Interview de Juliette Lewis |
|
Juliette Lewis
|
| |
|
| "Je savais que l'album suivant serait très important pour moi, parce que je voulais quelque chose de très profond..." |
| |
|
| Ton nouvel album s'appelle « Terra Incognita ». As-tu choisi ce nom parce qu'il s'agit d'une toute nouvelle expérience pour toi ? |
| Juliette Lewis : Oui. C'est marrant parce que les deux dernières années avec mon groupe, The Licks, nous avons en quelque sorte arrêté parce que ma collaboration avec Todd Morse (membre du groupe de hardcore H2O et qui est aussi son ex, ndr)... Nous avions des idées différentes en matière de création, et il a démissionné. Il a quitté le groupe et je me suis retrouvée complètement seule, à me demander ce que je pouvais bien faire musicalement. Je savais que l'album suivant serait très important pour moi, parce que je voulais quelque chose de très profond, et je voulais écrire des chansons et approcher la musique d'une façon dont je ne l'avais jamais faite auparavant. C'est donc cela que signifie « nouveau territoire », un territoire pas encore exploré. C'est là où je voulais aller musicalement, émotionnellement, lyriquement. Et aller autre part avec ma voix, l'utiliser dans des registres blues, jazz, que je n'avais pas encore exploré avant. Je me sentais plus vulnérable pour cet album, donc ça m'a demandé du courage. C'est devenu mon plus grand plaisir, en tant qu'artiste, de faire ce qui n'est pas sécurisé, de réaliser ce qui ne m'est pas familier, que ce soient mes personnages, ou écrire une chanson, c'est un petit peu plus profond. |
| Quelle est l'idée derrière cette pochette d'album où on te voit avec une vache, au milieu d'oiseaux qui brillent ? Est-ce que ces oiseaux sont une allusion à ton prénom, puisque c'est en entendant chanter sur le balcon que ta mère a pensé à Roméo et Juliette et t'a baptisé ainsi ? |
| Juliette Lewis : Ah ! Non, ce n'est pas pour ça, mais tu sais... C'était très délicat pour moi de sortir ça en mon propre nom, Juliette Lewis, parce que j'adore mon groupe. J'ai monté un groupe après avoir enregistré l'album, et maintenant nous vivons tous ensemble dans le bus sur la tournée, et on devient très proches. Mais je trouve énormément de significations au prénom Juliette. C'est dramatique, il y a de la tragédie, de la romance. Je connecte toutes ces choses. Et la pochette de l'album, c'est moi en train de tirer un taureau avec une laisse. Cette vision m'est venue grâce aux guitares de Omar Rodriguez Lopez. Omar a produit l'album, il joue dans The Mars Volta, et il fait un riff sur « Female Persecution », une chanson que j'ai écrite au piano, et ce riff... La musique pour moi est quelque chose d'extrêmement visuelle, c'est quelque chose de vivant, avec des histoires. Et ce riff m'a donné une vision de la relation entre un taureau et un matador. La grâce, la tragédie et le respect, le pouvoir de l'animal. Et là le taureau est devenu symbolique pour celui qui détient le pouvoir et celui qui le perd, et comment tu peux domestiquer cela. Et pour les oiseaux je ne sais pas, je pense que j'ai dû dire au graphiste que j'aimais la magie, que je voulais quelque chose d'un peu surréaliste. J'aime aussi les colibris. Les colibris sont des symboles de joie et de chance dans la culture indienne, d'après ce qu'une femme m'a dit. Et j'en ai vu quelques colibris à des moments parfaits dans ma vie, donc j'ai pensé que c'était un bon signe. |
| Est-ce toi qui as demandé à Omar Rodriguez de travailler sur l'album ? |
| Juliette Lewis : Oui. Nous nous sommes parlés au téléphone, et j'étais très intimidée de lui parler, parce qu'il est très radical, très spécial, et très talentueux. Je ne savais pas si il allait me voir comme une artiste ou comme une musicienne, mais quand nous avons parlé au téléphone, il m'a complètement comprise. Il a compris tout ce que j'avais à dire. Nous avons parlé uniquement de musique, de Mitch Mitchell, le batteur de Jimi Hendrix. Nous avons parlé de basse, de grosse lignes de basse, de différents grooves. Je lui ai parlé du fait que je voulais explorer différents grooves, et de ma voix, que je voulais qu'elle domine les instrument sur l'album. Je voulais vraiment mener les mélodies des chansons et les histoires. Alors je lui ai fait écouter les démos que j'avais enregistrées au piano, et il m'a aimé... Je veux dire, il LES a aimées ! Mes chansons. Et c'était très encourageant, parce que je ne me suis jamais tellement sentie valorisée en tant qu'artiste. Nous avons pris du bon temps, nous avons fait le disque à Brooklyn et au Mexique, dans ses deux maisons. Il a pris Thomas Pridgen pour travailler, qui est également le batteur de Mars Volta et qui est juste incroyable. J'ai aussi travaillé avec mon ami Chris Watson, avec qui j'ai écrit les titres Terra Incognita, Hard Lovin' Woman, Suicide Dive Bombers, et c'est une alchimie vraiment spéciale, parce que je connais Chris depuis 10 ans. Après l'album, nous avons formé un groupe ensemble, Chris et moi. C'est une expérience très bizarre, de fonder un groupe avec un ami. |
| Qu'a apporté Omar à ta musique, à ta voix ? |
| Juliette Lewis : La voix en fait, c'est simplement moi. Il m'a fallu 5 ans pour la développer et trouver assez de courage. J'avais ces chansons en moi et il fallait juste que je les exprime. Hard Lovin' Woman, j'ai écrit cette chanson en 10 minutes, et je ressentais cela comme mon blues. Suicide Drive Bombers commence par cette phrase que j'ai écrite il y a deux ans, et mon ami Chris a joué un riff, et j'ai commencé à écrire la chanson. J'étais dans un parc à San Francisco, avec la musique dans les oreilles, et j'ai écrites paroles. Il y a tellement de chansons que j'ai écrites de tellement de manières différentes ! Des fois je suis inspirée par la musique, des fois il y a un texte que j'ai déjà écrit et je finis la chanson. Mais ce qu'Omar a apporté, c'est l'instrumentation, et être un incroyable compositeur, musicien et collaborateur. Il a joué de la basse et de la guitare sur le disque, il a compris la façon dont je voyais la musique. C'était radical. Il me demandait « Juliette, comment tu veux la batterie là-dessus ? », pour la chanson Noche Sin Fin, qui n'a pas de structure, ce n'est qu'une sorte de plongée dans des émotions et des paroles, et je voulais une batterie bien spécifique sur une partie. Je voulais qu'elle donne l'impression de sortir de la sieste, elle explose et déchire le ciel. C'était la vision que j'avais pour ça, et là il a murmuré quelque chose à l'oreille du batteur, qui s'est mis à jouer exactement ce que je voulais entendre. Il est génial à ce point. Il a compris la relation dans les sons entre le drame et le cinéma, que tous ces sons étaient très cinématographiques. |
| A propos de cette chanson, Noche Sin Fin : le texte est très long, et ne rentre pas dans le schéma classique couplet-refrain-couplet-refrain. C'est quelque chose qui t'importe, quand tu commences à écrire ? |
| Juliette Lewis : Ce qui est drôle sur cet album, qui évoque avec la Terra Incognita des territoires encore inexplorés, c'est que je voulais avoir une grande liberté d'écrire des chansons comme je voulais qu'elles soient. Comme dans Ghosts, le refrain dit « so heavy so heavy so heavy », c'est plus une espèce de respiration que de refrain, et le couplet explique cette sorte de chasse et de cette rupture amicale. La musique est juste un support à l'histoire. Noche Sin Fin est une chanson très émotionnelle. Il y a 3 chansons dans l'album que j'ai enregistré en une seule fois, parce que nous voulions préserver l'émotion, le ressentiment. Noche Sin Fin a été la plus difficile, parce que j'avais écrit des pages et des pages de paroles, c'était quelque chose de très poétique. Mais au final, c'était très simple, la façon dont ces paroles sont ressorties, et ça ne m'a pris qu'une prise. Mais des chansons comme « Hu-hu » sont des chansons pop, avec un couplet, un refrain, un couplet, un refrain, un pont, un refrain, et c'est très traditionnel. C'est quelque chose d'amusant aussi avec cet album, il comporte toutes mes sensibilités. Le rock, les choses plus mystérieuses, du blues psychédélique. Et il me fallait un producteur qui comprenne tout ça. C'est ce que j'ai trouvé en Omar. Cet album est tellement divers qu'au début je me suis dit « il va falloir que je trouve trois producteurs différents pour produire les différentes facettes de l'âme de ma musique ». |
| Pourquoi ne pas avoir mis les paroles de Female Persecution dans le livret ? |
| Juliette Lewis : Quand j'ai écrit cette chanson, les paroles étaient abstraites. Elles ne faisaient qu'affluer dans mon esprit, et ce n'est que plus tard que j'ai compris ce que la chanson signifiait. Cette chanson parle des femmes accusées d'être des sorcières, et brûlées vives pour ça. C'est quelque chose d'historique. Tellement de femmes ont été décrites comme les tentatrices dans les préceptes religieux... C'est cela, la « persécution féminine », et justement la chanson me donnait toutes ces images de l'histoire, du passé, et de toute cette corruption dans l'humanité. Les paroles traitaient plutôt de ce ressentiment, comme quand je dis « Sister you've been blind . Sister of a crime... ». Je ne sais plus ! Je ne rappelle même pas des paroles J'ai ressenti cela davantage comme un concept. |
| Cette chanson a en effet une atmosphère très spéciale. Est-ce qu'elle fait partie des trois que tu as enregistrée en une seule prise ? |
| Juliette Lewis : Ca a été une des premières qu'Omar et moi avons enregistré ensemble. C'est une de mes chansons au piano, et il y a 3 notes qui descendent et ne sont pas liées. Omar aimait la chanson, alors nous avons enregistré les 3 notes, puis j'ai enregistré le chant, mais non, elle n'a pas été faite en une seule prise. Il y en a eu quelques-unes. Il a découpé toutes ces prises pour les assembler et donner une structure à la chanson, puis il a rajouté les percussions, cette guitare très bizarre. Ca a été un grand plaisir, parce qu'il m'a envoyé le résultat quand il a fini la musique, et il ne savait pas si je n'allais pas trouver ça trop étrange. Mais j'ai adoré. C'est très bizarre. C'est notre chanson la plus bizarre. Il n'y a pas de règles. |
| Tu utilises souvent la 1ère personne du singulier dans tes textes. A quel point sont-ils autobiographiques ? |
| Juliette Lewis : Pas tout le temps. Il y a le « elle » que j'utilise assez souvent aussi. Je passe juste du subjectif à l'objectif. Par exemple pour Suicide Dive Bombers, ça dit « Wash your hands girl », et c'est une des fois où je me parle à moi-même. Des fois je parle à une autre personne de mes relations. Je peux me parler à moi-même, parler à mon public. Des fois je vois des gens, des personnages que j'ai rencontrés. Une des jolies choses à propos de la musique est qu'il n'y a pas de règles. Je peux aller n'importe où avec mes histoires. Des fois j'utilise des métaphores, des fois c'est littéral et personnel. Mais la plupart du temps j'aime jouer avec des images et des métaphores. |
| Puisque tu aimes créer tes histoires et tes personnages, tu pourrais envisager d'écrire un film ? |
| Juliette Lewis : Oh je voulais aussi dire qu'il y avait une autre chanson, Junkyard Heart, sur laquelle je dis « You don't look the same, the innocence has gone from your eyes », et ça parle de quelqu'un d'autre. J'adore cette chanson et ce qu'elle raconte sur ce personnage, mais en fait je parle de quelqu'un que je connaissais. En fait une fois je peux parler d'un personnage, comme d'hommes qui sont arrogants, n'ont pas de sentiments. Mais dans le même temps ça correspond à ma relation à cette personne. Ca a été inspiré par une amitié... mais c'était quoi déjà ta question ? Ah oui les films ! En fait je ne sais pas faire de film. J'écris. Je ne veux pas faire de films. J'écris, et j'écris des sur des personnages, des visions, des chansons, des paroles. J'adorerais collaborer, mais réaliser un film est vraiment trop technique... |
| Je parlais plutôt d'écrire un scénario... |
| Juliette Lewis : Ah un scénario ! Oui j'ai des concepts pour des vidéos, mais le problème c'est que ça coûte énormément d'argent ! J'ai tellement de visions dans ma tête que ça me frustre. Les films sont quelque chose de très frustrant, parce qu'ils coûtent beaucoup d'argent. Il faut louer les lumières, louer les caméras, avoir une équipe... Je peux m'imaginer collaborer sur un projet, en écrire un, mais j'engagerais certainement un réalisateur pour diriger tout ça. Mais oui dans le futur je risque bien d'écrire un film. J'ai déjà quelques idées sur lesquelles je travaille, avec différentes personnes. |
| Ton disque sort sur Roadrunner, qui est un label estampillé métal. Comment es-tu entrée en contact avec eux ? |
| Juliette Lewis : Je ne sais pas pourquoi Roadrunner est catalogué comme un label métal. Ils ont d'autres genres. Le truc avec les labels, c'est que je suis une artiste indépendante. Je cherche juste un label qui puisse faire le boulot, promouvoir l'album, et cela avec enthousiasme. Et on ne peut pas acheter l'enthousiasme. Les gens croient vraiment en toi ou pas du tout. Donc Roadrunner m'est apparu comme la meilleure alternative, d'autant plus qu'ils couvrent toute l'Europe. Avant j'avais un label en Angleterre qui ne s'occupait que de l'Angleterre, et des distributeurs pour chaque territoire. Je suis très heureuse de travailler avec eux. Ca a l'air d'être une grande et puissante compagnie. |
| L'album de Them Crooked Vultures vient de sortir. Si tu pouvais créer ton groupe idéal, qui mettrais-tu dedans et quel nom leur donnerais-tu ? |
| Juliette Lewis : Oh ! Ca serait un groupe sans queue ni tête ! Il y aurait Curtis Mayflied à la basse, Jimi Hendrix à la guitare, Mitch Mitchell à la batterie et Tina Turner au chant. Et je les appelerais The Wild Ones ! |
| |
|
| Propos recueillis par Sébastien Delecroix
|
|
|