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Interview de Josh Groban
Josh Groban
   
"C'est Tony Bennett qui m'a dit "si tu fais un show pour toute la famille, tu dureras éternellement"…"
   
En dix ans à peine, tu es devenu une super star aux Etats-Unis, quel bilan tires-tu de cette première décennie ?
Je ne me serais jamais imaginé où je suis aujourd'hui. J'étais encore étudiant lorsque j'ai signé sur mon label : j'avais 17 ans et j'étais terrifié. Et à chaque fois que je fais un nouveau disque, je n'arrive toujours pas à y croire. Je n'arrive pas à croire que je suis ici pour défendre un cinquième album. C'est incroyable ! Je pense que je dois beaucoup à mes fans, qui ont toujours été là pour me porter et m'offrir cette carrière solide qui ne repose pas seulement sur la hype et la presse. J'ai aussi eu la chance, dans un pays comme la France, de rester un peu sous le radar et je pense que c'est important pour continuer à créer une musique inspirée.
En parlant de tes fans, quel est le fan-type de Josh Groban ?
Je ne sais pas. Je pense que ça aurait plus facile à définir plus tôt dans ma carrière. C'est pour ça que c'est très intéressant pour moi de faire des concerts, parce que je vais parfois dans le public ou je leur parle (je le fais toujours). On vient de faire une série de petits concerts très intimes aux Etats-Unis, et c'était très décontracté : je parle avec le public, la lumière s'allume et là je vois qui est là. Les gens ont parfois un stéréotype assez précis du genre de fan que j'ai, pourtant quand je regarde la foule, il y a de tous les âges : on vient me voir en famille. Et je trouve ça génial, parce que je n'ai jamais eu à changer ce que je fais, c'est la façon dont les gens m'acceptent qui a changé. C'est agréable de rester sur un créneau familial. C'est Tony Bennett qui m'a dit "si tu fais un show pour toute la famille, tu dureras éternellement"…
Wow, Tony Bennett…
Et là j'ai répondu (il fait une voix de petit garçon) : "Oui monsieur" (rires).
On te range sous l'appellation "pop lyrique". Est-ce que tu te sens comme un chanteur pop qui donne dans le lyrique ou plutôt un chanteur lyrique qui donne dans la pop ?
Je dirais plutôt chanteur lyrique. Mais c'est très dur pour moi de définir ce que je fais, ma voix et mon style semblent naturellement prendre place entre ces deux mondes. Un jour j'adorerais sortir un album électronico-world-musique-complètement-barrée et en même temps faire un album de pur opéra baryton. Parce que ces deux univers cohabitent dans ma tête. Et ma voix correspond bien aux deux. En réalité, je ne me suis jamais posé la question : c'est juste moi. Et je ne me pose pas la question non plus pour les chanteurs que j'aime : le genre de m'intéresse pas, j'aime juste la voix. Mon but ultime, c'est qu'un jour quelqu'un entende ma voix et se dise "oh tiens, c'est Josh Groban" et pas "oh tiens, c'est de la pop music lyrique". Mais ce n'est pas facile quand tu n'es pas facile à définir. Tu ne sais pas à quel awards aller, quels journalistes rencontrer et la société montre que lorsque quelque chose est difficile à identifier, le premier instinct est forcément négatif. Ces dix ans auront aussi servi à faire dire à des gens qui ne comprenaient pas forcément au début "hey, mais en fait ce mec est cool". J'aime ça.
Quand on entend ta voix, surtout en ces périodes de fêtes, impossible de ne pas penser "spiritualité". Est-ce une partie importante de ta musique ?
C'est impossible de ne pas voir de la spiritualité quand tu as déjà fait un album de Noël (rires). Mais même une chanson comme "Raise Me Up", je comprends qu'on puisse y trouver une part de spirituel. Je suis quelqu'un de très spirituel, mais pas nécessairement quelqu'un de très religieux. J'ai été élevé de façon très ouverte, mi-épiscopalien mi-juif, et mon frère et moi avons appris à embrasser la portée universelle de toutes les religions, qui est d'être bon envers son prochain et d'être reconnaissant envers un pouvoir supérieur, même si on ne sait pas exactement ce que c'est. Pour moi, la religion et la spiritualité, c'est la quête de toute une vie. Je serais heureux d'en apprendre encore plus, quitte à prendre des cours de théologie. En tant qu'êtres humains, on regarde l'univers et… et je ne sais pas ! Et je suis heureux de ne pas savoir. Soit ça me frappera un jour, soit je mourrai avec beaucoup de question. Mais c'est bien s'avoir des questions. On ne pose pas assez de questions…
Une question qui vient à l'esprit, justement, c'est pourquoi avoir fait cet album avec Rick Rubin ?
On s'est posé la même question, en fait (rires). Un ami mutuel nous a présenté, j'étais fan de son travail et j'ignorais complètement qu'il était fan du mien. Cette première rencontre était seulement l'occasion d'un bon repas, pour apprendre à se connaître un peu. Ça arrive souvent, tu veux rencontrer quelqu'un, tu déjeunes avec lui et à la fin c'est "bon, ben c'était sympa. Allez, bonne chance avec ton prochain album". J'ai commencé à lui expliquer comment je voulais travailler sur mon nouvel album, je voulais que la pureté et l'énergie live jouent un rôle important dans celui-ci. Mon style de musique a dérivé progressivement vers la sur-production, et ce qui est ironique c'est que les éléments qui font ma musique n'en ont pas besoin : l'orchestre sonne déjà ample, la voix – que ce soit la mienne ou celle d'Andrea Bocelli – est déjà ample et belle, il n'y a pas besoin de les rembourrer encore derrière. Et ce style appelle pourtant ce genre d'artifices. Et Rick était d'accord. Il m'a dit "je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas faire un album de toi de la même manière qu'un album de Johnny Cash, des Dixie Chicks ou même de Metallica". C'est enregistré de la même façon : on prépare, on prépare, on prépare, on prépare, on rentre dans le studio, tout le monde en même temps, et on appuie sur "enregistrer". Et c'est tout. Et je me suis dit "quelle occasion géniale d'apprendre, même si je ne le ferai certainement plus jamais après, travailler avec Rick Rubin, prendre un risque, aborder mon style d'une autre façon, et pourquoi pas même ouvrir les yeux aux gens de mon milieu sur de nouvelles manières d'aborder leur musique. C'était un grand honneur pour moi de faire de disque avec lui. Au début, on se demandait ce qu'on faisait tous les deux dans la même pièce, mais juste après c'était "mais oui, c'est évident".
L'idée était-elle de conserver l'émotion tout en dépouillant la musique de ses éléments superflus ?
Les émotions et les orchestrations sont intactes. C'est toujours luxuriant, le son est gros. Parfois les gens me demandent "où est Rick Rubin là-dedans ?" car ils devaient imaginer un son à la Johnny Cash. Mais ce n'est pas moi. On fera peut-être quelque chose de plus radical à l'avenir, mais pour notre première collaboration, Rick a voulu faire comme si l'orchestre était comme mon groupe. Son déliré, c'était de se retrouver dans une pièce avec cinquante musiciens : ma voix est puissante et il voulait que les arrangements qui l'accompagnent soient aussi puissants. Maintenant qu'on a fait le disque de présentation, on va pouvoir explorer et peut-être que pour le prochain ou celui d'après, on fera des choix plus tranchés.
Donc tu comptes retravailler avec lui…
Oui, bien sûr. Quand tu commences à travailler avec un nouveau producteur, tu as tendance à vouloir la jouer un peu prudent la première fois et faire ce tu fais le mieux. Je pense que le prochain serait fait en deux fois moins de temps et sera plus marrant à faire.
Rick Rubin a cette réputation de s'investir activement dans la musique des gens qu'il enregistre. Quelle a été son influence sur toi ?
Un des plus beaux cadeaux que Rick fait à un artiste, c'est que non seulement il est facile, mais surtout il sait te renvoyer chez toi avec les bons devoirs. Il ne fait pas tout le travail pour toi. Il va te dire "tiens, avant cette session, j'aimerais que tu écoutes ce CD en boucle". Tu ne sais pas pourquoi au début, et puis tu réalises rapidement que l'inspiration est là, qu'il n'est pas fou. Que quelqu'un s'investisse de la sorte sur un de mes albums, c'est nouveau pour moi. D'arriver avec mes chansons, d'entendre ses commentaires, bénéficier de son oreille et me faire renvoyer avec d'autres trucs à écouter, ce n'est pas seulement faire un disque, c'est un apprentissage. Rick est une sorte de coach. Quels que soient les artistes ou leur style, ils ne peuvent qu'être inspirés par lui. Quelle que soit leur taille, ils peuvent toujours apprendre quelque chose de Rick. C'est une nouvelle façon de considérer un producteur. La plupart du temps, le producteur est derrière l'ordi ou derrière la console et dit "prise 2". Rick lui, reste dans son canapé et te dit de temps en temps "fais ça" ou "tu devrais essayer telle approche". C'est très différent pour moi, et c'est j'ai vraiment aimé ça.
Tu as une chanson en français sur cet album, tu as collaboré avec des artistes francophones comme Lara Fabian, Mireille Mathieu ou Charles Aznavour, et même ton album de Noël s'appelle "Noël" en français dans le texte. Quel est ton rapport à la France ?
Je pense que j'ai toujours été inspiré par la culture française, la musique… La langue qui est très difficile pour moi, ce qui est bon challenge. En tant qu'Américain, les voyelles sont très différentes pour moi. J'aime le challenge et le travaille que ça me demande. Mais si tu y travailles assez, c'est extraordinairement gratifiant. J'ai donc aimé me frotter à ce défi de chanter en françai, mais aussi chanter avec ces grands artistes reconnus. J'aime avoir peur, pour moi l'excitation c'est par exemple de rentrer dans la même pièce que quelqu'un qui te terrifie. Rick était comme ça. Être tout seul avec Charles Aznavour et deux micros, c'était pareil. Mais tu n'as pas d'autre choix que d'y aller et d'apprendre quelque chose de nouveau. Mais à chaque fois que je suis venu en France pour faire quelque chose, c'était toujours un peu effrayant. Mais c'est formidable. Et de voir que tu peux connecter avec une culture et des gens qui sont très différents de ceux avec qui tu as grandi, c'est merveilleux, ça te révèle les qualités universelles de ces chansons. J'aimerais faire découvrir des chansons françaises à mon public américain et en même temps si je peux dire merci à mon public français en chantant ces chansons pour eux, c'est aussi bien pour moi. C'est un win-win.
Est-ce que tu connaissais Charles Aznavour avant de travailler avec lui ?
J'ai grandi avec ses disques, mes parents les passaient à la maison. Il est populaire dans énormément de pays, sa voix est légendaire, et tellement incroyable. J'imagine que mon nom a atterri un jour sur son bureau. Il était en train de préparer un album de duos et il m'a demandé si je voulais bien chanter "La Bohème" avec lui. Il y a de rares moments dans une carrière où les choses te tombent du ciel et tu fais "non, sérieux ?", et c'était un de ces moments. Et de se faire inviter par une personne de son envergure… Je connaissais son talent – tout le monde connaît son talent – mais ce qui m'a le plus inspiré, c'est juste de discuter avec lui en coulisses. Il a reçu tous les plus grands honneurs que quelqu'un peut recevoir, mais il était encore très excité par ce nouvel album. J'espère ne jamais prendre ma retraite, j'espère que quand j'aurai 80 ans je demanderai à un jeune artiste "tu as entendu mon nouveau disque ?". Je pense que c'est la raison qui l'a fait durer aussi longtemps… C'est vraiment une grande inspiration pour moi.
Quelle relation entretiens-tu avec ton public français ?
Ma relation avec le public français est une relation à laquelle toutes les relations musicales devraient ressembler : pas de hype, pas de top 40 des tubes pop. Ça a été une progression lente mais toujours constante et surtout c'est basé sur une seule et unique chose : mes fans s'identifient à ma musique. Et plus on vient jouer ici et plus il y a de gens qui se laissent convaincre. C'est la meilleur façon d'apprécier la musique : quand on ne te la fourre pas au fond de la gorge de force, que tu peux dire "tiens, qu'est-ce que tu écoutes ? Ah ouais, c'est vraiment bien…" Je n'ai aucun contrôle là-dessus. Tout ce que je peux faire, c'est chanter et espérer que les gens vont aimer. Et j'ai l'impression que la France est un pays très ouvert d'esprit, pour tous les styles de musiques. Il y a une vraie connaissance et appréciation des les musiques traditionnelles ici, et de l'histoire de la musique, bien sûr. Évidemment il y a aussi beaucoup de pop music, mais le fait que je me sois retrouvé à la Star Academy pour chanter "L'Hymne à l'Amour" montre bien qu'il y a un véritable respect pour les styles plus anciens. Je n'ai pas l'impression que le public français me demande "pourquoi ?", j'ai l'impression qu'il me dit juste "on aime ça". C'est un sentiment génial.
Ta première ambition était de devenir acteur, et tu l'as abandonnée pour chanter. Mais grâce à ton succès tu te retrouves à jouer dans des séries (Ally McBeal) et des films… Finalement ça s'est bien goupillé pour toi, non ?
Un peu, oui. Je pensais avoir tourné le dos à ma carrière d'acteur quand j'ai signé sur mon label, et c'était très agréable de voir que la musique m'a finalement permis de faire un peu l'acteur. C'est quelque chose que j'aime depuis longtemps et sur laquelle je dois encore beaucoup travailler, mais j'ai toujours aimé la comédie. Ma musique tend vers le dramatique, mais j'adore jouer la comédie. Et jouer dans un épisode de Glee ou dans le film avec Steve Carell, ce sont de nouvelles expériences pour moi. Enregistrer en studio, c'est une journée de bureau comme les autres. Mais les studios de ciné, ça me fait encore peur, donc c'est cool.
Tout à l'heure tu parlais de partir dans des délires musicaux, est-ce quelque chose qui te tient vraiment à cœur ?
Je pense qu'il est temps pour moi de commencer des side-projects, par exemple, histoire de ne pas mettre la pression sur mon image publique et pouvoir expérimenter comme je l'entends. Quand tu es en tournée, tu as beaucoup de temps pour toi quand tu n'es pas sur scène et c'est un moment idéal pour écrire des chansons pour le nouvel album, mais c'est aussi bien pour travailler avec d'autres personnes. Je vais bientôt revenir en France et travailler avec mon ami Éric Mouquet de Deep Forest sur un nouveau side-project. Ce sera de la world-music, on va bien s'amuser.
Tu n'as jamais été tenté par le hip-hop ? Si par exemple Jay-Z t'appelle pour te demander de venir chanter un refrain, tu y vas ?
Absolument, oui. Si ça fonctionne. La musique est quelque chose que tu peux mettre autant que tu veux sur papier, mais une fois que tu l'écoutes, soit c'est bon, soit ça ne l'est pas. J'ai toujours été ouvert – peut-être même un peu trop selon certains fans – à l'idée de poser ma voix dans différents styles. J'ai toujours trouvé très intéressant que dans le rap tu retrouves des orchestrations de cordes ou des chants lyriques alors que ce sont deux styles très différents. Donc oui, s'il y a un moyen de faire ça bien, je pense même que ça serait carrément cool.
   
Propos recueillis par Michael Rochette
     
     
     
     
 Artiste
 Josh Groban


 Interview(s) Date publication
 Interview de "Josh Groban" 20/12/2010



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