Interview de Manic Street Preachers |
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Manic Street Preachers
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| "Si tu arrives au dixième album, quelque chose fait "ting !", une horloge se met en route…" |
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| Vous avez vingt cinq ans de carrière derrière vous. Que pensez-vous quand vous voyez tout ce que vous avez accompli ? |
| James Dean Bradfield (guitare, chant) : Tu as raison d'attirer l'attention sur le fait que nous sommes ensemble depuis longtemps. On a écrit notre première chanson en 1985, j'ai 41 ans aujourd'hui, j'ai été plus longtemps dans ce groupe que n'importe où ailleurs. Ça fait un sacré bout de temps. Si tu regardes, la durée de vie moyenne d'un groupe est de deux albums, ce qui me rend un peu triste d'ailleurs. Quand tu es musicien et que tu signes ton premier contrat, ou même quand tu écris ta première chanson, ton plus grand rêve c'est "quand on arrivera à notre quatrième album, on sera enfin parfaits". Tu as cette impression qu'arrivé au troisième ou quatrième album, tu vas faire ton London Calling. Et beaucoup de groupes ne s'en approchent même pas, ils ne dépassent même pas le deuxième album. Sortir un dixième un album est plutôt rare. Ce qui est encore plus étrange, c'est quand tu nous compares à nos pairs : Oasis, Blur, Radiohead… Je ne sais même pas s'ils sont encore actifs. Oasis non, ça c'est sûr. Pulp : séparé. Ça fait bizarre, on se sent un peu seuls. On préférerait vraiment que ces groupes soient encore là, ça rendrait les choses un peu plus compétitives. Après, si tu regardes l'histoire du groupe, ce qui nous est arrivé : on a eu notre premier numéro 1 avec "If you tolerate this your children will be next" qui est une chanson en référence à la Guerre Civile espagnole, on est allés jouer à Cuba, on a chanté une chanson avec Nina Persson, on vient d'écrire une chanson pour Shirley Bassey, j'ai chanté avec Tom Jones… Si on prend quelques instants pour considérer tous ces événements, on voit que c'est tout sauf cohérent. C'est peut-être pour ça qu'on est certainement un des groupes les plus schizophrènes de tous les temps (rires). |
| Dix albums, est-ce symbolique pour toi ? |
| Je pense, oui. Il doit y avoir un interrupteur installé d'origine dans chaque musicien et si tu arrives au dixième album, quelque chose fait "ting !", une horloge se met en route… Je ne sais pas si c'est une décrépitude accélérée comme dans Blade Runner ou alors une bombe, je ne suis pas sûr, mais arrivé à ton dixième album, tu décides qu'il doit représenter quelque chose : soit tu te réinventes, soit tu célèbres ce que tu fais le mieux. On a choisi la deuxième option en se concentrant sur ce qui nous vient le plus naturellement. Je ne vais pas te mentir en disant que cet album est révolutionnaire, il ne l'est pas. C'est un album de classic rock tout ce qu'il y a de plus traditionnel, mâtiné d'étique punk. Au dixième album, tu te retrouves confronté à toi-même et on a choisi de célébrer le groupe plutôt que le réinventer. |
| À propos de cet album, vous avez déclaré un peu partout que c'était votre "dernière tentative de toucher la communication de masse". Mais déjà, comment fait-on pour écrire des chansons pour "les masses" ? |
| Si tu prends notre premier album, Generation Terrorist, tu y trouves un de nos premiers hits, "Motorcycle Emptiness". Personne ne nous a dit d'écrire cette chanson, personne ne nous a demandé d'écrire quelque chose de diffusable en radio. Ça a toujours été en nous, je crois. On a été influencé par le Clash, Guns N' Roses, Public Enemy, des groupes qui ont vendu beaucoup de disques. Si tu as l'ambition de monter un groupe de rock et que tu fais des déclarations, que tu te proclames "en mission", il faut d'abord commencer par toucher les gens. Sinon tu ne déménages pas à Londres, tu restes à faire des concerts dans ta petite ville du Pays de Galles. Mais cette phrase, "dernière tentative de toucher la communication de masse" fait référence à pas mal de choses qui se passent dans l'industrie du disque aujourd'hui. Quand tu parles avec des journalistes, certains vont te parler de plateformes digitales, de formats, te dire "hé mec, ton industrie part vraiment en couille", que tu chantes pendant que Rome brûle. Mais je n'ai pas envie de parler de formats, de plateformes digitales, de plans marketing ou de l'industrie soi-disant à genoux. Je viens d'une époque où "God Save The Queen" des Sex Pistols représentait plus politiquement pour tout une génération que Guernica de Picasso, où "Let It Be" des Beatles était émotionnellement plus pertinent que Le Baiser de Rodin. La musique occupait une grande place dans le paysage culturel, elle faisait partie de la vie des gens, elle les instruisait. The Clash m'a fait découvrir Lorca et les Sandinistes. Matt Johnson de The The m'a fait découvrir La Nausée de Jean-Paul Sartre… La musique a beaucoup joué dans mon éducation. Aujourd'hui, la musique est considérée comme un super complément pour une marque : les jeunes groupes rêvent de décrocher une pub iPod ! Nous venons du monde de l'indé où vendre quelque chose grâce à sa musique était considéré comme un péché. Maintenant c'est l'ambition de la plupart des jeunes groupes. Je ne crois pas que ce soit la bonne façon de faire. Que la musique devrait occuper une place plus proéminente dans la culture. Mais peut-être qu'on se trompe, qu'on est trop pieux, qu'on prend la chose trop au sérieux, et puis qui ça intéresse ? |
| Votre précédent album, Journal for Plague Lovers, était beaucoup plus sombre que celui-ci, alors qu'il n'a pas un an et demi. La "luminosité" de Postcards from a Young Man est-elle une réaction à ça ? |
| Pas vraiment non, c'est plus simple que ça en réalité. J'ai toujours travaillé avec les deux mêmes paroliers. Nick (Wire) et Richey (Edwards – disparu) écrivaient toujours ensemble. Je ne connais pas beaucoup de paroliers qui s'assoiraient comme toi et moi à un bureau et qui écriraient l'un en face de l'autre. Nick écrivait une ligne, Richard écrivait la suivante, etc. C'était une combinaison assez unique. Mais au moment de The Holy Bible, Richard a écrit au moins 75% des paroles, c'était évident qu'il avait un plan pour ce disque. Et pour la première fois, le contenu des paroles nous a amenés sur une toute nouvelle direction musicale, des trucs que j'écoutais quand j'étais petit : Wire, Magazine, Skids, Gang of Four… Je me suis rendu compte que c'était les paroles qui nous avaient amenés là. C'est aussi simple que ça : elles t'emmenaient ailleurs. Elles te poussaient littéralement. Si tu essayais de mettre la musique de… disons "It's Not War (Just The End Of Love)" – notre nouveau single – sur les paroles de "Peeled Apples", tu dirais "c'est comme mettre Tom Cruise dans un film d'Ingmar Bergman" : ça ne colle pas. C'est aussi simple que ça : parfois c'est juste une question de mécanique d'écriture. Pour revenir à Nick et Richey, quand ils écrivaient ensemble, ça pouvait donner des paroles comme "Motorcycle Emptiness", qui est unique en son genre, avec des mots que je n'aurais jamais vus dans une chanson de rock mais qui fonctionnent malgré tout. |
| On t'a déjà entendu renvoyer dos à dos des albums rugueux comme The Holy Bible ou Journal for Plague Lovers avec des albums plus "accessibles" comme This Is My Truth, Tell Me Yours ou Postcards from a Young Man. Est-ce là que réside justement la schizophrénie des Manics ? |
| Oui, je pense. Le premier single de The Holy Bible est "Faster" et c'est une ligne droite qui fait… (il chante) "I am an architect, they call me a butcher/I am a pioneer…", c'est comme un camion auquel tu es enchaîné et qui fonce tout droit. Le premier single d'Everything Must Go, l'album d'après, est "A Design For Life" : (il chante encore) "Libraries gave us power/The work came and made us free…", il y a un côté valse. Il n'y a pas grand-chose qui connecte les deux. Mais c'est là tout le privilège d'être dans ce groupe : il n'a pas été prévu comme ça mais c'est comme ça qu'il a tourné. Mais tu sais, même avant que Richey ne disparaisse, il y avait déjà deux versions des Manics. Gold Against The Soul n'a pas grand-chose à voir avec The Holy Bible : le deuxième album et le troisième sont très différents l'un de l'autre. On avait donc commencé assez tôt. Mais c'est ce qui est génial parce que quand tu en as marre d'une version du groupe, tu vas te replier un temps sur la deuxième. The Clash avait ça aussi. Quand tu écoutes The Clash et Sandinista!, il n'y a pas grand-chose de commun : c'est bien le même groupe mais ça sonne très différent. |
| Sur cet album vous avez collaboré avec John Cale, Ian McCulloch d'Echo & The Bunnymen et Duff McKagan de Guns N' Roses, est-ce que ces trois artistes correspondent à différents aspects de votre musique ? |
| Oui bien sûr, et de façon très proche. John Cale a été une vraie inspiration pour nous quand nous étions plus jeunes. J'avais un exemplaire de White Light/White Heat du Velvet Underground quand j'avais 15 ans et il y avait un titre dessus qui s'appelait "The Gift". Je ne savais pas que John Cale était gallois. Je ne savais pas qu'il y avait un Gallois dans le Velvet Underground. Et il y avait donc "The Gift", où un gars raconte une histoire sur toute la chanson ; très macabre l'histoire, d'ailleurs. Je me souviens l'écouter et me dire "cette voix sonne quand même très galloise mais ça ne colle pas du tout, ces mecs sont les New-Yorkais les plus cools de la planète !!!". J'ai fait des recherches et je me suis rendu compte à 15 ans que John Cale était bien gallois. Ça nous a donné beaucoup d'espoir. A cette époque, il ne se passait pas grand-chose au Pays de Galles. Le pays était dans la tourmente politique et culturelle, avec la grève des mineurs, Margaret Thatcher, le gouvernement conservateur… Et découvrir que John Cale était dans le groupe le plus cool du monde, le Velvet Underground, et qu'il venait du Pays de Galles, a été une véritable inspiration pour nous. |
| Ensuite il y a Duff McKagan et Guns N' Roses… |
| Appetite for Destruction a été mon prof de guitare durant tout l'été 1988. Tous les autres membres du groupe avait des copines – attends, Nick et Sean c'est sûr, Richey et moi non – et donc je suis resté chez moi tout l'été à apprendre à jouer Appetite for Destruction. C'est bizarre parce qu'on considère Guns N' Roses comme un groupe de heavy metal alors que c'est plutôt un groupe de rock'n'roll. Le rock est devenu le rock parce qu'il n'y avait plus de "roll", mais Guns était plus qu'un groupe de metal parce qu'ils avaient aussi le "roll". Le rock (le côté dur) n'est rien sans le "roll" (le côte sensuel), et Guns avaient les deux. Il y avait certaines paroles qui te donnaient des indices sur l'état d'esprit d'Axl Rose, qui était un vrai dingue. "Paradise City" avait de très bonnes paroles. Tu avais aussi des chansons comme "It's So Easy" qui était complètement nihilistes et tu ne peux pas nier que le rock'n'roll fonctionne avant tout au narcissisme et au nihilisme. Du moins au début, c'était vraiment ça. Instinctivement, j'adorais Guns quand j'étais jeune. |
| Et enfin Ian McCulloch… |
| Ian McCuccloch, c'est juste parfait, car c'était le premier concert de ma vie. Moi, Richey et Sean sommes allés voir Echo & The Bunnymen en 1985 sur la tournée Ocean Rain et ça reste encore le meilleur concert que j'ai vu de toute ma vie. C'est comme ton premier baiser ou ton premier amour, mon premier concert reste le meilleur. C'était incroyable et putain d'inspirant ! Avoir cette personne sur ton disque, qui sonne comme s'il faisait partie de ton groupe, c'est dur à réaliser, mec ! Ça fait fondre le cynisme sous toutes ses formes, c'est un sentiment incroyable lorsqu'un de tes héros se sent chez lui dans ton groupe. |
| Question piège : lequel préfères-tu des trois ? |
| J'ai toujours été très jaloux de la voix de Ian McCulloch, la profondeur de l'intelligence émotionnelle qu'il a dans la voix. Duff McKagan est vraiment vibrant, il y a quelques chose chez lui d'indiciblement rock'n'roll et pourtant c'est le mec le plus cool que je connaisse. Mais John Cale reste celui qui me touche au plus profond. Je ne sais pas pourquoi… Ça vient certainement de ses albums solos, qui sont à mes yeux certains des disques les plus mésestimés qui soient. Lui aussi avait cette intelligence émotionnelle dans la voix. Il l'a encore. |
| Depuis votre premier album, les Manic Street Preachers connaissent un incroyable succès ininterrompu en Grande-Bretagne alors qu'en France on connaît quelques chansons mais ça ne va généralement pas plus loin… Pensez-vous être "trop britanniques" pour nous ? |
| Peut-être que ça vient de ma très mauvaise prononciation de la phrase française "La tristesse durera" (titre de l'une de leurs chansons) – toujours aussi horrible, d'ailleurs. Peut-être que vous ne nous avez jamais pardonné pour ça. C'est vraiment étrange car nous avons pourtant énormément de connexions avec la France. Deux de nos albums les plus populaires, environ cinq millions de nos ventes, ont été enregistrés en France. Everything Must Go et This Is My Truth Tell Me Yours ont été enregistrés à Domfront, en Normandie et comptent parmi les moments les plus heureux du groupe. J'ai passé vingt semaines de ma vie dans cette partie du pays. Le producteur Mike Hedges avait un château là-bas, il avait la vieille console du studio Abbey Road, sur laquelle Dark Side of the Moon avait été enregistré. Un endroit incroyable ! Deux de mes livres préférés quand j'étais jeune étaient Les Rêveries du Promeneur Solitaire de Jean-Jacques Rousseau et La Nausée de Jean-Paul Sartre et ils ont eu un gros impact sur moi ; je ne sais pas si je les ai compris, mais ils m'ont beaucoup marqué (rires). Je suis aussi très fan de cinéma français… Ma femme est à moitié française, elle a de la famille à Marseille. Je passe beaucoup de temps en France… C'est peut-être pas plus mal qu'on ne vende pas trop de disques ici, parce que j'y viens beaucoup. C'est plus confortable ainsi. |
| Il y a troisième aspect chez vous, qui est la reprise. Vous en faites depuis votre premier album. Est-ce une autre façon d'approcher la musique ? |
| Oui, c'est la récréation. Mais je ne pense pas qu'il y ait quelque chose de subversif à reprendre une chanson pop. On n'attire pas l'attention en disant "hé hé, regardez ce qu'on a fait !". Parfois c'est très appréciable de faire quelque chose sans but particulier. Avant de commencer un album, on se fixe toujours un but, un "ordre de mission", avant même d'écrire la moindre note. Il y a toujours une pression avant d'entrer en studio, une pression à être dans les Manics, parce qu'il y a toutes ces idées qui se sont formées avant même que la musique soit écrite. Pour enlever cette pression, parfois on va juste jouer une chanson qu'on aime ; sans but, sans manifeste, sans pression, juste pour le fun. "Umbrella" de Rihanna, par exemple, est celle qui trouble le plus les gens. Mais je la trouve très bonne, j'adore la jouer, j'adore chanter ces paroles qui n'ont pas été écrites par Nick et Richey… Mais je ne vais la chanter à vie non plus… "Raindrops Keep Falling On My Head" ramène aussi de bons souvenirs. C'est une autre version du groupe, c'est les Manic Street Preachers qui gambadent sur la plage… (rires). |
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| Propos recueillis par Michael Rochette
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