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Interview de Mathieu Boré
Mathieu Boré
   
Les gens qui font vivre le jazz aujourd'hui sont des gens qui ont su moderniser le package.
   
Est-ce que vous pouvez nous expliquer comment vous êtes venu à la musique ?
Mathieu Boré : Oh, comme dans toute famille, on va dire, un peu ouverte sur la culture, j’ai fait du piano classique à partir de l’âge de sept ans jusqu’à mon adolescence où là j’ai préféré faire du rock dans mon garage avec mes copains de lycée. Donc là j’ai découvert le micro. Mais après c’est plutôt un apprentissage sur le terrain. Je suis plutôt autodidacte. Toute la musique rock, jazz, ce sont des choses que j’ai découvertes par moi-même.
Vous parlez de groupes de rock, vous avez été leader de deux groupes de rock, c’était quoi au départ les groupes qui vous ont accroché ?
Mathieu Boré : Ben, pour moi les deux groupes de mon enfance et qui, en fait, sont toujours groupes de référence pour moi, c’est les Beatles et un groupe américain qui s‘appelle les Stray Cats, revival rockabilly mais qui aujourd’hui encore par Brian Selzner fait quand même de la musique américaine dans son ensemble et c’est cette musique-là que j’aime. Voilà ces deux groupes résument bien mes goûts musicaux, même si j’aime plein d’autres groupes. C’est à la fois la musique américaine dans son ensemble, c’est- à -dire à partir du blues jusqu’au swing, et après il y a la pop anglaise, c’est à peu près mon terrain d’action.
Concrètement, après le lycée quand est-ce que vous vous mettez à la musique un petit peu plus professionnellement ?
Mathieu Boré : Le problème c’est qu’être professionnel ça veut dire gagner sa vie. C’est quelque chose que j’ai atteint il y a seulement une dizaine d’années quand j’ai commencé à jouer dans les clubs de jazz, régulièrement. Avant je faisais du rock et je jouais dans les bars, quelques festivals, mais bon c’était amateur pour le coup puisque je ne gagnais pas ma vie en jouant de la musique.
Alors le changement de rock à jazz ça vient d’où ? Est- ce que c’est un coup de cœur pour quelque chose de particulier ?
Mathieu Boré : Non, parce que le jazz était induit dans la musique que j’ai toujours fait. J’ai arrêté mes études de piano classique avec Gershwin. Je suis revenu à Gershwin en jouant du jazz. Au milieu de ça je suis passé au milieu de toutes sortes de musique mais parce que ça correspond aux rencontres qu’on fait. Et puis, j’aime beaucoup de choses donc en fait c’est un peu … En fonction des rencontres, je fais des mélanges.
Comme vous avez commencé dans les clubs de jazz est-ce que vous pouvez expliquer un peu l’ambiance de ces clubs de jazz, il y a toute une mythologie autour de ces lieux, alors c’est comment un club de jazz, est-ce que c’est vraiment des caves ?
Mathieu Boré : Oui, oui, c’est comme ça. Mais, je suis désolé de ce que je vais dire, mais tout ça est en train de mourir, c’est assez … triste, je sais pas mais en tout cas c’est comme ça. Moi j’ai connu, j’aurais tendance à dire, la fin de cette période. Elle a duré longtemps. Je crois qu’à partir des années 60 cette scène a été très vivace, après je pense qu’il y a eu des hauts et des bas, dans les années 70, cela n’a pas très bien marché. Jusqu’en 2000, il y avait encore des clubs dans lesquels on jouait et il y avait des gens qui dansaient, parce que la musique qu’on fait est quand même essentiellement destinée à la danse. Mais tout ça vraiment est en train de disparaître. Alors je pense que cette musique - là n’est pas morte, et que, de toutes façons, elle existe ailleurs, sous d’autres formes. Les gens qui font vivre cette musique aujourd’hui sont des gens qui ont su moderniser le package. Voilà, ceux qui sont restés comme on fonctionnait dans les années 60, je pense qu’eux, de toutes façons, sont rattrapés par plein de choses, ce qui paraît logique d’ailleurs.
Et quand il y a dix ans vous commencez dans les clubs de jazz, ça vous apporte quoi ? Des rencontres avec des musiciens, une autre ouverture d’esprit ? Peut -être un côté un peu plus free, dans le jazz ?
Mathieu Boré : Non, les clubs, et c’est pour ça qu’ils sont si importants, c’est en effet de jouer avec plein de musiciens, et c’est surtout jouer. Et c’est quand on joue en live que la musique vit et donc qu’elle évolue. C’est fondamental pour un musicien de pouvoir jouer dans un club. Et le côté le plus dramatique dans tout ça, c’est que la disparition des clubs fait qu’on ne joue plus. Pour les musiciens, surtout pour la musique jazz, faite pour la danse, c’est très important de jouer.
Tout à l’heure on parlait de Gershwin. Le premier album était en hommage à Fats Domino, pourquoi lui, et dans le jeu, qu’est ce que cela apporte de jouer du Fats Domino plutôt que du Gershwin ?
Mathieu Boré : Bon, la première chose c’est que moi je suis chanteur- pianiste. Bon, Fats Domino c’est quelqu’un que je connaissais depuis longtemps puisque ça fait partie de la musique que j’écoutais quand j’étais jeune. Mais je suis revenu à Fats Domino justement quand je suis rentré dans le milieu Jazz. En fait, je suis rentré dans le milieu Jazz par le biais de la Nouvelle Orléans, Fats Domino étant un musicien de la Nouvelle Orléans, ça collait.
Parce que quand même tout est fait sous forme de « chapelles », dans notre pays, donc il faut pouvoir entrer. Moi j’ai eu la chance de pouvoir être accepté dans cet univers-là grâce à la musique de Fats Domino. Etant chanteur – pianiste, j’ai découvert chez Fats Domino un songwriter. Une musique très simple mais mélodique, avec des textes super efficaces et un jeu de piano pareil, super efficace. Donc, voilà, j’ai approfondi le répertoire de Fats Domino et ça a vraiment correspondu à plein de choses qui me convenaient, c’est -à -dire un jeu de piano simple et efficace, des chansons simples et efficaces.
Finalement quand on lit vos comptes rendus de concert, il y a un côté danse. On a l’impression que c’est le swing qui vous intéresse, faire bouger le public ?
Mathieu Boré : De toutes façons, en live, le but c’est de faire danser les gens. Enfin, danser au sens large, le but c’est qu’il y ait du rythme et que les gens rentrent chez eux et qu’ils aient passé un bon moment. Après, sur album, sur disque, on dit d’autres choses, forcément …On essaie de faire des choses plus recherchées. Tout simplement des ambiances qui passent sur disque. Les gens peuvent écouter des choses chez eux, en concert ça passera moins bien parce que en concert, il y a une adrénaline, chez nous, mais aussi chez le public. Les gens attendent des choses différentes.
Les deux autres albums c’est « Doo Woop » et « Sometimes on my own » qui était plus intimiste, vous pouvez nous expliquer un peu les différences entre ces deux albums ?
Mathieu Boré : Ben écoutez, le deuxième album « Doo Woop » c’était la continuité de mon hommage à la musique américaine des années 50. C’est vrai que le troisième album, donc « Sometimes on my own » , là j’ai commencé à travailler les thèmes de jazz des années 30 donc de Gershwin, Berlin( ??) et compagnie. J’ai commencé à faire quelque chose que certains disent plus personnel et c’est vrai que le dernier album « Frizzante », c’est la continuité, je pense que tout ça a une logique.
Alors parce que aujourd’hui, tout passe un petit peu par internet, je suis allée faire un tour sur les forums et souvent c’est un public averti et aussi un public assez féminin qui aime beaucoup chez vous la manière dont vous faites des reprises. Comment on réfléchit à une reprise, comment on fait une bonne reprise, comment on s’imagine une bonne reprise ?
Mathieu Boré : D’abord, je pense qu’on ne l’imagine pas. Il y a des morceaux qu’on aime. C’est ça qui est fantastique dans la musique, on a le droit d’avoir des coups de foudre, plein de coups de foudre, a priori pas comme dans la vie, on peut avoir plein de coups de foudre. Et donc une chanson, on l’aime et on la chante. Et je pense qu’à un moment, c’est une chanson qui devient une chanson qu’on a écrite soi-même. Et là, à partir de ce moment-là, je ne sais pas, on pense que c’est bien de la chanter. Et puis je pense aussi qu’il y a l’accueil du public, quand on joue un titre en live et que ça fonctionne pas du tout, on se dit que peut être que je suis pas très bon là dessus donc .. soit je la retravaille, soit je la laisse tomber et puis je reviendrais peut être dessus. Mais finalement, c’est comme une composition, c’est pareil.
Alors d’un de vos Hits, toujours sur internet, c’est « Just a gigolo », parce que c’est une reprise mais qui a quelque chose de plus doux, de plus mélodique en fait. Est ce que vous pouvez expliquer ce coup de foudre- là, en l’occurrence ?
Mathieu Boré : En fait ce morceau, il a été popularisé par Luis Prima et Luis Prima il a collé deux morceaux. Il commence « Just a gigolo » et puis y colle « I got nobody » à la suite, c’est vraiment fait pour la danse son truc. Il se trouve qu’au départ, cette chanson est une chanson allemande qui a été ensuite traduite en américain, parce que les américains ont senti qu’il y avait un vrai potentiel. Et donc si vous voulez moi je me suis inspiré de la version originale qui est la version des années 30, le morceau a été écrit en 29. En fait pour ne rien vous cachez j’ai adoré ce titre, enfin sa version originale, parce que, la version originale, elle est plus longue. Il y a ce qu’on appelle en jazz un « verse ». C’est- à -dire qu’il y a une sorte d’introduction, même si eux, enfin dans la nomenclature américaine, le « verse » c’est le couplet, et le chorus c’est le refrain. En jazz on a tendance à faire toujours le refrain. Sauf qu’en fait les chansons, à l’époque, elles sont écrites avec un « verse » et un chorus. Et le « verse » de « Just a gigolo » est absolument terrible, il est poignant. L’histoire est absolument horrible puisque c’est quand même l’histoire d’un militaire à qui on a donné trois médailles à la fin de la guerre et qui n’a pas un rond pour manger, donc c’est 29, vous voyez, c’est la grande crise, donc il se prostitue. Il se prostitue pour gagner sa vie. La version de Luis Prima, personne ne pense à ça, à la limite « Just a gigolo », les gens peut-être pensent à Belmondo, voilà. Alors qu’au départ, c’est une chanson absolument tragique. Moi, ce qui m’a plu dans ce morceau, mais c’est finalement la démarche que j’ai en général dans les chansons de jazz, c’est que justement ça raconte des histoires, et ces histoires sont intéressantes justement parce qu’il y a un « verse », une introduction qui présente le tableau et donc, du coup, tout le texte, dans son ensemble, a un sens.
Alors pour en revenir à l’actualité avec FriZZante, il y a quatre compositions dont deux que vous partagez avec une certaine Suzie, avec qui vous avez déjà partagé des concerts. Est-ce qu’on peut parler de cette collaboration ?
Mathieu Boré : Ben écoutez, la collaboration, elle est assez simple, elle est assez évidente. Quand on a commencé à chanter ensemble, on avait énormément de goûts en commun, notamment Buddy Olly, enfin la musique américaine, toujours années 50. Donc on a chanté en harmonie tout de suite et il se trouve que nos voix allaient ensemble. Elle a une voix plutôt grave, donc elle peut faire des harmonisations que moi, j’ai un peu de mal à faire parce que c’est un peu haut. Donc du coup nos voix se marient assez bien et puis voilà, Suzy Blackstone étant anglophone, c’est très pratique pour écrire des chansons parce qu’on peut échanger un certain nombre d’idées et ça va plus vite que quand on est tout seul pour écrire un texte.
Le jazz, ça va forcément avec la langue de Shakespeare et pas de Molière ?
Mathieu Boré : La musique que j’aime, elle passe par la langue anglaise. Après, il y a des gens comme Charles Trénet, même comme Brassens, Gainsbourg qui ont créé une musique en français avec une grosse inspiration américaine, swing. Moi je sais que j’ai écrit des choses qui sont plutôt dans cette veine – là. Mais en tout cas, pour moi, l’erreur fondamentale et c’est ce à quoi je me suis heurté pendant des années, c’est -à -dire la volonté de faire une musique … En France, on voulait bien de la musique américaine mais il fallait qu’elle soit traduite en français, enfin jusqu’il y a encore pas longtemps. Ce que vous faites c’est très bien, mais il faut le chanter en français. Ca n’a pas de sens, enfin, pour moi, ça n’a pas de sens artistique. Et je pense que nous autres français avons tout à fait les moyens de faire de la chanson anglophone de qualité équivalente à celle des suédois, des allemands, des belges et, même je pense, des anglais ou des américains. De toutes façons on apporte d’autres choses. Je pense qu’on est relativement crédible. A condition de travailler, de bien respecter un certain nombre de choses.
On parlait de reprises tout à l’heure, sur cet album, il y a des reprises de standard et il y a une chanson c’est Carioca qu’on connaît en France par le biais d’un film des nuls et qu’on connaît en version française et c’est vrai que là on découvre, je suppose, la version originale.
Mathieu Boré : oui, tout à fait, même si moi, mon inspiration n’a pas été la version de Fred Astaire mais celle de Gaetano Velozo. Mais pour le coup la version de Gaetano m’a énormément touché parce qu’elle m’a rappelé la version de Paloma dans le film d’Almodovar. Dans cette version de Carioca, j’ai trouvé la même émotion. Pour le coup, je suis allé vers quelque chose d’assez différent parce que je ne me suis pas inspiré de la version jazz de Fred Astaire.
Alors par rapport au nom de l’album, pourquoi FriZZante, avec 2 grands Z ?
Mathieu Boré : Ben les deux grands ZZ c’est un petit clin d’œil au Jazz, forcément. C’est graphique, c’est plutôt rigolo. Et puis Frizzante, comme le disque a été enregistré en Italie, le mot en lui même veut dire frétillant,du coup ça évoque plein de choses qui correspondent assez bien, je crois, à la musique qu’on a enregistré.
C’est assez amusant, j’ai lu que vous aviez enregistré en Italie, et je me suis dit que c’était étonnant parce que je ne vois pas l’Italie comme un pays où le jazz va bien, en fait.
Mathieu Boré : Et bien, je pense que c’est exactement le contraire. Je pense que s’il y a un pays où le jazz, et même sûrement la musique en général, s’exprime et vit, c’est bien en Italie. C’est un pays que je connais bien, pour y être allé plusieurs fois, en touriste mais là j’ai découvert les musiciens et ce qui m’a vraiment plu, c’est de voir des gens qui avaient une palette très large. Ce sont des gens qui viennent pour la plupart du classique mais ils sont passés par le rock et par le jazz. Donc ce sont des gens qui ont une ouverture d’esprit qui, moi, me convient très bien.
En parlant d’ouverture d’esprit, en étant passé par le rock et le trip hop aussi, aujourd’hui à force d’être dans la musique des années 30, des années 50, on doit quand même s’intéresser au reste, est-ce qu’il y a des artistes actuels, s qui vous touche particulièrement ? Pas forcément du jazz
Mathieu Boré : Ah mais de toutes façons, j’écoute du jazz qui va jusqu’aux années 50, de toutes façons moi j’écoute des chansons. Moi ce qui me plaît, ce sont les gens qui écrivent des chansons, après elles peuvent prendre toutes les formes possibles et imaginables, sincèrement.
Alors qu’est-ce qu’il y a dans la discothèque de Mathieu Boré ?
Mathieu Boré : J’ai eu pas mal de coup de cœur dans les années 90, sur des groupes américains, notamment. J’étais très fan de « The love and special sauce ». J’ai bien aimé « Portishead », j’ai bien aimé ??????, j’ai adoré un groupe qui s’appelle Morphine dont le leader est mort d’une crise cardiaque à 50 ans, sur scène. Mais tout ça ce sont des mélanges, c’est- à -dire que tout ça c’est de la musique américaine qui mélange … J’avais bien aimé un groupe qui s’appelle US3, qui est ressorti il y a pas très longtemps, qui reprend des thèmes blue note mais avec un mec qui rappe. Voilà… J’avais adoré Morcheeba, quand c’était sorti, j’avais vraiment, au niveau des mélodies, pris une grande claque. Mais l’avant dernier disque de Mac Cartney, qui a deux-trois ans, est pour moi un chef d’œuvre qui est au niveau des plus grands disques des Beatles. J’adore Costello, Elvis Costello. Je sais pas, il y a plein de choses ... Après, j’écoute de temps en temps des choses. J’avais beaucoup aimé un groupe qui s’appelle Santogold, je suis tombé sur ce groupe, j’ai trouvé le mélange absolument génial. On retombe sur le coup de foudre, c’est- à -dire on écoute un truc et ça vous balaie.
Peut-être depuis quelque temps, j’ai moins … Finalement dans les années 90, il y avait peut -être plus de choses, mais c’est vrai qu’il y a un gros retour de la reprise, et je suis bien placé pour en parler. C’est vrai que la création peut-être souffre un peu en ce moment.
   
Propos recueillis par Lajoinie Adeline
     
     
     
     
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 Artiste
 Mathieu Boré


 Interview(s) Date publication
 Interview de "Mathieu Boré" 04/01/2010



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