Interview de Pete Yorn |
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Pete Yorn
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| "Je jouais trois notes et ça sonnait immédiatement comme les Pixies! Même les guitares acoustiques avaient ce son..." |
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| Ce disque a été enregistré il y a deux ans. Quel effet ça vous a fait quand il est enfin sorti ? |
| Pete Yorn : Ça été génial. Au moment où je l'ai enregistré, je l'adorais et je voulais qu'il sorte immédiatement, mais j'avais terminé un autre disque et j'avais des obligations auprès de mon label américain à l'époque pour le sortir en premier. C'était aussi un disque merveilleux, mais avec un feeling totalement différent. Il y avait une énergie sur ce disque que j'avais très envie de retranscrire en live alors que l'autre était plus doux, plus folk et j'étais déçu de ne pas pouvoir le sortir tout de suite. J'ai attendu et attendu et là enfin… |
| Vous pouvez vous en libérer ! Je ne sais pas si c'est le cas dans le monde entier, mais avec le précédent album de duos avec Scarlett Johansson, vous êtes soudain devenu très populaire auprès de gens qui n'avaient jamais entendu parler de vous. Vous l'avez vécu comment ? Ça a été un gros changement ? C'était bizarre au départ ? |
| Non, on était juste contents de voir, en particulier ici en France, que le disque avait du succès. L'album a coûté 2000 dollars et a été enregistré dans le garage d'un ami. C'était une sorte d'expérience. On ne savait même pas si on allait le sortir ou quoi. Mais quand on l'a terminé, qu'on a laissé un peu de temps passer, on a constaté qu'on l'aimait toujours, on aimait cette musique et des gens voulaient qu'on sorte ce disque, donc on s'est jeté à l'eau. On est contents qu'il soit sorti, qu'on ait même pu faire un peu de promo, que les gens l'aient apprécié de cette façon. C'était génial. |
| A l'origine, vous êtiez plutôt indé, vous faisiez de la musique plutôt douce, plutôt underground et soudain, vous vous êtes retrouvé dans les magazines féminins parce que vous êtiez en duo avec Scarlett Johansson. Vous avez des anecdotes étranges à ce sujet ? Ou bien vous avez suivi le mouvement en profitant de l'expérience ? |
| J'ai suivi le mouvement. J'ai l'habitude. Déjà pour mes albums solo en Amérique, je me souviens que ma première séance photos était pour le magazine Vogue et je me disais : mais qu'est-ce que je fous dans Vogue ? C'était marrant d'avoir une partenaire. Habituellement, il n'y a que moi, je suis un auteur et un interprète solitaire. Une des raisons pour lesquelles je voulais faire cet album, c'était pour voir ce que ça faisait de ne pas être responsable de tout, de ne pas avoir toute la pression sur moi. Donc c'était cool d'avoir une partenaire comme Scarlett qui attirait l'attention pendant que je pouvais me relaxer dans mon coin. |
| On vous a beaucoup comparé à Lee Hazelwood et Nancy Sinatra. C'était assez flatteur. C'était assez juste je pense… |
| Oui, on a eu droit à tout, de Lee Hazelwood à Sonny & Cher. |
Sonny & Cher, je ne trouve pas, mais Lee Hazelwood et Nancy Sinatra, certainement, parce qu'il y avait cet élément de légéreté.
Ce nouvel album est produit par Frank Black. Ça s'est passé comment ? Vous connaissiez Frank Black ? Etait-ce un de vos héros ? |
| C'est un drôle d'effet du hasard. J'étais fan des Pixies, mais qui ne l'a pas été ? il était dans mon colimateur en tant que producteur, mais une vieille amie que je n'avais pas vue depuis au moins sept ans, est passée chez un ami commun en 2008 alors que je travaillais un morceau. Et je lui ai joué mes dernières chansons. Elle les a écoutées et a dit immédiatement : tu devrais les enregistrer avec Charles Thompson. Et je lui ai répondu : c'est qui, Charles Thompson ? Et elle m'a fait : c'est Frank Black, tu ne savais pas que c'était son vrai nom ? Non, je ne le savais pas, j'ai appris une chose ce jour-là. Donc j'ai dit, oui, bien sûr, je devrais travailler avec Charles Thompson. Pourquoi pas ? Tu peux arranger le coup ? Et elle m'a répondu : je vais voir ce que je peux faire. Et puis, elle est repartie et je n'ai pas vraiment compté là-dessus. Je ne savais pas si elle le connaissait, si elle pouvait le contacter. Les gens ont tendance à raconter n'importe quoi parfois. J'ai oublié cette histoire et deux semaines après, j'ai reçu un email de Frank Black. Ce n'était pas son adresse mail, mais ça venait de lui. Il disait : eh Pete, ça va, j'ai parlé avec Nancy – mon amie s'appelle Nancy – et elle m'a dit : faisons un disque. C'est comme ça que ça a commencé. Je savais qu'il fallait que ça se produise et immédiatement, j'ai eu l'idée de faire quelque chose de très rapide, au débotté, de très inspiré, de préférence en live. J'ai tout de suite pensé à un disque rock'n'roll. Je me suis dit, allons-y. On en a discuté, on s'est organisé et finalement, je suis allé dans l'Oregon où il a un petit studio. On a enregistré tout l'album en cinq jours. |
| C'est bien retranscrit sur l'album. Il est très immédiat. Les chansons sont très bien ficelées, mais on sent aussi l'énergie. J'ai lu que pendant l'enregistrement, vous aviez la grippe, donc comment avez-vous eu cette énergie tout en luttant contre les microbes ? |
| Oui, je me sentais comme une merde, oops, excusez ma grossièreté. Je me suis gavé de médicaments, j'ai fait des inhalations, tout était bon pour me remettre. Au début, je pensais, oh, non, Frank ne va pas vouloir m'approcher, je suis malade. Je lui ai dit, mec, je suis malade… Et il m'a répondu : Fuck, allons-y ! Ne t'en fais pas. J'étais très surpris. Il s'en foutait, il n'a pas peur des microbes. Ça m'allait très bien. Moi, à sa place, je me serai tenu à l'écart. Il s'en foutait complètement, il m'a dit qu'on avait du boulot alors autant s'y mettre. Nous sommes allés en studio et je ne me sentais pas très bien, mais j'étais toujours passionné par le projet et je voulais que ça le fasse, donc on a tout donné. Aujourd'hui, je ne me souviens plus tant d'avoir été malade, enfin, si je m'en souviens, c'est parce que ça a donné un côté plus rauque à ma voix. L'effet était réussi. |
| Très réussi. Vous n'avez pas eu peur au début ? Frank Black a une très grosse personnalité, sans parler de ce son. Le son des Pixies est immédiatement identifiable. Vous n'aviez pas peur d'être écrasé par tout le poids de l'héritage ? |
| Ça ne m'a pas traversé l'esprit. Je sais que j'ai mon propre son, je savais que j'arrivais avec des chansons très personnelles qui exprimaient des choses que je voulais vraiment dire. Je me suis dit qu'il pourrait souligner ce que je fais. Je lui ai dit que je voulais que ce soit un nouveau chapitre dans ma façon de faire des disques, que je voulais vraiment définir là où j'en étais en ce moment. Il m'a aidé à le faire. Le plus cool, c'est qu'il m'a dit : n'amène pas de matériel, j'ai des guitares, j'ai des amplis, j'ai tout ce qu'il faut. Du coup, il accordait sa guitare, la branchait, me la passait et me disait, vas-y. Je jouais trois notes et ça sonnait immédiatement comme les Pixies! même les guitares acoustiques avaient ce son, mais je pense que cette combinaison avec mes chansons et ma voix a donné quelque chose. Il y a une touche de Pixies que j'adore, mais c'est aussi très différent. |
| Le fait d'avoir baptisé ce disque de vos initiales signifie qu'il est très personnel, que vous y croyiez fort. |
| J'ai cru en tous les disques que j'ai sorti. |
| Je voulais dire par là qu'il était très personnel. |
| Oui, il est personnel, mais ce sont aussi des observations sur d'autres personnes. En vérité, je veux qu'il soit connu comme étant le Black Album. Comme tu le sais, je l'ai enregistré et il est resté en attente pendant un moment parce que je devais sortir d'autres disques avant celui-là et mes amis me demandaient toujours : alors tu en es où avec le Black Record ? C'est comme ça qu'il a fini par s'appeler dans mon cercle d'amis. Je n'allais pas l'intituler comme ça, je crois que ça été déjà fait, mais pour moi, c'est le Black Record, j'en parle toujours sous ce nom. Au moment de faire la pochette, on m'a dit qu'on allait mettre mon nom dessus et que pour le classer, il fallait lui donner un titre. Et quelqu'un a dessiné les lettres PY, j'ai trouvé ça cool… |
| Si je chronique ce disque, j'en parlerai comme du Black Record. C'est un bon titre. J'ai été frappée, dès vos débuts, par le côté songwriter élégant. Vous avez des modèles en matière d'écriture ? Des héros ? |
| Oui, mais je ne sais pas si ça s'entend, je suis un mauvais imitateur. Quand j'ai commencé à composer, j'étais obsédé par Morrissey et je voulais écrire des chansons dans son style. J'essayais même de prendre l'accent anglais en chantant. Je devais avoir 13 ou 14 ans, c'était horrible. Je voulais écrire des chansons comme les Smiths à mes débuts et ça ne m'a jamais quitté, j'ai toujours cette base en moi, même si ma musique ne sonne pas comme ça. Sur le plan des paroles, je suis attiré par des artistes qui savent exprimer des choses sur la condition humaine et la vie en général sans être prétentieux, ni trop niais. J'essaie de faire en sorte que mes chansons d'amour ou de désamour ne soient pas trop "oh, pauvre de moi". Je n'aime pas la musique de geignard. J'essaye aussi qu'on puisse se reconnaître dans mes chansons, d'établir une vraie connection. Je pense que c'est ce que fait toute forme d'art réussie, que ce soit dans la peinture ou le cinéma. C'est l'objectif. C'est ce qui m'inspire. |
| Quelles ont été vos premières émotions musicales ? Quand est-ce que ça s'est produit ? |
| J'ai toujours été attiré, pas tant par les paroles, mais en priorité par l'émotion que me procurait une mélodie. On peut écouter de la musique classique où il n'y a pas de paroles, mais une belle mélodie va évoquer toutes sortes de sentiments, faire pleurer, rire. J'ai été naturellement attiré par cet aspect de la musique avant de m'attarder sur ce que les paroles racontaient. Je me souviens que j'écoutais en boucle une chanson intitulée "Moon River" dont Audrey Hepburn chante une version dans le film "Breakfast At Tiffany's". La mélodie et les paroles, mais même la mélodie seule m'emplissait d'une tristesse agréable. J'aime les chansons qui me font pleurer, mais pas de façon geignarde. Je suis attiré par les morceaux qui transmettent une émotion. |
| Parfois, on peut pleurer à cause d'une chanson pas forcément triste, mais juste très riche en émotions. Un morceau comme "Harvest Moon" par exemple est très touchant sans être particulièrement triste. La voix et l'atmosphère sont très émouvantes. |
| J'apprécie vraiment ce que je ressens avec une vraie belle mélodie. Pendant des années, j'ai composé des mélodies qui évoquaient ensuite les paroles que j'allais composer. |
| Vous avez débuté la musique de bonne heure. Qu'auriez-vous fait si vous n'aviez pas été musicien ? |
| La musique a toujours été très naturelle pour moi. Je n'ai envisagé d'en faire une carrière qu'à la fin de mes études. Je m'apprêtais à étudier le droit. Mon père, à l'origine, voulait que je sois avocat spécialisé dans la finance. |
| Une carrière sexy... |
| Ouais. Je lui ai dit après, quand j'étais en fac, que ça ne me branchait pas du tout et il s'est montré cool, en se disant que j'allais sans doute devenir avocat dans un autre domaine. Et puis à un moment, je me suis mis à écrire tellement de chansons que je me suis dit que je devrais essayer la musique. J'ai eu mon diplôme et aussitôt après, je me suis lancé dans la musique. J'ai écumé les clubs de Californie pendant des années et quatre ans après la fin de mes études, j'ai décroché mon premier contrat. Et an après, mon premier disque est sorti. |
| Vous avez débuté il y a près de dix ans. Ça vous arrive de regarder en arrière et d'avoir des regrets ? Vous avez appris beaucoup de choses ? Y a-t-il des erreurs qui vous ont permis d'apprendre ? |
| La vie en général est un bon terrain pour apprendre et il faut en profiter. Parfois, j'ai l'impression que j'en savais bien plus que maintenant avant même de débuter, du moins, je le croyais. Et puis, en route, je me suis dit, peut-être que j'étais un peu confus ou perdu et on s'en sort… On en apprend en permanence, on remet les compteurs à zéro. On apprend pour en revenir à cet état de pureté qu'on avait en débutant et je pense que les grands artistes peuvent faire cela, peuvent aller droit au but. On grandit, on vit de plus en plus de choses, mais en même temps, on ne laisse pas toutes ces expériences nous faire croire qu'on sait tout. J'essaye toujours de préserver et de revenir à l'innocence. C'est important de garder quelque chose d'enfantin. C'est si facile de devenir blasé, de se dire qu'on a tout vu, fait un million d'interviews. Je crois que c'est une question de perspective. Il faut garder un œil neuf sur les choses, être présent dans l'instant. Quand on est jeune, c'est facile, mais une fois qu'on a fait et refait les mêmes choses, on a tendance à l'oublier. J'essaye de garder ça en tête. C'est valable dès que je commence à écrire une chanson ou à enregistrer. Il faut être présent… |
| Sur l'album, il y a une chanson que j'adore sur les bonheurs et les joies de l'enfance. Vous parlez d'innocence, c'est quelque chose qui vous inspire ? |
| La chanson "Velcro Shoes" ? Je pense que j'ai écrit cette chanson dans un moment où jétais un peu perdu, j'aurais adoré retourner au paradis, mais on apprend vite que c'est impossible. Il est seulement possible d'aller de l'avant. Ce n'est que là, je pense, qu'on trouve le vrai bonheur. Les gens restent coincés en essayant de retourner en arrière à tout prix, se raccrochent à tout ce qu'ils peuvent, mais ça ne les rend que plus malheureux. Je crois qu'à un moment, j'étais un peu confus à ce sujet. Je célébrais tous ces moments de mon enfance. Tous les éléments de cette chanson sont autobiographiques, mais à la fois, elle a un côté doux-amer et elle est pleine d'énergie sur l'album, donc elle est sympa à jouer sur scène. |
| Et la chanson "Rock Crowd ?" C'est aussi un des morceaux phares du disque. Elle parle de votre lien avec le public ? A quoi ressemble cette relation ? |
| J'ai aussi écrit cette chanson quand je n'allais pas trop bien. Comme beaucoup de mes chansons d'ailleurs. J'étais en train de lutter contre le trac. C'est bizarre, je suis toujours un peu nerveux avant un concert, mais quelque chose s'est produit et j'ai ressenti ce trac monstrueux, je suffoquais sur scène, je voulais m'en aller, je ne pensais qu'à ça toute la journée, je ne pouvais pas en profiter parce que je ne pensais qu'au concert. Et dès que je montais sur scène, ce sentiment disparaissait. Après, tout allait bien, mais quand je me réveillais le lendemain, la peur était revenue. J'ai eu l'idée de célébrer ces moments sur scène, de saluer la façon dont je peux dépasser ce qui d'une certaine façon tentait de me retenir et de vivre ces instants avec le public, de parler de notre interaction, de la façon dont j'interagis avec le public. Tu as parlé des deux chansons les plus… Elles ont l'air des deux chansons les plus légères, alors qu'en réalité, elles abordent des concepts intéressants pour moi. |
Ce sont mes deux préférées, celles qui m'ont instantanément frappée. J'écoute toujours un album de bout en bout, mais ce sont les deux premières qui m'ont fait presser le bouton "repeat". Je voulais comprendre les paroles, savoir de quoi elles parlaient, les ressentir en quelque sorte.
Quelle est la question qu'on ne te pose jamais et que tu aimerais qu'on te pose ? |
| Je n'ai pas compris… |
| Quelle est la question qu'on ne te pose jamais et que tu aimerais qu'on te pose ? |
| Mon dieu… On me les a toutes posées ! Demande-moi quel âge à mon grand-père. |
| Comment va ton grand-père ? |
| Non, quel âge a-t-il ? |
| Ok, quel âge a-t-il ? |
| Il a 101 ans. |
| C'est fantastique... |
| C'est un type génial. Il subit une opération du dos aujourd'hui et on pense tous à lui. Autrement, tout va bien. C'est un miracle, il n'a jamais été malade de sa vie et il doit se faire opérer des reins, sinon, il n'en aura plus pour longtemps. Donc on espère que tout va bien se passer. |
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| Propos recueillis par Isabelle Chelley
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