Interview de Jason Mraz |
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Jason Mraz
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| "Le positif nait de l'obscurité, j'ai vraiment bien conscience de ces deux aspects..." |
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| Tout d'abord, dans les dix premières minutes du documentaire de ton DVD, Un Beau Désordre, tu ne racontes que des conneries. Promets-nous que tu ne feras pas pareil pendant cette interview… |
| Hé hé, c'était évidemment fait exprès. On voulait justement se moquer de ce qu'il se passe en tournée, parce que bien sûr je ne fais aucun de ces trucs à mes concerts : monter la scène, diriger l'équipe… Mais je me suis bien marré à faire semblant ce jour-là. |
| Tu avais déjà une jolie carrière aux Etats-Unis mais ton troisième album a été celui de l'explosion à l'échelle mondiale. Comment le vis-tu ? |
| C'est extraordinaire. Mais par chance, je le vis aussi comme si tout ça avait été une progression naturelle. Ça n'a jamais été "rien" et tout d'un coup "tout". C'était quand même une période de dix ans à voyager, donner des concerts, composer et enregistrer des disques donc j'ai eu beaucoup de temps pour "me préparer" à en être là aujourd'hui. Même si bien sûr on ne peut pas s'y préparer complètement, tu ne sais jamais à quoi t'attendre. Pour ce qui est de l'Europe, ça fait maintenant trois ans que je viens, que j'explore, que je rencontre des gens et que je me familiarise avec les différentes cultures et coutumes. |
| Et la France dans tout ça ? |
| Je me suis toujours senti le bienvenu ici. Pour être honnête, c'est le dernier endroit où je pensais que ma musique allait marcher. C'est un stéréotype mais j'étais persuadé qu'en France il n'y avait que de la musique française. Je ne croyais peut-être pas assez en moi, ou j'ignorais peut-être aussi à quel point vous écoutiez de la pop music ici, mais j'ai toujours cru que les Français seraient très particuliers, ou disons plus sélectifs sur ce qu'ils "autorisent" à rentrer dans le pays… C'est le genre d'a priori que je me faisais sur le pays. Du coup j'ai toujours été très touché par n'importe quelle invitation que je recevais à venir ici et je venais à chaque fois en étant ouvert à toutes les possibilités. J'ai d'ailleurs commencé à venir à la demande de fans. J'avais beaucoup de fans sur le net avec qui je communiquais directement, ils nous ont aidés à organiser des concerts, dans des clubs underground ou même dans la rue… À l'ancienne, quoi (rires). Puis je suis revenu avec mon troisième album pour tenter de construire quelque chose et voir ce qu'il était possible de faire ici… C'était génial de se sentir accepté ici ! Je ne sais pas si tu le sais, mais en dehors des Etats-Unis, la France est le deuxième pays où ma musique marche le mieux. |
| Est-ce que les fans qui viennent à tes concerts demandent des morceaux de tes deux premiers albums qui n'étaient pas sortis en France ? |
| Oui. On dirait que les spectateurs qui viennent aux concerts connaissent tout le catalogue. Ils vont même me demander des chansons qui datent d'avant mes deux premiers albums. Ils creusent profondément dans les archives, ce qui est vraiment cool. C'est bien de savoir qu'il existe ce genre d'auditeurs ici. |
| Ta musique est très plurielle et combine des éléments pop, funk, reggae, hip-hop, rock… Quels artistes doit-on écouter pour devenir Jason Mraz ? |
| Quand j'ai commencé, j'écoutais beaucoup de folk et de guitaristes progressifs acoustiques comme Dave Matthews, Ani DiFranco… Des artistes folk comme Bob Dylan. J'ai écouté des tonnes de disques de Bob Dylan quand j'ai commencé à écrire. Je trouvais qu'une grande partie de ce qu'il écrivait n'avait aucun sens ; et puis j'ai lu des interviews où lui-même l'admettait : "il n'y a pas de grand message dans mes chansons, vous pouvez en trouver si vous voulez, mais ce ne sont que des mots". J'ai vraiment été touché par ça et je voulais écrire de la même façon des chansons où on pourrait trouver plein de significations différentes. J'ai donc emprunté à la folk cette attitude et cette manière d'écrire et j'ai essayé d'y greffer l'approche musicale des chanteurs ou des trompettistes de jazz. Ma première démarche était de combiner ces deux éléments pour créer une musique familière comme la folk mais avec un potentiel pour l'improvisation et la mélodie hérité du jazz : la somme des deux a donné au final cette musique cool et hippie. J'écoute encore ce genre de trucs, mais aujourd'hui je passe la plupart de mon temps à écouter de la musique instrumentale, que ce soit jazz, surf, funk, fusion. Je me mets enfin à la musique classique, aussi. Quand ma grand-mère est décédée, la famille m'a fait passer sa collection de CD de classique ; des centaines de superbes pièces de classique. Ça me prend pas mal de temps d'écouter tous ces grands orchestres mais ça commence à se ressentir dans mes propres compos, ce qui me fait très plaisir. |
| Tes chansons ont pour point commun d'être très positives, elles tirent les gens vers le haut. Est-ce quelque chose d'important pour toi ? |
| Je pense que n'importe quel être humain va connaître des hauts et des bas, tous les êtres humains vont arriver à un moment où ils vont s'interroger sur leur vie, le sens de celle-ci, si ce n'est que passager ou si ça fait quelques années que ça dure… Et puis on affrontera tous la mort un jour ou l'autre. Ce sont des choses auxquelles je pense, et je cherche toujours des moyens de me recharger, me reconnecter et me ré-inspirer pour me lever tous les matins et aller faire quelque chose. C'est drôle comment une musique positive peut émerger d'une grande tristesse. Je ne dis pas que je suis déprimé, hein, mais à chaque fois que je ne me sens pas bien, c'est cette quête, cette recherche, cette reconnexion avec cette spiritualité qui nous redonne de l'énergie que j'aime fusionner avec la musique. Ça engendre une vision heureuse, une pensée positive. Et c'est quand je mélange ce genre d'exploration de soi, de message à une mélodie, que je leur une donne une forme poétique et pop que se crée la différence qui VA FAIRE la différence. Sinon, c'est juste une chanson. J'ai écrit beaucoup de chansons qui sont juste des chansons et qu'on pourrait jeter, mais je pense aussi avoir écrit des chansons qui apportent quelque chose, qui contribuent à toutes ces questions qu'on se pose et ces recherches qui nous préoccupent. Et une chanson comme "I'm Yours" est justement un bon exemple. C'est le bon message au bon moment. Nous sommes à un point dans l'histoire où il nous faut penser à la crise climatique, à la crise économique, aux guerres (il y a environ 110 guerres dans le monde à l'heure actuelle)… Et comme pour contrebalancer tout ça, la musique, la pop, l'art ne parlent que de vert, de spiritualité, d'amour, de connexions avec les autres. D'une certaine manière, c'est un peu le retour des sixties... Et ce sont des gens qui les ont vécues qui me disent ça et je suis vraiment heureux d'être là pour ça. Le positif nait de l'obscurité, j'ai vraiment bien conscience de ces deux aspects. |
| Tu es quelqu'un de très engagé, par exemple tu es vegan… |
| Le vegan pur et dur passe à l'arrière plan dans certains pays. Quand je suis à la maison, je suis vegan pur et dur mais ici, au pays des macarons, je veux vivre des expériences. La semaine dernière, j'étais au Brésil et ils ont ces célèbres restaurants où ils t'amènent viande sur viande sur viande… Et je veux vivre ça pleinement, je veux en avoir fait l'expérience. On peut m'appeler un "opportunivore" ou un "flexétarien". Si je suis invité à manger chez quelqu'un, je ne refuse jamais ce qu'on me sert. |
| Est-ce que, comme Radiohead qui calcule l'empreinte carbone de chacun de ses concerts, tu tentes d'agir pour l'environnement au quotidien dans ta vie d'artiste ? |
| Oui évidemment. (NDR : Il prend la bouteille d'eau en plastique à côté de lui) Rien que là, je suis un peu nerveux sur ce que je viens de dire, parce que normalement je passe mon temps à critiquer les entreprises de bouteilles en plastique. J'ai ma propre bouteille d'eau que j'amène partout et là j'ai cette espèce de culpabilité de boire cette eau, de contribuer à ce qui est pour moi un des plus gros problèmes qui soit. Depuis l'invention du plastique, le monde a été complètement submergé. Et on ne peut rien y faire, à part arrêter d'en produire. Même quand on le recycle, il ne quitte jamais la planète, et on a découvert récemment que les océans étaient de plus en plus pollués par le plastique. Certaines plages dans le monde contiennent plus de particules de plastique que de sable. Des études disent que la seule chose qui pourrait nous permettre de s'en débarrasser, c'est qu'apparaisse une nouvelle espèce qui peut manger et digérer le plastique. Si ça se trouve, dans plus d'un million d'années nous ne serons plus rien et il y aurait une fine couche de plastique qui recouvrerait tout. Une sorte de ion plastique. Bref, le plastique est une grande préoccupation pour moi et j'essaye toujours de trouver de nouveaux moyens d'être actif dans ma communauté en Californie pour réduire la fabrication et la distribution de plastique. N'importe quel magasin te donne un sac en plastique pour le moindre truc. Je veux juste que les gens se réveillent et prennent conscience de l'énergie qu'ils consomment, de ce qu'on gaspille… Par exemple, pour cette quantité d'eau, on ne va certainement utiliser cette bouteille qu'une seule fois et la jeter. Donc je fais de mon mieux pour garder tout ça à l'esprit. J'ai converti ma maison au solaire, ce qui fait que c'est le soleil qui alimente mon studio, mon chauffage, ma climatisation… Quand on est en voyage ou en tournée, c'est bien d'acheter local pour soutenir les commerçants et bien s'assurer que tu manges la nourriture la plus proche de ton assiette, pas des trucs importés de je ne sais où... Pour revenir à cette eau, je crois qu'elle vient de Norvège. Pourquoi ne pas proposer de l'eau française qui viendrait d'un réservoir ou d'une source naturelle dans les Alpes ou d'un endroit plus près ? Tous ces petits trucs auquel on pense… J'ai un blog où je consigne toutes ces idées afin que la communauté mondiale puisse participer, et je pense que c'est que l'environnementalisme est et deviendra : ce n'est pas toi et moi assis là à discuter pour savoir comment sauver la forêt vierge. C'est ce qu'on peut faire pour préserver notre environnement. Notre environnement, il est là. Quand tu fermes les yeux, ce qui disparaît autour de toi, c'est ton environnement. Celui dont tu es responsable. Donc dans CET environnement, on ne devrait probablement pas avoir de l'eau norvégienne mais plutôt boire de l'eau du robinet ou quelque chose qui vient de France, on devrait se demander quelle quantité d'électricité on utilise… Imagine, si tout le monde sur la planète ne se préoccupait que de son environnement immédiat, de façon responsable et investie, le monde changerait d'un coup. Les taux de consommation et de gaspillage chuteraient de façon spectaculaire. De plus en plus d'idées pour préserver et partager feraient leur apparition. Mais on a tendance à oublier tout ça et vivre une vie où tout est à notre disposition, genre "donne moi ça, ça et ça". Et on ne pense pas que c'est à nous de nous en occuper : on paye des gens pour nettoyer les rues, pour s'occuper des réseaux d'eau, etc. Je pense que l'environnementalisme sera bientôt mieux intégré dans la vie de chacun. Et malheureusement, j'ai bien peur que ça n'arrivera qu'à cause de catastrophes naturelles… |
| Peux-tu nous expliquer la pochette de ton album live ? Il y a beaucoup de choses qui sortent de ta tête… |
| Tu sais ce qui est marrant ? C'est qu'à chaque fois que je vois cette pochette, je vois quelque chose de nouveau. Ma préférée c'est cette fille papillon sexy qui représente la vraie fille sexy qui m'a inspiré "Butterfly". Il y a un petit corbeau qui représente le remède dans le symbolisme animalier et qui n'arrête pas d'apparaître dans ma vie, je pense qu'il symbole aussi mon côté obscur. Mais c'est un tout petit élément, ce n'est pas une grande partie de moi. Il y a aussi le serpent : je suis né pendant l'année du serpent et son pouvoir est de transformer l'énergie sexuelle en énergie créative, ce qui est d'ailleurs un peu la même chose. Mais un artiste qui a des besoins créatifs peut gâcher cette énergie à faire l'amour alors qu'il pourrait créer de l'art qui apporterait plus au monde. Le serpent est là pour ça. Tiens, il y a aussi un poulet qui fume une pipe… Je te dis, à chaque fois je vois de nouvelles choses. Comme tu le sais, mon dernier album était en noir et blanc et je voulais "enlever le couvercle" pour aller dans une nouvelle direction, plus colorée. Parce que le live est une expérience colorée, ce n'est pas du noir et blanc comme un album peut l'être. Et en pensant à mon prochain album, j'ai ressenti comme une espèce de passion, de joie, de spiritualité… Non pas que ce soit très éloigné de ce que je faisais déjà, mais je crois que j'avais juste envie d'apporter un peu de couleur au monde. |
| Pour revenir à "I'm Yours", il parait qu'avant d'être ton plus grand tube, c'était une simple face B… |
| Pendant que je travaillais sur mon deuxième album, j'ai écrit "I'm Yours" comme une petite chanson hippie sans prétention. Et alors qu'on sortait des singles, on m'a demandé "hey, t'as pas d'autres trucs qu'on pourrait utiliser en face B" et j'ai répondu "si, tiens, j'ai ces chansons-là" et "I'm Yours" en faisait partie. Elle a servi de face B pour une sortie digitale qui n'a duré que six ou huit semaines elle a ensuite disparu. Je n'y ai pas pensé plus que ça, je savais juste que j'allais jouer cette chanson en concert parce qu'elle était parfaite pour le live. Et au fil des années, je me suis rendu compte que les gens connaissaient vraiment cette chanson ; je faisais un concert et les gens la demandaient, la chantaient par cœur… Là où ça m'a vraiment choqué, c'est lorsque je suis allé en Suède il y a un peu plus de deux ans. Je n'étais jamais allé en Suède et je ne savais pas ce que je faisais là. C'était à Borlänge, à deux ou trois heures au nord de Stockholm et il y avait des milliers de personnes là-bas ; quand j'ai chanté "I'm Yours", les gens sont devenus complètement dingues, comme si j'avais chanté l'hymne national suédois… C'était à ce moment-là, abasourdi par toutes ces voix en train de chanter avec moi, que je me suis dit "il faut que je sorte cette chanson". Ils la connaissent alors que ce n'était qu'une face B qui a duré six semaines et depuis ils n'ont pas arrêté de la partager, de se la passer, de la poster sur des MySpace… Je voulais donner un vrai foyer à cette chanson, je ne pouvais pas compter indéfiniment sur les gens pour aller la chercher sur internet. Ça a été le point de départ de We Sing. We Dance. We Steal Things : juste sortir la chanson pour qu'elle existe. Et puis j'ai écrit des frères et des sœurs à "I'm Yours", des chansons simples aux qualités similaires, qui parlent d'amour, de gratitude, d'abondance, qui favorisent le développement personnel, sur la générosité et l'espoir… Et voir où ça nous mène. Je ne m'attendais pas à ce que la chanson continue à grossir, je pensais seulement que ce serait un bon moyen pour que les gens qui la veulent puissent l'avoir. Je ne réalisais pas qu'autant de gens la voudraient (rires). Rien que la chanson en soi, c'est dingue, elle a été téléchargée plus de cinq millions de fois. Et ce n'est que ceux qui l'ont achetée ! Je pense qu'il y en a au moins autant qui ne l'ont pas achetée… C'est vraiment impressionnant. |
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| Propos recueillis par Michael Rochette
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