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Interview de Sharleen Spiteri
Sharleen Spiteri
   
"Pourquoi collaborer avec quelqu'un qui fait quasiment la même musique que moi ? J'adore être là où on ne m'attend pas."
   
Pourquoi faire des reprises pour ton deuxième album solo ?
C'est bizarre parce que tout le monde me parle d'album solo. Alors oui, je sais que j'ai fait un album solo, mais ça ne veut pas dire que je me suis embarquée dans une carrière solo. Texas reste tout de même mon occupation principale. J'ai fait l'album Melody parce que des choses sont arrivées dans ma vie et d'une certaine manière ce sont elles qui m'ont forcée à faire cet album toute seule. Je voulais écrire et enregistrer ces chansons à ma façon, elles n'étaient pas faites pour Texas. En plus, chacun avait ses propres projets à ce moment-là, donc c'est juste arrivé comme ça. C'est pareil pour cet album de reprises de musiques de film, je ne me suis pas dit "tiens, et si je faisais un disque de reprises". Au moment du premier solo, on m'a demandé de chanter pour les 25 ans de La Fièvre du Samedi Soir la chanson "If I can't have you". J'ai ensuite chanté avec Mauro Gioia le "Love Theme" pour le trentième anniversaire du Parrain. Il y a deux ou trois choses comme ça qui m'ont naturellement amenée à cet album. Avant de se mettre au prochain Texas, je me suis dit "attendez, j'ai déjà repris deux chansons de cinéma, j'aimerais bien en faire tout un album". C'était un peu comme un prequel au nouveal album de Texas, parce qu'après tout, Texas a commencé avec le cinéma (le nom du groupe vient du film Paris, Texas de Wim Wenders, ndlr) et il s'est continué tout au long de la carrière du groupe avec certaines de nos chansons qui se sont retrouvées dans des films, donc me paraissait logique. Je me suis dit "vous savez quoi, ça fait vingt-trois ans qu'on fait ça, alors si je veux faire un album de reprises de chansons de films, je vais le faire". J'ai vraiment de la chance d'avoir pu le faire. Quand je suis allée voir le label en leur disant que j'allais faire un album de reprises, ils ont fait "ouais !" et quand j'ai continué en disant "… de musiques de film", ils ont fait "oh la la !" (rires). J'ai dit "quoi, qu'est-ce qu'il y a ?", ils m'ont répondu que bon, les musiques de films… J'ai dit "vous n'allez pas me dire que The Sound of Silence, God Bless the Child, Xanadu, This One's from the Heart, Many Rivers to Cross, etc, ce ne sont pas de belles chansons ?". Eux croyaient que j'allais faire un album Motown (rires). Tout le monde n'est pas branché cinéma, que veux-tu… Mais c'était quelque chose que je voulais vraiment faire, en plus ce n'est pas comme si j'allais l'écrire, il n'y avait qu'à les enregistrer, ça ne prendrait pas beaucoup de temps. D'ailleurs on a fini l'album en huit jours. C'était quelque chose de marrant et de très agréable à faire. Enfin, il y a bien eu un moment où j'ai réalisé ce que j'allais faire et tout d'un coup ça m'a fait flipper, je me disais "pourquoi je fais ça déjà, pourquoi je fais des reprises ?". Quand tu écris tes propres chansons, ce qu'on a toujours fait avec Texas, tu peux t'amuser un peu sur scène à faire des reprises, comme ça, pour le fun. Alors que là, j'ai réalisé que j'allais enregistrer ces chansons qui étaient parmi les chansons les plus mythiques de tous les temps, et qui j'étais pour dire "ouais, je vais les reprendre, facile…" ? Et là je me suis dit "et merde !". Je me suis demandé comment faire pour que ça ne sonne pas comme du karaoké ou pour ne pas détruire les chansons. J'ai décidé d'adopter un point de vue de compositeur pour comprendre et m'imprégner de la manière dont la chanson a été écrite, la mélodie, tout ça. Il me fallait trouver ma propre vérité et chanter avec le cœur, du mieux que je pouvais. Je pense que c'est pour ça que l'album fonctionne, parce que quand tu regardes le tracklisting, il n'a aucun sens a priori, ces morceaux ne peuvent pas se retrouver sur le même disque. Mais ça marche quand même à la fin, et je crois que c'est parce que mon amour pour ces chansons était immense. Donc voilà ta réponse sur pourquoi j'ai fait un album de reprises (rires).
Est-ce que ce sont les films en eux-mêmes qui ont orienté ton choix ?
C'est assez varié. Tu as des films comme L'affaire Thomas Crown, The Harder They Come ou Coup de Cœur qui sont des films géniaux. Le seul film qui pourrait faire grincer des dents, c'est Xanadu, parce que la chanson est géniale mais le film beaucoup moins. Mais bon, c'est un film pour filles, quand tu le vois tu fais "ah ouais…". Mais je trouve la musique géniale et je suis une fan inconditionnelle de Gene Kelly… Enfin, c'est le genre de film qui me fait m'évader pendant une heure et demie. Je l'adore.
Au-delà des films, il y a aussi les interprètes de ces chansons, et la liste est impressionnante : Simon & Garfunkel, Tom Waits, David Bowie, Roy Orbison, Billie Holiday…
Oui, en effet. Je me sens proche de ces artistes car j'ai grandi avec ces artistes et ces chansons ont eu une place importante dans ma vie. J'imagine que ça a forcément eu une influence sur le fait que je sois devenue chanteur/compositrice moi-même. J'aime tout dans ces chansons : la manière dont elles de développent, qu'elles ont de t'emmener ailleurs, de te faire sauter dans tous les sens, qui te font penser à ce que tu ferais dans de telles situations… J'ai beaucoup appris de ces chansons et des artistes qui les ont écrites : ce sont tous d'impressionnants chanteurs et compositeurs, et ils font partie de ce que je suis aujourd'hui.
Est-ce qu'à un moment tu as rencontré des limites, du genre "oh non, celle-là je ne peux pas la reprendre…" ?
Pas vraiment non. Par contre, il y avait des chansons qui ne marchaient tout simplement pas, et qu'on a mises de côté. J'ai essayé de faire Street of Philadelphia de Bruce Springsteen mais ça n'a pas du tout marché pour moi. On voulait apporter quelque chose à la chanson en termes d'interprétation. Chanter Philadelphia, oui, je peux le faire, mais je n'apporte rien de neuf à cette chanson d'une manière ou d'une autre. C'est une chanson extrêmement dépouillée, presque réduite à un rythme ; si tu en fais quelque chose de trop gros, ça peut rapidement devenir quelque chose de prétentieux et tu perds complètement le sens de la chanson. On a essayé un nombre incroyable d'arrangements mais ça n'a jamais marché, je ne la sentais pas personnellement, dans ma tête et dans mon cœur. J'adore cette chanson, mais je ne sais pas, j'ai eu comme un blocage. Ça ne marchait pas. C'était très important pour nous de montrer un autre aspect d'une chanson, et bien que j'adore cette chanson, il faut parfois se rendre à l'évidence que ce n'est pas ton truc.
Comment as-tu travaillé sur le son et les arrangements pour donner cette impression de t'approprier les chansons ?
C'est marrant parce qu'on a enregistré l'album en six jours – enfin normalement c'était huit, mais on a glandé pendant deux jours. On a énormément travaillé les arrangements avant d'aller enregistrer l'album à Los Angeles, pour être sûrs que toute la musique était écrite et qu'on était satisfaits du résultat. On a fait ça Johnny (McElhone), Phil Ramone et moi. Phil Ramone a produit le disque, il était à New York et on s'est envoyé des tonnes d'e-mails du genre "hé, est-ce que tu as entendu" ou "on pourrait faire comme ça". Bref, toute la musique était écrite et quand on est arrivés à Los Angeles, la vérité c'est qu'on ne savait pas du tout si ça allait marcher. Ça aurait très bien pu être de la merde. Mais Phil avait monté un groupe incroyable pour nous : Greg, à la batterie, était le batteur de Frank Sinatra, on avait la section cuivres de Quincy Jones, le guitariste de Michael Jackson… C'étaient les meilleurs musiciens du monde, ils ont joué sur des millions de disques que toi et moi connaissons par cœur. Tu sais, quand tu te dis "ah la la, ça c'est un bon disque", eh bien ce sont eux dessus. Phil produisait et l'ingénieur du son était Al Schmitt ; tu parles à n'importe qui dans la musique, que ce soit le plus gros groupe de rock, de hip-hop ou Barbra Streisand, tout le monde sait qui sont Phil Ramone et Al Schmitt, c'est la team des teams. Ils ont fait des disques de Frank Sinatra, Barbra Streisand, Paul Simon, et aussi des trucs plus récents, mais ce sont les meilleurs producteur/ingénieur que je connaisse. En rentrant dans le studio, j'avais vraiment peur que ça sonne vraiment trop gnagnan, ou juste pourri, que ça ne marche pas, que ça sonne froid, ou pompeux… On est rentrés en studio direct, littéralement. On est passé par la cabine pour dire un rapide bonjour et on a foncé dans le studio. Quand j'ai mis le casque sur mes oreilles, le son était absolument incroyable. Normalement tu dois demander à l'ingé si tu peux avoir un peu plus de voix, un peu moins de basse, enfin tu fais ton propre mix. Là, je n'avais rien à faire, c'était absolument parfait. Je pouvais même entendre ma langue claquer contre mes dents, j'entendais TOUT. C'était très intime, j'avais l'impression de chanter directement dans mes oreilles, et le groupe était génial… Après avoir enregistré, j'ai vu Johnny et je lui ai dit "ça va marcher". La raison pour laquelle on dirait que je me suis appropriées ces chansons, c'est parce que ça s'est fait le plus naturellement du monde. C'était des chansons magnifiques et je voulais les chanter, le reste s'est mis en place tout seul.
Il y a déjà eu des chansons de Texas dans des films, mais elles étaient extraites de vos albums. Avez-vous déjà été tentés de composer spécifiquement pour un film ?
Oui bien sûr, ce serait génial de faire un truc comme ça. Ce serait bien si un jour on nous le demandait – parce qu'il faut bien que quelqu'un vienne te demander pour ça. On aimerait vraiment composer la musique d'un film du début à la fin. Mais Quentin Tarantino a radicalement transformé la façon dont la musique est utilisée dans les films et d'un certain côté c'est génial parce que des artistes de pop comme nous peuvent retrouver leurs chansons dans des films ; mais en tant que compositeurs, ce serait une magnifique opportunité de créer une musique exclusive pour un film. On verra bien ce qui arrivera dans le futur…
On t'a entendue sur un remix de Rammstein ou faire des morceaux avec le Wu-Tang Clan et Kardinal Offishall, ce sont des collaborations pour le moins surprenantes…
J'adore ça ! Pourquoi collaborer avec quelqu'un qui fait quasiment la même musique que moi ? Mais j'adore être là où on ne m'attend pas. Personne ne s'attendait à ce que je fasse un album de reprises, par exemple. Mais on ne devrait faire les choses que parce qu'on les sent bien, je ne me suis pas dit non plus "tiens, je vais faire cet album pour choquer les gens". Si tu commences à agir par rapport à ce que le public pense de toi, tu ne vas pas aller très loin. Il faut faire les choses en lesquelles tu crois. Je pense que le public a un "détecteur à connerie". Crois-moi, à la fin, ils finissent toujours par se rendre compte si tu essayes de leur vendre de la connerie. Tu peux peut-être les tromper un peu au début, mais il y aura toujours un moment où ton plan va finir par se ramasser. C'est pour ça qu'il faut être authentique et faire ce en quoi tu crois le plus.
   
Propos recueillis par Michael Rochette
     
     
     
     
 Artiste
 Sharleen Spiteri


 Interview(s) Date publication
 Interview de "Sharleen Spiteri" 14/05/2010



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