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Interview de Jeanne Cherhal
Jeanne Cherhal
   
"On a pensé tous les arrangements de façon bicéphale..."
   
Pourquoi avoir fait ce disque toute seule ?
Parce que j’aime pas les gens (rires) ! Non, je pense que j’avais peut-être besoin de ça, me prouver que j’étais capable de le faire. Et puis je me suis extrêmement bien entendue avec Yann Arnaud, mon ingénieur du son, je me suis comprise, en confiance, ce qui a fait que je n’ai eu aucun complexe à jouer de tous les instruments devant lui. J’ai découvert énormément de nouvelles choses en musique, de manière assez naïve, spontanée et motivée. C’est mon bonheur absolu, j’aime bien la nouveauté en général.
Est-ce qu’il a eu une influence sur le son de l’album ?
Pour moi c’est clairement une co-réalisation. On a pensé tous les arrangements de façon bicéphale, en apportant chacun nos goûts. On s’est d’ailleurs rendu compte qu’on avait pas mal de choses en commun ; par exemple, il a travaillé avec Air et pour moi c’est un groupe de référence en matière de son. Je ne fais pas la même musique qu’eux, mais esthétiquement ça me parle. La B.O. de Virgin Suicides, c’est un must ! Dans nos goûts communs il y avait aussi Nick Drake, Elliot Smith. Il est très sensible aux compositions hyper précises, aux lignes mélodiques… Enfin, on s’est vraiment entendus.
Charade est un album très ludique, est-ce que tu t’es amusée pendant l’enregistrement ?
C’est clair que quand tu te retrouves face à une batterie pour la première fois, il y a quelque chose à la fois d’excitant et d’intimidant. Moi je suis habituée aux instruments plus "immédiats" ; un piano, tu appuies dessus, ça fait de la musique, alors que la batterie je ne savais pas du tout comment l'aborder. Et me voir dans cette situation presque enfantine de découverte, ça a vachement plu à Yann. C'était très joyeux et excitant pour moi, même si ça a aussi été dur parfois : j'ai fini par prendre des cours pour la batterie, par exemple, parce que je ne voulais pas faire des prises élément par élément non plus, je voulais jouer des patterns entiers qui tournent bien.
Dirais-tu que Charade est l'album le pop que tu aies fait ?
Oui, je pense. Pour moi, quand je pense à "chanson pop", je pense à "chanson qu'on peut fredonner sans faire attention aux paroles", et c'est un peu ce dont je me suis rapproché en composant la musique avant les textes. J'ai vraiment peaufiné mes mélodies pour qu'elles existent en tant que telle avant de devenir des chansons. Ensuite, au niveau des arrangements, je n'étais jamais allée aussi loin en tant qu'instrumentiste, sans parler du travail de production qui était assez nouveau pour moi. J'ai vraiment l'impression de m'éloigner progressivement du format "chanson" au sens classique du terme, celui de mes débuts où je pouvais faire des tournées piano/voix, et j'en suis très contente.
On retrouve aussi toutes sortes de sonorités sur cet album, est-ce qu'il y a eu une part d'expérimental pour toi ?
Oui, Yann et moi étions dans notre labo, une petite bulle dans laquelle on voulait essayer plein de trucs. Pour "Lorsque tu m'as", par exemple, on a dû faire au moins sept ou huit versions du morceau, on n'était jamais contents, on trouvait ça merdique. Elle groove d'une manière différente des autres et moi je n'ai pas un groove très naturel, je suis plus binaire en général, et bien que ce soit moi qui l'ai écrite, j'ai eu beaucoup de mal à rentrer dedans. Ah j'ai ramé ! C'est peut-être pour ça qu'elle est complètement déjantée à la fin, genre "bon ben merde, j'en ai marre, on fout des synthés à la fin" (rires). La fin est assez euphorique, oui !
"Lorsque tu m'as" ne serait-il d'ailleurs pas la "suite" officieuse – ou au moins dilettante – de "Brandt Rhapsodie", le morceau que tu as fait avec Benjamin Biolay sur son album La Superbe ?
Je ne pense pas, non. Pour moi ce sont deux morceaux très différents, ne serait-ce qu'à cause de la façon dont est née "Brandt Rhapsodie". Benjamin et moi, on a écrit nos parties chacun de notre côté dans un coin du studio et on a enregistré notre premier jet sans mettre en commun et ça a tout de suite fonctionné, j'en ai été la première surprise, c'était la première fois que je travaillais comme ça. Ce morceau c'est comme une expérience anthropologique pour moi. "Lorsque tu m'as", je l'ai écrite de façon beaucoup plus traditionnelle, et surtout ça a été beaucoup plus laborieux en studio (rires).
Parce que si tu regardes bien, "Brandt Rhapsodie" se termine sur un divorce et "Lorsque tu m'as" "recommence" en quelques sortes par un divorce…
Non, mais c'est vrai, maintenant que tu le dis, ça pourrait être une suite finalement, du genre (elle prend un ton mystérieux) "un retour peut être possible" (rires). C'est un peu ça, oui, tu as raison. Quand je parle de mariage dans mes chansons, je me rends compte que c'est toujours un peu pour m'en moquer ou pour le tourner en dérision… Faudrait peut-être que je règle ça (rires).
D'ailleurs, on retrouve souvent dans tes chansons des rapports humains ou amoureux un peu dysfonctionnels…
C'est ce qui m'inspire pour le moment. Je n'ai jamais été très inspirée par la sérénité, le bonheur absolu ou l'amour qu'on vit sans se poser de questions. Déjà quand je suis dans cet état-là, je fais autre chose qu'écrire des chansons, j'en profite plutôt (rires). Les chansons viennent plutôt lorsque je voudrais voir des choses changer, ou des colères.
Est-ce que cet album est plus autobiographique que les autres ?
Je pense que tous mes albums sont autobiographiques dans une certaine mesure car ils représentent tous mon portait à un moment précis, mais c'est vrai que pour celui-ci, je dis "je" dans toutes les chansons. Il est très égocentré, c'est "moi je, moi je" tout le temps (rires). Mais en même temps, je pense que ça vient de ce que j'aime en tant qu'amatrice de musique : j'aime qu'un artiste livre sa personnalité et sa réflexion propre. Ce que je déteste en revanche, ce sont ces grandes chansons québécoises sur les plaines et les vallées ; qu'est-ce que ça me fait chier ! Je préfère quand on partage ses sentiments et ses colères, quand on part de soi.
Pourquoi avoir choisi "Cinq ou Six Années", sur tes années au lycée, comme deuxième single de l'album ?
Je ne sais pas vraiment, c'est loin d'être la chanson la plus punchy du disque mais j'ai l'impression qu'elle fédère, qu'elle parle aux gens. On m'a dit qu'elle était assez intemporelle : au niveau de la mélodie, des arrangements, de la thématique, ça pourrait se passer dans les années 70 comme aujourd'hui ; en fait on s'en fout de savoir d'ailleurs et ça me plaît bien comme ça. J'aime cette chanson parce qu'elle me met en scène, mais c'est une Jeanne que j'étais il y a quelques années mais que je ne suis plus. C'est super de pouvoir parler de mon passé, de le regarder avec bienveillance et recul, de le livrer aux gens et se dire qu'ils vont peut-être se reconnaître dedans.
Est-ce l'album de l'émancipation ?
Quand je me suis retrouvée en studio pour cet album, j'ai ressenti une grande liberté. Pendant les dix premiers jours, on n'avait pas vraiment d'enjeux avec Yann, on a plus passé notre temps à prendre la température, à se renifler (rires). Je pense que cette absence de pression a donné le ton de tout le reste. C'est comme partir en tournée avec La Secte Humaine (ex-Little Rabbits, NDLR), au début je me sentais un peu en danger car ils avaient un charisme de fou et un son bien à eux que je n'avais jamais vraiment côtoyé auparavant. Maintenant j'ai l'impression que je peux faire n'importe quoi sur scène, qu'ils seront toujours partants…
C'est vrai que sur scène la transformation est surprenante depuis cet album…
Je pense que c'est lié en partie aux thèmes que j'aborde dans les chansons de cet album : l'amour, les hommes, le rapport à mon corps, des choses plus viscérales que parfois j'aurais envie de crier. Et puis bien sûr il y a ceux qui m'accompagnent et qui me donnent véritablement l'impression de me porter. Comme ils peuvent tout se permettre, qu'ils sont toujours en état de proposition, que je peux leur demander à peu près tout ce qui me passe par la tête, je pense que ça m'a donné beaucoup d'assurance aussi ; et une envie de m'amuser, surtout. J'ai envie que les concerts soient des moments de fête partagée, débridée, où les gens finissent tous debout.
Est-ce que tu envisages d'enregistrer un live pendant cette tournée ?
Ah oui, c'est clair, c'est obligatoire ! Je me sens tellement bien dans leur son et eux se sentent tellement bien dans mes chansons, je pense qu'il faut immortaliser ça dans un live.
Maintenant que tu as goûté l'expérience de faire un album toute seule, est-ce qu'à l'inverse tu te sentirais prête à rentrer en studio avec ces musiciens pour ton prochain disque par exemple ?
Là je te dirais oui, sans hésiter. Je suis quelqu'un de très affective, donc après avoir été aussi proche musicalement avec ces personnes, j'aurais bien envie de poursuivre l'expérience en studio. Mais en même temps je suis tellement sensible aux rencontres qui se présentent sur mon parcours que je ne pourrais pas dire à quoi va ressembler la suite. Mais oui, je serais très curieuse de voir ce que donnerait un disque avec eux.
On est d'accord que tu es transformée, mais as-tu noté des transformations dans ton public depuis Charade ?
Pas encore, (à demi-mot) mais j'ai hâte. Encore que le changement, je le sens quand je vois les gens se lever pour danser. On a joué dans une petite ville enclavée dans le Nord et à la fin le public est même monté sur scène avec nous, j'ai adoré ça ! Je me dis qu'ils ne s'attendaient pas du tout à ça, ils étaient perplexes au début et on les a embarqués. Je trouve ça super. J'avais lu des forums au début de la tournée où certains fans étaient déçus, genre "elle s'habille comme Ève Angeli"… Mais je ne suis pas là pour fédérer des inconditionnels, je préfère que les gens viennent à mes concerts parce qu'ils aiment ce que je fais à l'instant présent et pas parce que je suis censée "représenter" une scène. Peut-être que ça va amener d'autres gens qui n'aimaient pas trop ce que je faisais avant et malheureusement faire partir certains qui me suivaient depuis longtemps, je ne sais pas… L'important c'est qu'il y ait du monde dans les salles (rires).
   
Propos recueillis par Michael Rochette
     
     
     
     
 Concerts billetterie
JEANNE CHERHAL JOUE "AMOUREUSE"
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 Artiste
 Jeanne Cherhal


 Interview(s) Date publication
 Interview de "Jeanne Cherhal" 21/04/2010


 Chronique(s) Date publication
 Jeanne Cherhal : Charade 12/03/2010


 News Date publication
 Jeanne Cherhal joue à la charade 27/01/2010
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 Aftershow(s) Date publication
 Jeanne Cherhal et la Secte Humaine : 26 février 2011, La Maroquinerie (Paris) 02/03/2011
 Jeanne Cherhal et la Secte Humaine : 26 février 2011, La Maroquinerie (Paris) 01/03/2011



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