| "Quand tu vois Iggy Pop signer des autographes tous les soirs pendant des heures, tu te dis que si le patron fait ça, qui a le droit de se la péter ?" |
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| Comment avez-vous réussi à garder une telle intégrité après 18 ans de carrière ? |
| Tout simplement par ce qu’on aime ce que l’on fait. Faire du rock, prendre la route. Nos trois dates parisiennes sont à la Boule Noire, à la Maroquinerie et au Nouveau Casino . Je suis excité comme à nos débuts en 1991. Nous avons choisi de jouer dans de petites salles car nous y aimons le contact et la chaleur. Une partie du public Parisien est trop jeune pour nous avoir vu dans des clubs, ils en ont maintenant l’occasion. La proximité est ce qu’il y a de mieux. Voir la tête des gens et pouvoir les regarder dans les yeux. J’avais écrit un texte où je disais « Je m’en inspire comme un vampire. C’est de là que je tire ma substance ». J’ai l’impression que je vampirise un peu les gens. Cette proximité nécessité d’envoyer beaucoup plus d’énergie que dans des grandes salles. |
| Au début, le groupe s’est retrouvé à faire la première partie d’Iggy Pop… |
| C’était grandiose même si ce n’était pas devant notre public. Parfois on enchaîné sur une deuxième performance à 350 km. Après un Zénith blindé, on se retrouvait dans un bar devant 70 personnes. C’était génial. Iggy est un des artistes que je respecte le plus et j’admire son intégrité. La première fois qu’on a joué avec lui, il est arrivé torse nu dans ma loge et m’a serré la main en s’inclinant en disant : « Hello I’m Iggy Pop ». J’étais au bord du malaise. Quand tu Iggy Pop signer des autographes tous les soirs pendant des heures, tu te dis que si le patron fait ça qui a le droit de se la péter! |
| Le titre de l’album « Mémoires de Singes » m’a fait pensé à La Planète des Singes et à L’Armée des Douze Singes. Est-ce voulu? |
| Absolument. On est loin d’un album concept mais en écrivant les textes, j’avais toujours en arrière-pensée un parallèle entre notre univers actuel et Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley écrit il y a soixante dix ans. Il parlait déjà du clonage. L’Armée des Douze Singes et Brazil de Terry Gilliam m’ont aussi inspiré. Dans 1984, on imaginait des caméras partout ce qui se produit aujourd’hui dans notre monde actuel. |
| Comment l’alchimie est-elle revenue dans le groupe ? |
| Le groupe a commencé en 1989. Après l’enregistrement du premier album, on a changé de guitariste et on en était déjà à notre troisième ou quatrième batteur. Il y a eu une lassitude de la part des autres membres. Le bassiste Phil et moi, qui sommes les membres fondateurs du groupe, voulions rester sur une même lignée. Daniel, notre guitariste, et Pierre, notre batteur, nous ont rejoints. A la fin de l’ancienne formation, les relations humaines n’étaient pas faciles et là, tout s’est très vite dévoilé comme une évidence. On en était presque méfiant. On n’est pas un groupe de clones tout comme notre public. On a quatre grosses personnalités et on se rejoint sur certaines choses sans problèmes d’ego. |
| Pour une partie des médias et du public, vous avez une image de groupe engagé très sérieux. Cela vous pèse-t-il parfois? |
| Le côté groupe engagé m’a parfois fatigué. Il y avait des touches d’humour sur les premiers albums, ce qui a disparu au fil du temps. Sur « Le Fond et La Forme » et « Les Choses Qui Nous Dérangent » je parlais plus de mon expérience personnelle de la vie. La chanson « Les Choses Qui Nous Dérangent » raconte notre incapacité à communiquer, à dire les vraies choses comme on aimerait les dire aux gens qu’on aime ou qu’on n’aime pas, et tout le monde a pris ça pour une chanson sur la langue de bois. L’appellation « chanteur engagé » m’a saoulé. On qualifiait Brassens de chanteur engagé, alors qu’il n’a jamais appelé à voter pour qui que ce soit. On dit que ce n’est pas le rôle des artistes d’avoir un discours politisé mais ces mêmes personnes ne sont pas surprises de voir les politiciens faire du show business. Je trouve cela assez paradoxal. Je ne suis pas contre les groupes qui parlent de sexe, de drogue et de voitures. Mais ce qui sort de mon stylo m’emmène sur ces d’autres chemins. |
| Qu’est ce qui fait la chanson idéale de Lofofora ? |
| Quand le texte et la musique se suffisent à eux-mêmes, qu’ils pourraient exister l’un sans l’autre. Ou des vraies « chansons ». Même si on est un groupe classé métal hardcore punk, on revendique des influences comme Arno et Bashung. Sur le dernier album, le titre « La Belle Vie » pourrait être joué dans n’importe quel style : en piano-voix, en reggae, en blues, etc. Comme les chansons de David Bowie dans le film La Vie Aquatique qui sont toutes chantées en portugais en style bossa nova. Tu les reconnais toutes, je trouve ça génial. |
| Avec qui rêveriez-vous de collaborer? |
| David Bowie justement. J’aimerais également faire un duo avec une fille. Catherine Ringer serait idéale. Mais on m’a dit qu’elle avait viré socialo de droite… |
| Comment s’est passée la collaboration avec Stupeflip |
| On avait besoin de quelqu’un pour faire notre pochette. Phil, qui réalise tous les visuels, n’avait pas envie de les faire cette fois-ci. Comme nos disques sortent toujours en Digipack, on s’est dit que de la peinture sur du carton serait une bonne idée. On a pensé à King Ju car il correspondait bien à notre univers. On s’est rencontré et je lui ai proposé de faire un duo. |
| Est-ce que c’est plus difficile de vivre de sa musique aujourd’hui qu’il y a 18 ans ? |
| Absolument. On a mis cinq ans à faire notre premier disque mais on a finalement réussi à le sortir en indé. Aujourd’hui, les groupes font des disques au bout de quelques mois d’existence mais leurs albums ne sortent jamais. La fermeture de beaucoup de petits bars a restreint les chances des jeunes groupes de percer. Il faut faire preuve de plus de personnalité en tant que groupe, d’imagination, de courage et de persévérance pour trouver des dates. Le marché du disque a chuté de 80% donc c’est aussi difficile dans ce domaine. Ca ne nous concerne pas vraiment puisqu’on a toujours vécu de la route plus que de nos disques. |
| L’association Sriracha a fermé ses portes. Qu’avez-vous ressenti? |
| C’est comme la fin d’une histoire d’amour. Je ne pense pas qu’on se replonge dans une histoire de collectif. Lofo a été le deuxième groupe de Sriracha. Le premier groupe était les Coquines, un groupe funk reggae de filles. Ensuite sont arrivés Oneyed Jack, fusion psychédélique hip hop, Ekova, trio de musique ethnique et No Return, un groupe de death metal. Après, on s’est concentré sur des groupes beaucoup plus proches de ce que le public attendait de Lofofora et je pense que ça nous a beaucoup desservi. On ne soutenait pas toujours les choix artistiques qui étaient faits. C’était parfois un peu facile et manquait d’ouverture. C’est aussi une histoire de personnalités. Je crois que ça a servi à quelque chose et a donné l’exemple, sans me la jouer paternaliste. Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de collectifs qu’il n’y en avait avant Sriracha. |
| As-tu déjà eu peur que ton écriture ne tombe dans une pensée unique rebelle ? |
| Je pense que mes textes sont attaquables de ce côté-là. J’essaie d’éviter la complaisance. On m’a souvent traité de démago ou de donneur de leçon mais je me mets dans le lot. |
| Y a-t-il un âge limite pour la révolte ? |
| Nous se sommes pas un groupe particulièrement engagé mais les autres sont dégagés. Aujourd’hui, on prend le problème à l’envers. Les grèves nous emmerdent parce qu’on sait que moins de gens pourront venir aux concerts alors qu’ils ont des tickets mais il faut arrêter les stupidités ressassées par les médias depuis des semaines qui nous disent que les fonctionnaires et les cheminots sont responsables de tous les maux de la société. Ces gens vont toucher une retraite de 1000 à 1200 €. Aujourd’hui, on nous pousse à consommer plus, travailler plus pour gagner plus, polluer plus, et crever plus vite. Si tu es en dehors de ça, tu es un rebelle. C’est dommage pour la planète. |
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| Propos recueillis par Isabelle Chelley
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