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Interview de Judith Godrèche
Judith Godrèche
   
« Le genre de chanteuses auxquelles je m'identifie, enfin, qui m'émeuvent, c'est plutôt des filles comme PJ Harvey, Patti Smith…. Des filles qui ont une voix qui n'a rien à voir avec la mienne. »
   
Comment est né cet album ?
Comme je joue le rôle d’une chanteuse dans mon film et qu’Emmanuel de Buretel, le patron de Because Music a vu le film, il m’a proposé de faire un album inspiré par le film. Donc il y a dans cet album les trois chansons écrites par Julien Doré. Et neuf chansons inédites. En fait, on voulait qu’il y ait une chanson qui s’appelle Toutes les filles pleurent. Et on a demandé à Benjamin Biolay d’écrire cette chanson parce que moi j’aimais beaucoup ce qu’il écrivait. Donc les seules chansons en français sont celles de Benjamin Biolay. Tout le reste est en anglais.
Comment ça se passe la rencontre avec Benjamin Biolay ?
Ca se passe par internet. On s’est rencontré alors que moi j’étais aux Etats-Unis et lui en France. Il a vu mon film et on en a parlé par mails. Et en fait, il m’en a vraiment très très bien parlé. J’ai trouvé qu’il était très fin, très intelligent, qu’il avait une vraie vision des choses. C’est vraiment quelqu’un que j’ai découvert, que je connaissais assez peu. On n’était pas amis ni rien. Et je l’ai vraiment découvert à travers cette histoire. Et j’ai été très très impressionnée par lui. Et quand je dis impressionnée, je pèse mes mots. En studio, c’est quelqu’un de vraiment virtuose, un vrai musicien. Vous voyez, l’image qu’on peut se faire du travail avec un auteur-compositeur. Y’avait l’image que je me faisais et ce que j’ai vécu. Et de le voir, d’abord jouer de tous les instruments, composer en direct, réécrire des paroles sur une mélodie… Il est dans une espèce de créativité permanente en studio. C’est pas rien à vivre.
Justement, ça s’est passé comment la 1ère fois que vous êtes entrée en studio ?
La 1ère fois que je suis rentrée en studio, c’était avec Julien Doré avant le tournage du film. Mais ça n’avait rien à voir avec ce que j’ai vécu avec Benjamin. Parce que, justement, Benjamin c’était un album. C’était un son qui n’allait pas être dans un film avec le « in », qui allait être mélangé avec les ambiances du film. Je découvrais et en même temps je participais. J’avais une façon de découvrir les choses mais activement. Dés le 1er jour, je me suis mise à chanter en fait.
Et la 1ère fois où vous vous êtes dit que vous aviez une jolie voix ?
C’est pas tant de se dire : « j’ai une jolie voix » que d’arriver à ressentir une émotion sur quelque chose qui vient de vous-même. Moi, j’aime pas me regarder à la télé quand je fais des interviews, je ne vais pas me voir au cinéma. Je vois les films parce que j’aime l’œuvre de quelqu’un mais je n’y vais pas pour moi. Et la musique c’est différent. Parce qu’il n’y a, d’abord, plus du tout la personne, le physique. C’est assez irréel. Votre voix ne vous appartient plus. Et pourtant c’est vous. Et c mélange, ce mariage entre la musique et la vox créé quelque chose qui créé une émotion. Donc c’est plutôt ça : comment on peut être ému par soi-même.
Comment vous êtes vous impliquée dans le travail en studio ?
Béh d’abord y’a l’émotion qu’on ressent en chantant une chanson. Moi, il y a une chanson de Benjamin qui s’appelle Longtemps et en la chantant, j’avais envie de pleurer. Ca c’est une forme d’implication concrète qui se ressent dans la voix, d’ailleurs, je pense. Et puis il y a une chanson de Pete Yorn qui s’appelle Friends, qui est quelque chose de très libérateur. Les paroles, le rythme, c’est assez sexy. En fait, c’est les états par lesquels on passe en chantant la chanson qui, du coup, s’impriment. Et ça module la chanson qui devient un mélange entre la patte de l’auteur-compositeur, la personnalité de Benjamin et ses arrangements et ce que vous, vous avez mis dans l’interprétation de cette chanson. Et en fait moi je n’essayais pas d’interpréter au sens propre du terme. C’est-à-dire de jouer la chanson, d’être dans une espèce de truc littéral, de jouer le mot. Genre, la chanson est gaie, je vais jouer la fille gaie. C’est un truc qui ne me plait pas trop. Moi, c’était plus de voir dans quel état me mettait la chanson.
Vous vous rappelez d’un artiste ou d’un album écouté dont vous vous êtes dit : « j’aimerais trop chanter comme elle ou comme lui » ?
PJ Harvey. C’est mal barré [rires]. C’est ce genre-là, le genre de chanteuses auxquelles je m’identifie. Enfin, qui m’émeuvent. C’est plutôt des filles comme Patti Smith. Des filles qui ont une voix qui n’a rien à voir avec la mienne. D’ailleurs je pense qu’on est souvent attiré par son contraire. Moi, on me parle souvent de Nico est je n’ai jamais été fascinée par Nico. Moi ce serait plutôt Kate Bush. J’aime bien la voix de Pink. Pas tout à fait ma voix non plus.
Du coup, au niveau de l’interprétation, est-ce que Benjamin vous a orienté ?
Non, je ne dirais pas qu’il m’a orienté. Il m’a poussé à un lâcher prise. Pas « t’en as rien à faire de la note » ou « arrête de vouloir chanter juste ». Mais plus un truc de voix intérieure. Je crois que ce qui intéresse Benjamin c’est, quelque soit le chanteur et ses capacités, la voix intérieure. C’est une forme de vérité, d’authenticité, de chose qui vient de loin. Le reste vient après.
L’émotion est différente selon qu’on chante en français et en anglais ?
D’abord y’a une émotion différente quand on chante dans sa langue maternelle. Parce que je pense que la voix qu’on entend en premier, c’est la voix de sa mère, qui vous chante des berceuses. Ou pas d’ailleurs. Ou du rock, ça dépend de la mère qu’on a eu. Et ce qui est bien avec l’anglais, c’est que ça permet de mieux se cacher pour se laisser aller. Je trouve que le français, d’une certaine façon, ça créé des limites. Justement parce que c’est le français et qu’il y a une prise de conscience de ce qu’on chante. On peut beaucoup plus s’exprimer, s’abandonner en anglais. C’est peut-être lié à la sexualité, je ne sais pas [rires].
Autre émotion, celle des duos. Chanter avec quelqu’un, vous l’avez vécu comment ?
En fait, malheureusement, on n’a pas fait le duo en duo avec Benjamin. Moi, c’est ce que j’aurais voulu, si j’avais été réalisatrice de l’album. Ce qui m’aurait plu ça aurait été de chanter le duo en duo mais on n’a pas fait nos voix en même temps. Donc c’est moins romanesque comme façon de chanter. C’est plus technique. On ne chante pas ensemble et après, on met nos deux voix ensemble. Y’a pas le côté symbiose de chanter en même temps.
Vous avez quand même chanté en vrai avec Noé Boon, votre fils…
Noé il chante tout seul. Il joue dans le film. Et il est venu aux enregistrements quand j’enregistrais avec Julien Doré. Et en fait, je voulais mettre au générique de fin de mon film une chanson chantée par un enfant, comme il y a beaucoup d’enfants dans le film. Et je lui ai proposé de chanter Play My Country. Qui, en plus, est une chanson dont le texte ne veut pas dire grand-chose, on a justement un peu l’impression qu’elle a été écrite par un enfant. Y’a un truc très ludique dans les paroles de la chanson. Et il l’a chantée en une prise. Il est vraiment très doué en musique. Il a vraiment une oreille musicale incroyable. Son père est très doué aussi en musique, je ne sais pas s’il tient ça de son père. Mais voilà, il joue de la guitare très très bien. Et y’a quelqu’un qui a écouté l’album et qui m’a dit un truc du genre : « dis donc, Play My Country, le chanteur, qu’est-ce qu’il chante bien ! » Et il n’avait pas lu derrière que c’était interprété par Noé Boon. Et quand je lui ai dit que c’était un enfant qui avait 10 ans, la personne était soufflée que ça puisse être un enfant. Parce qu’en fait, il a vraiment une voix anti-folk. Mais naturellement ! On se croirait vraiment dans le Nebraska. Il amène un truc genre film indépendant américain.
L’album est empreint d’une douce mélancolie. C’est un univers musical qui vous correspond ?
Oui, vraiment. S’il y a bien une chose qui est vraie c’est que cet album me ressemble. Parce qu’en fait, à partir du moment où on m’a demandé de faire un album, évidemment que j’ai dit avec qui j’avais envie de travailler. Donc j’ai tout de suite dit Johnny Cash, Nick Cave, que des trucs très réalistes. J’ai tout de suite proposé des gens très accessibles… Et puis, en fait, j’ai rencontré Piers Faccini et ça a été une rencontre très importante pour l’album parce que c’est lui qui m’a fait découvrir Mary Gauthier et Bonny Prince Billy. Ensuite, ça c’est une espèce de famille de gens qui font une musique qui se ressemble. Ils ont vraiment des points communs. Pete Yorn, c’est une autre famille, comme Benjamin Biolay, Syd Matters… Y’a une espèce de logique et d’harmonie. Et ce que j’aime beaucoup chez ces gens-là, c’est qu’ils ne sont pas du tout dans une recherche de marketing. Le disque n’est en rien un produit marketing. Y’a une authenticité et une pureté que je trouve louables.
On vous compare parfois à Scarlett Johansson Vous avez l’impression que ce sont des univers qui se rejoignent ?
Oui. Et puis je pense qu’en plus, elle a cette façon de faire les choses avec une forme de naturel. Et, en même temps, elle s’implique. Mais elle n’essaie pas de se créer un personnage parce qu’elle chante. Elle n’est pas dans une recherche de «je m’invente un personnage et ce personnage est chanteuse. » C’est une manière de faire les choses. Et d’ailleurs, ce qui est marrant c’est que, quand c’est Scarlett Johansson qui chante, on ne lui demande pas pourquoi elle est chanteuse, qu’il y a tant d’actrices qui chantent, etc. C’est vraiment aux françaises qu’on réserve ce traitement de faveur de leur demander pourquoi elles font les choses.
Si vous deviez ne choisir qu’une chanson dans cet album ?
En fait, j’ai déjà parlé de Longtemps qui est une chanson qui m’émeut particulièrement quand je la chante. Evidemment, il y a Toutes les filles pleurent, qui a forcément une histoire particulière donc je ne vais pas vous en reparler. Donc il y a une chanson qui a une autre histoire particulière. Comme on parlait de Scarlett Johansson, c’est justement la chanson Friends de Pete Yorn. Ce que j’adore dans cette chanson, c’est ce qu’elle dit. C’est quelqu’un qui dit : « moi j’en ai rien à foutre de ce que disent tes amis et je m’en fous de ce qu’on peut penser. » J’aime bien ce côté un peu rock’n roll. U peu prise de liberté par rapport à un groupe. J’aime bien le côté un peu affirmé des paroles de la chanson. Quelqu’un qui se démarque, qui dit : « ce qu’il y a de plus important c’est nous et je m’en fous de ce que les autres peuvent bien penser. » Je dirais que c’est la chanson un peu rebelle de l’album.
Et pour terminer, pour ceux qui auraient juste écouté l’album, c’est quoi l’histoire du film ?
C’est une tranche de vie. C’est l’histoire d’une femme qui, à un moment de sa vie, où on la découvre, sait qu’il est bientôt trop tard et qu’elle doit prendre sa vie en main pour vivre enfin pour elle-même. C’est l’histoire que quelqu’un qui se laisse un peu porter par la vie et qui décide de renaitre et de découvrir vraiment qui elle est.
   
Propos recueillis par Lajoinie Adeline
     
     
     
     
 Artiste
 Judith Godrèche


 Interview(s) Date publication
 Interview de "Judith Godrèche" 30/03/2010


 News Date publication
 Judith Godrèche se lance dans la musique 19/03/2010



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