« Si Marseille a pu s'imposer sur la scène nationale et internationale, c'est parce qu'on a réussi à grimper tous ensemble, en étant unis, soudés... »
Quand on s’était rencontrés en 2008 pour Second Souffle, tu disais te demander si tu voulais encore faire de la musique. A priori, la réponse est oui…
C’est vrai, l’envie est revenue. Mais après la sortie de mon dernier disque, je me suis posé beaucoup de questions, à savoir si j’avais encore ma place dans ce milieu, si j’avais encore envie de continuer, si j’avais encore des défis, des challenges. Et puis c’est la passion qui m’a rattrapée. Je n’avais vraiment pas anticipé de faire un nouvel album. Encore moins celui-là. Et puis c’était un été à Marseille. Je m’en souviens bien, je faisais des travaux chez moi la journée. Et le soir, j’écoutais des sons que des gars m’avaient envoyés sans que je leur aie demandé. Et, étrangement, quand j’écoutais les prods, ça me faisait penser à des gens. Je réfléchissais plus comme un réalisateur artistique que comme un rappeur. J’ai commencé à noter tout ça, à écrire des bouts de textes. Et je me sui dit : « pourquoi ne pas faire un petit projet, vite fait, juste pour le fun et pour le plaisir. Et, ni vu ni connu, quand j’ai commencé à regarder le tracklisting des gens auxquels j’avais pensé, je me suis rendu compte que c’étaient tous des gens de Marseille. A croire que c’était dans mon inconscient. Donc, c’est comme ça que l’album est né. Mais je ne pensais pas en arriver à créer un label, sortir un vrai gros projet.
Tu es resté très proche de la scène marseillaise. Avec des sorties annoncées pour Carpe Diem, Lygne 26, Ghost Dog, Sale Equipe… Tu la vois comment cette nouvelle scène ?
Ca bouillonne. Ce qu’il faut savoir c’est qu’à Marseille, il est très difficile de se faire une place pare qu’il y a des entités qui sont très présentes et qui captent toute la lumière. Des entités comme IAM, la FF, les Psy 4. C’est dur pour ceux qui sont derrière d’exister et de dire : on est là ! Là om la scène marseillaise a progressé, c’est qu’elle est sorti de ce vieux fantasme selon lequel IAM, la FF ou les Psy 4 allaient sortir tout le monde. Les gens se prennent plus en main eux-mêmes. Et puis je pense qu’ils ont bien compris que ce n’était pas en refaisant du IAM, du Psy 4 ou du FF qu’ils allaient faire quelque chose. Donc, c’est une scène qui bouillonne. Je pense que 2010 va être une année importante pour le rap marseillais. Je ne te cache pas que, ces dernières années, ça a un peu tourné en rond. S’il n’y avait pas eu Kenny ou Sopra pour porter l’étendard de Marseille, on aurait eu beaucoup de mal. Mais avec l’album d’Alonzo, de Kalash’ l’Afro, de Shurik’n, de Kenny Arkana, ça devrait être une année charnière. Ou on la passe bien et c‘est reparti pour longtemps. Ou on la négocie mal et ce sera très dur pour le rap marseillais de se relever…
Le spectre des grands frères est pourtant bien présent sur ton album avec Plus que de la musique feat. Soprano et Akhenaton…
Pour la petite histoire, quand le projet a commencé à germer de plus en plus dans mon esprit, il me fallait quand même un titre fédérateur qui puisse, à lui seul, résumer le concept du projet. Très vite, cette idée m’est venue. A savoir réunir 3 membres de 3 groupes qui ont marqué à tut jamais l’histoire de la scène marseillaise : IAM, FF et les Psy 4. En plus, il se trouve que ça n’avait jamais été fait. Jamais 3 membres de ces groupes-là n’avaient posé ensemble. Donc je trouvais que, déjà, ça avait un sens, en plus d’être original. Après, encore fallait-il que les gars acceptent. Et, ce qui est étrange, c’est qu’au bout d’un moment, avec certains, on est tellement devenus potes qu’on en oublie qu’on est des artistes et on en oublie de faire des titres ensemble. J’avais eu la chance de croiser AKH à plusieurs reprises même si, pour la petite histoire, il y a maintenant 10 ans de ça, les routes d’IAM et de FF se sont séparées pour des raisons pas si graves mais les entourages ont jeté pas mal d’huile sur le feu. Pour autant, nous on continuait à entretenir des relations saines même si les relations artistiques et professionnelles étaient rompues. Alors, quand j’ai eu cette idée de combinaison en tête, je suis allé le voir. Et j’ai pas eu le temps de terminer ma phrase qu’il m’a dit : « je suis dessus ! »Restait plus qu’à aller voir Sopra, qui a tout de suite accepté. C’était une fierté en tant qu’homme, d’avoir laissée une bonne trace. Et, au-delà de ça, artistiquement parlant, ça veut dire que je suis respecté de mes pairs. C’est pour ça que je voulais faire un titre fédérateur, qui sonne un peu comme un hymne, un retour aux sources qui essaie de ramener de bonnes valeurs. Et qui rappelle aux gens que si Marseille a pu s’imposer sur la scène nationale et internationale, c’est parce qu’on a réussi à grimper tous ensemble, en étant tous très unis, tous très soudés et on formait qu’un à un moment, avec tout le monde qui était présent sur les projets de tout le monde. C’est ce que j’ai voulu retranscrire au travers de ce titre et de cet album !
Sur Retour aux sources, tu reviens sur les valeurs du hip-hop. Pourquoi avoir choisi de le partager avec Faf Larage ?
Faf Larage, beaucoup de gens le connaissent pour la BO de Prison Break ou pour Ta meuf est une caillera. Sau que Faf, c’est un vieux de la vieille. Moi, je l’écoutais quand je devais avoir 14 piges. On l’entendait souvent dans des remixs de titres avec IAM et souvent, il mettait des corrections au micro. Pour moi, il symbolisait le hip-hop dans toute sa splendeur. Son 1er album, C’est ma cause, m’avait vraiment choqué. Quand j’ai entendu ce son-là, ça m’a fait penser à lui et donc, forcément, à toute cette époque où les rappeurs marchaient avec les graffeurs, les DJ, les breakeurs. Et moi, avec mes yeux d’enfants, je les voyais construire quelque chose. Très vite, j’ai pris le train en route et j’ai connu cette époque-là om on jugeait les gens sur ce qu’ils étaient, ce qu’ils donnaient. Un rappeur, on le jugeait su ses textes, ses prestations au micro. Aujourd’hui, on est plus dans le paraitre. Il faut avoir une bonne image, du buzz, faire parler de soi. Avant, on n pensait qu’à une chose, c’était à faire de la bonne musique ! Certes, il y a toujours eu des petites histoires mais c’était dans un esprit sain, sporti, compétitif. C’était une compétition qui nivelait par le haut. C’est vrai qu’on a connu cette émulation et c’est ça qui nous fait progresser. Aujourd’hui, quand j’assiste à toute cette surenchère gratuite, ça me désole un peu. Le rap, ça a participé à mon éveil, à ma construction en tant qu’homme et en tant qu’artiste. Ca m’a apporté beaucoup dans ma vie. Aujourd’hui, je ne sais pas si les jeunes qui écoutent du rap, ça les enrichit ou si ça les abrutit.
Tu rends hommage à la culture hip-hop tout en la remettant un peu en question. Un côté schizophrénique ?
Oui, je le suis complètement et j’en suis conscient, ce qui veut dire que je ne suis pas encore complètement fou. Je dis souvent que j’ai un côté mi-ange mi-démon, je suis capable du meilleur comme du pire. J’aime bien avoir cette liberté de dire ce que j’ai envie quand j’en ai envie. Et je refuse de me laisser enfermer dans un genre ou dans une case. Et attention, ça m’a beaucoup desservi. Mais je préfère être aimé pour ce que je suis réellement que pour ce que je ne serais pas. J’ai pas envie de donner aux gens juste ce qu’ils attendent de moi. J’ai envie de me montrer à nu. C’est vrai que le hip-hop est une thématique très présente dans cette album-là mais je l’aborde à travers divers angles d’approche : l’amour, avec un regard plus incisif, sur On s’obstine, avec Kalash et Alonz’, j’explique que ce qui nous arrive, ça ne s’est pas fait en un jour. Quand je fais des ateliers d’écriture, j’hallucine sur les jeunes qui veulent tout de suite passer en radio alors qu’avant, il y a un vrai parcours du combattant. Oui, ce n’est qu’une musique mais j’ai l’impression qu’à un moment de ma vie, cette musique elle m’a sauvé, elle m’a remis sur de bons rails. Et aujourd’hui, j’essaie de rappeler aux gens que cette culture, il faut la respecter, ne pas salir quelque chose qui est beau à la base.
Ici, les prods sont plus rentre-dedans que sur Second Souffle, plus soul. Pour toi, les textes sont liés aux prods ?
Oui, totalement. Je pars souvent de la musique pour écrire. C’est la musique qui va m’inspirer une thématique. C’est vrai qu’au niveau de la couleur musicale, cet album est beaucoup plus varié que le précédent, qui était plus soul, plus homogène et qui me permettait d’aborder des thèmes plus introspectifs. Là, j’ai retrouvé l plaisir de rapper pour rapper. C'est-à-dire poser, trouver de nouvelles rimes, de nouveaux flows. Un vrai retour au tout début, quand je rappais sans me prendre la tête. Et ça ‘a permis de me remettre en question, de me lancer des petits défis personnels. Il y a certaines prods sur lesquelles, il y a un an ou deux, je t’aurais dit : moi, je ne poserais jamais sur ça ! J’évolue mais sans me forcer. J’attends que les choses viennent d’elle-même. Sur mon 1er album, Dans mon monde, en 2002, je pense que j’étais un petit peu trop en avance pour la France, les gens n’étaient pas prêts à ça, à ces prods dignes de celles des Etats-Unis alors que les gens étaient restés bloqué sur leur petit violon, leur petit piano. Là, je pense être dans l’air du temps mais c’est pas une volonté commerciale ou autre. J’ai été inspiré par ces sons-là et la présence de ces invités m’a permis d’aller sur leur terrain musical à eux.
Assez naturellement, du coup, le morceau le plus soul, La race des battants, c’est le morceau le plus personnel…
Béh ouais ! C’est vrai qu’il y en a peu dans cet album mais celui-là me tenait particulièrement à cœur ! Pour la petite histoire, c’est un des premiers titres qui a vu le jour dans mon esprit. Quand j’ai écouté la musique, très vite, j’ai pensé à Saïd, un chanteur de Marseille qui collabore beaucoup avec Shurik’n. Je le connais depuis une éternité, on est des amis de longue date mais on n’avait jamais collaboré ensemble. Et dés que j’ai entendu la prod, j’ai commencé à chercher un thème qui pourrait nous convenir à tous les deux. C’est-à-dire le fait qu’on a toujours relevé la tête, qu’on est toujours allé de l’avant. Et au fur et à mesure que j’écrivais, je me disais qu’il y a bien un gars qui symbolise tout ça, c’est Jo, Shurik’n. Qui plus est, avec Saïd, ils sont vraiment comme les 2 doigts de la main. Alors je leur ai proposé le titre. Et puis re-collaborer avec Shurik’n, après Mémoire sur son album solo, c’était quelque chose de très important pour moi. Je lui avais toujours dit que je l’inviterais et avec le 3ème album, je montre que j’ai une parole. Le soir om on a enregistré ce titre, c’était un grand moment pour moi, ça ne me laissait pas indifférent. D’ailleurs, je reconnais qu’après les avoir entendus poser, je suis allé reposer mon couplet parce que j’estimais qu’ils avaient placé la barre très très haut.
Morceaux sur ta passion du rap, morceaux personnels mais aussi morceaux sociaux. Comme Vox Populi avec Keny Arkana…
Il fallait absolument qu’elle soit là. Pareil, elle fait partie de ces personnes que je connais depuis extrêmement longtemps, avec qui il y a un respect et une estime mutuels très importants et pour autant, on n’avait jamais collaboré ensemble. On l’a vu grandir sous nos yeux, sur scène et il faut reconnaitre qu’elle a un sacré mérite dans un milieu rap masculin à 95%. Et au-delà de ça, elle véhicule quelque chose de part ses textes et ses engagements, qui est très important pour moi. Quand j’ai écouté ce morceau-là, j’ai pensé à un truc révolutionnaire, genre fin des temps. Donc, forcément, j’ai pensé à elle, j’ai trouvé que la formulation Vox Populi, la voix du peuple, était super belle et collait bien au titre. Je voulais inviter quelqu’un d’autre e il se trouve qu’elle a un backeur sur scène, RPZ, qui est un vrai activiste à Marseille qui, comme moi, fait pas mal d’ateliers d’écriture dans les quartiers populaires. Et ce qui est drôle c’est qu’avec Keny, ils ont fait un nombre de scènes incalculable et ils n’avaient jamais fait de morceaux ensemble. Et le jour où je leur ai proposé, à la terrasse d’un café, ils se sont regardé l’un l’autre et se sont dit : « enfin, on va aire un morceau ensemble. » Au studio, elle m’a mis une grosse gifle. Au sens figuré, on s’entend bien ! Elle est arrivée, elle avait déjà écrit son texte, elle le maitrisait, elle avait vraiment pris le truc au sérieux. J’adore ce qu’elle a posé. Je trouve que c’est vraiment une énorme prestation. Mais au-delà de ça, je suis vraiment reconnaissant envers tous les artistes parce qu’aucun ne l’a pris à la légère.
Il y a pas mal de morceaux sur le côté « aller de l’avant ». Du coup, on a l’impression que tu as encore des choses à prouver alors que, pour nous, tu es là depuis longtemps…
Oui, c’est vrai. Mais le truc que les gens ont du mal à comprendre c’est qu’avec FF, on a fait plein de choses, de grandes choses. Aujourd’hui que l’aventure est terminée et que je peux prendre du recul, je m’en rends encore plus compte. Parce qu’à l’époque, j’avais tellement la tête dans le guidon… Sauf que tout ce qu’on a réussit à créer et à générer avec FF, je ne peux pas le prendre pour moi. C’était une aventure commune et je n’ai qu’1/8 de responsabilité dans ce qu’on a réussit à faire. Donc même si aujourd’hui j’estime ne pas avoir quoi que ce soit à prouver aux gens. J’estime avoir encore beaucoup à me prouver à moi-même. Et puis surtout, en solo, j’ai encore beaucoup de choses à faire. Si, à un moment, j’ai voulu prendre du recul, ce n’était pas avec la musique, le rap mais plutôt avec un milieu dans lequel je me reconnais de moins en moins, qui est un peu pourri de l’intérieur, par lequel je n’ai pas envie de me faire gangréner. J’ai envie de me retrouver avec moi-même et avec les gens avec qui j’ai envie d’être. Mais je pense que j’ai encore quelques défis à me lancer. J’ai déjà quelques idées pour la suite. Mais chaque projet que j’imagine est d’autant plus dur à mettre en place. Celui-là, c’était pas évident du tout. J’ai créé mon label et au sein de mon label, je suis seul. Je fais le travail de 5-6 personnes à la fois. Mais j’ai encore 2-3 idées derrière la tête…
C’est quoi ta définition à toi de Diaspora ?
Honnêtement, je trouve que la définition au sens propre du terme colle bien. C’est la dispersion d’un peuple, d’un groupe de personnes qui, à la base, partageaient des liens forts. Pourquoi j’ai appelé cet album Diaspora ? Parce qu’à la base, tous les artistes de la scène marseillaise ont un attachement très fort leur ville. Tous les gens qu’on a cités dans cette interview ont bien prouvé cet attachement. Y’a pas un album d’un artiste marseillais qui sorte sans qu’il cite au moins une demi-douzaine de fois Marseille. C’est une scène au sein de laquelle tous les artistes partagent des liens plus ou moins forts les uns avec les autres. Et c’est vrai que cette scène-à a été extrêmement soudée et solidaire il fut un temps. Puis elle s’est dispersée parce que chacun a réussi à rayonner de son côté. Donc, forcément, on collaborait moins. On entretenait moins ce lien-là. Et le temps d’un disque, j’ai voulu ramener tout le monde au bercail, rameuter les troupes. Histoire de créer, peut-être, cette symbiose et cet esprit d’antan qu’on a pu avoir dans les Chroniques de Mars, la 1ère B.O. de Taxi et des albums comme Si dieu veut, celui de Faf, de Shurik’n… Dans lesquels on retrouvait toujours les mêmes invités parce qu’on échangeait beaucoup. Alors c’est vrai que la différence entre hier et aujourd’hui, c’est qu’à l’époque, on avait des lieux où on se retrouvait tous. On avait un local de répétition qui était collé à celui d’IAM, qui était collé à celui de 3ème Œil. Donc on se voyait au quotidien, on allait de local en local, on se faisait écouter les prods, les textes, il y avait vraiment une ébullition. Et le fait de ne plus avoir ces lieux qui nous rassemblent nous a amené à nous éparpiller. Et puis le succès de chacun fait qu’on est moins dispo. Et pourtant, je l’ai vu sur ce projet, l’esprit est là ! Il faut vraiment que les gens sachent que tous ceux que j’ai invité sur ce projet ont répondu présents. Je n’en ai aucun qui m’ait dit non. Et tout le monde a accepté sans poser la moindre condition. Donc, tout le monde a encore cet esprit en soi. C’est mon album mais c’est aussi le leur et celui de la ville. Après, c’est pas non plus un album pro-marseillais. D’ailleurs, y’a pas un seul titre qui parle de Marseille, de foot ou de ses clichés…