu es adolescent, tu ne veux pas que tes parents te collent au cul. Des fois, elle nous appelle, comme une audition pour ses parents, pour savoir ce qu’ils en pensent. Je faisais ça avec ma mère notamment. Avec mon père parfois. Il me disait surtout avec son accent alsacien, qu’il fallait que je compose des valses. C’est ma mère qui savait qu’il fallait laisser les enfants rêver. C’est comme Arthur qui passait des heures, allongé par terre, dans sa chambre, les volets clos, alors qu’il y avait du soleil dehors, à écouter de la musique. Quand je rentrais dans la chambre, je m’allongeais à côté de lui. Tout ce que tu peux faire c’est accompagner tes enfants. Mais tu ne peux pas tout faire à leur place, tu peux les aider à redresser les choses, car même si ils t’envoient balader, ils ont écouté ce que tu as dit. Mais il ne faut pas leur dire trop souvent car à la fin c’est casse-couilles. J’adorais accompagner ma fille à l’école, même si j’étais crevé. Dans la bagnole, on découvrait plein de musique et je sentais que c’était un terrain de passion pour elle. On emportait toujours des disques. Et puis on partait. Alors des fois, on traçait la route, sans aller à l’école. Pour continuer de partager des choses, par exemple, je lui proposais d’aller au Sacré Cœur, qui est l’endroit le plus haut de Paris. Je lui racontais l’histoire du quartier. On achetait des cartes postales. Elle était émerveillée. C’est émerveillant pour un père de se promener avec ses enfants. C’est joyeux, parce qu’ils t’apprennent plein de choses. Et pour le père, de faire découvrir certaines premières fois, c’est incroyable. On a beaucoup voyagé ensemble surtout avec ma fille. L’art est une enfance perpétuelle et avec elle se perpétue la grâce de la vie. |
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| Propos recueillis par Lajoinie Adeline
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