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Interview de Skunk Anansie
Skunk Anansie
   
"La toute première fois qu'on s'est retrouvés, on avait déjà clairement décidé qu'il était hors de question de faire une tournée "nostalgie"."
   
Quand avez-vous eu l'idée de faire un nouvel album ? Est-ce à cause des morceaux inédits présents dans le best of ?
En fait, la toute première fois qu'on s'est retrouvés, on avait déjà clairement décidé qu'il était hors de question de faire une tournée "nostalgie". Tu sais, le genre où on se reforme, on fait quelques grandes salles et on disparaît comme on est venus. Nous c'était plutôt "si on redevient un groupe, autant écrire de nouvelles chansons", et c'est la première chose qu'on a faite. Il y a trois nouvelles chansons sur le best of, mais on avait écrit dix en tout. Chronologiquement, on avait déjà commencé à travailler sur un nouvel album avant même que le best of ne sorte. On avait déjà fait deux ou trois sessions d'écriture. Le plus important pour nous c'est de rester frais et de continuer à nous développer, on n'est pas là pour jouer des vieux trucs et encaisser des tonnes de fric. Après avoir été séparés aussi longtemps, on a appris à mieux identifier le bonheur : le bonheur c'est de faire tous les jours quelque chose que tu aimes, c'est de là que vient la satisfaction. Ça n'a rien à voir avec l'argent, mais avec les relations humaines, la famille, ta carrière... Et c'est comme ça qu'on voyait le groupe : quelque chose de beau qui pourrait durer très longtemps. Mais on devait être sûrs que l'alchimie entre nous était encore là, et voir si on pouvait encore faire de bonnes chansons, être productifs… Le nouvel album était là dès le début, avant même le best of, c'est même la première chose dont on a parlé.
Si vous aviez dix titres déjà prêts, pourquoi n'en avoir mis que trois dans ce best of ?
Tout simplement parce qu'elles allaient bien dans cet album. Il y a eu trois albums puis un fossé de neuf ans, et quand on a commencé à arranger les chansons pour le best of, on ne l'a pas fait de manière nostalgique, mais plutôt comme s'il s'agissait d'un nouvel album. On a préféré suivre le flot plutôt que mettre tous les plus gros singles en premier et les autres ensuite. On a voulu faire une pièce unique qui s'écoute naturellement, à l'ancienne, comme à l'époque où on écoutait les albums en entier. Et donc ces trois chansons-là s'inséraient bien dans l'ensemble, car elles avaient un feeling très 90's tout en préfigurant ce à quoi notre son allait ressembler à partir de maintenant. Ce qui est marrant, c'est qu'une fois le best of sorti, on est complètement repartis de zéro pour le nouvel album. Et donc ces chansons qui devaient servir de pont entre le passé et l'avenir ne servaient plus vraiment à rien. On était déjà partis sur un autre son.
Comment s'est passé le retour à l'écriture tous ensemble ? Est-ce que les vieilles habitudes sont vite revenues ?
Oh c'était très facile. Pour être honnête, c'était même beaucoup plus facile qu'avant. Les années 90 étaient complètement dingues, il y avait tellement de gens impliqués dans l'écriture d'un disque. Les maisons de disques avaient une vingtaine de personnes sur chaque disque, maintenant il y en trois. Tout ce bordel, cette agitation et tous ces trucs qui rendaient l'écriture d'un bon album plus laborieuse pour le groupe, tout ça a disparu ! Pour Wonderlustre, c'était juste nous quatre dans une pièce, à écrire. Il n'y avait pas de label pour nous dire quoi faire, pas de promoteur, pas d'agence, donc pas de désordre ni de nervosité. Comme quand tu veux faire une tarte mais que tu as trop d'ingrédients, c'est trop. On voulait une approche plus organique, il n'y avait que nous quatre et c'était juste bien. On a notre propre local de répétition à Londres, tout ce qu'on a fait, c'est nous asseoir et écrire. Pendant six semaines. Jusqu'à qu'on ait assez de bons titres pour faire un album. Et si on n'avait pas d'idées on s'arrêtait, on jouait avec des gadgets ou des jeux vidéos, on traînait, on discutait, on buvait du café… Tous ces trucs qui nous ont permis de réapprendre à nous connaître. C'était plus de la recréation de liens que de l'écriture au final.
C'est vrai qu'à l'écoute de Wonderlustre on vous sent plus en harmonie que jamais…
Je pense que ce qui fait les grands groupes, c'est la chimie entre les membres. Parfois la chimie naît du conflit, parfois de l'harmonie. La chimie, chez nous, vient du fait que nous sommes très différents tout en ayant ce truc naturel qui marche. On ne pourrait pas expliquer pourquoi ça marche, ni même d'où ça vient. On est devenus un groupe un peu comme ça, on est REdevenus un groupe un peu comme ça aussi, c'est juste une synergie naturelle. C'est même de là que vient le nom de l'album : Wonderlustre (approximativement "super éclat", ndlr). Et il faut qu'on soit en harmonie pour que ça marche. C'est la racine du groupe.
Pendant votre break, plusieurs membres du groupe ont poursuivi des carrières solo. Toi-même tu as sorti deux albums… Est-ce que ces expériences ont influencé ce nouvel album ?
Je pense, oui. Mes albums ont plutôt bien marché, et j'ai l'impression d'avoir plus appris la place de chacun dans un groupe. Dans Skunk Anansie, j'écrivais, j'avais la vision d'ensemble mais je ne jouais pas d'instruments, ça c'était le rôle des garçons. Pour un album solo, si tu veux faire les choses bien, il faut t'investir dans tous les aspects possibles. Et il faut être incroyablement narcissique pour penser "moi moi moi" en permanence. Ce n'est pas forcément une mauvaise chose, c'est juste que je ne l'ai pas (rires). J'aimerais beaucoup pouvoir le faire, mais je passe trop de temps à penser aux autres. Je pense que j'ai énormément appris sur l'écriture, la complexité des différentes instrumentations, comment construire un feeling musical et comment le combiner avec une voix. D'un point de vue créatif, j'ai beaucoup appris sur comment faire de la musique. On a commencé très jeunes et on était très "grrrrrr" à l'époque. Le fait de faire un album solo et de devoir dire à son guitariste, son bassiste et son batteur quoi faire, devoir constamment expérimenter, c'est formateur. Tous les membres du groupe a une part d'instinct couplée à ce qu'ils ont appris ces neufs dernières années, et tout ça se retrouve dans le Skunk Anansie d'aujourd'hui. Je ne dis pas qu'on ne refera pas des choses séparément – on en fera sûrement – mais c'est bon d'avoir toute cette expérience concentrée en un seul endroit.
Wonderlustre est un peu plus calme que ses prédécesseurs. Est-ce parce que vous êtes un peu plus vieux et un peu plus sages ?
Oui, c'est vrai. Bien sûr que nous sommes plus vieux et plus sages, ce sont des FAITS (rires). Plus vieux, on l'est forcément, mais si on n'avait rien retenu de ces dix dernières années en termes d'expérience, ce serait assez pathétique… Je ne sais pas combien tu as interviewé de groupes qui se comportent encore comme s'ils avaient 21 ans. La beauté de la vie, c'est de grandir et de gagner en sagesse. Pour cet album, on a écrit beaucoup de chansons très énervées, mais à la fin on n'a gardé que les meilleures. On n'a pas délibérément fait un album plus calme, les chansons qu'on a retenues se trouvaient juste être les plus calmes. À la fin, c'est la qualité qui doit primer. Si tu compares Wonderlustre à nos albums des années 90's, oui, ça sonnera plus calme, mais ce n'est pas forcément le cas sur scène. Au contraire, je pense qu'on est plus agressifs que jamais parce qu'on a réussi à canaliser notre passion, donc bam ! C'est plus puissant. C'est la différence entre un crochet du droit et un direct : le crochet part de plus loin et peut rater sa cible, le coup de poing direct part tout droit, est plus focalisé et fait donc plus mal. C'est plus comme ça que je vois le nouveau Skunk Anansie.
Ça va faire presque deux ans que vous tournez régulièrement, d'abord pour le best of et maintenant pour Wonderlustre, vous n'êtes pas un peu fatigués ? Comment faites-vous ?
On est en super forme. Chacun des membres du groupe sort de scène en sueur, parce qu'on donne absolument tout dans nos concerts. Et le seul moyen d'y arriver, c'est de ne pas déconner avec la drogue ou trop d'alcool, manger bien, prendre soin de soi, c'est aussi simple que ça. Mais c'est la même chose pour tout le monde : tu fais tes propres décisions. Tu peux te bourrer la gueule un soir, mais fais-le la veille d'un jour de repos, pas quand tu as un concert le lendemain (rires). Quand on s'est remis ensemble, on a beaucoup discuté sur le pourquoi de notre première rupture et comment on voulait faire les choses différemment cette fois. On a établi certaines règles : faire en sorte que l'emploi du temps ne soit pas trop chargé, on a des jours de repos, on a des vacances, pas trop de concerts à la suite, une bonne alimentation, et du sommeil ! Oui, oui, c'est marqué dans l'emploi du temps. On fait bien attention à ne pas se cramer comme la dernière fois. C'était quand même la raison principale du premier split : on était au bout du rouleau. On n'est pas un groupe très rock'n'roll qui boit et qui prend de la drogue. Ce n'est juste pas nous. On est plus politiques, plus conscients, on est même environnementalistes dans une certaine mesure… On est bien comme on est.
Depuis les débuts de Skunk Anansie, tu as toujours été connue pour sauter et hurler dans tous les sens en concert. Après presque vingt ans de folie scénique, à ne pas t'économiser, tu ne vas pas finir par te cramer ?
Comme je le disais, on s'est cramés la dernière fois et c'est pour ça qu'on a arrêté. On ne s'attendait juste pas à ce que ça dure neuf ans. C'était un peu plus long que prévu (rires). Aujourd'hui on est en meilleure forme. Et surtout on est incapables de faire autrement. Quand j'ai recommencé Skunk Anansie, je me suis dit "OK, je vais être différente sur scène cette fois, je vais la jouer plus cool…", mais ça n'a pas marché ! Au bout d'une chanson, j'étais déjà "raaaaaaaaaaaah" (rires) ! Parce que la musique est une telle force directrice, comme si l'énergie et l'air se concentraient pour créer un tourbillon. Il faut croire que je ne suis pas le genre de personne qui reste plantée là pour chanter. Il faut que je bouge mon cul (rires).
Qu'est-ce qui t'a le plus manqué dans Skunk Anansie pendant tout ce temps ?
Déjà, rien ne m'a manqué les deux premières années parce que je n'ai fait que dormir (rires). Je ne pense pas qu'il y ait beaucoup de gens qui arrivent à être dans plusieurs groupes géniaux… À part peut-être Dave Grohl. La plupart n'ont au mieux qu'un seul groupe fantastique dans leurs carrières. C'est quelque chose qui se fait naturellement, un alignement particulier : tu ne peux pas le faire, tu ne peux pas le recréer, tu ne peux pas l'imiter. Être dans Skunk Anansie, pour moi c'est être à la maison. J'aime être en solo, j'aime faire le DJ et m'investir dans d'autres trucs mais Skunk Anansie c'est chez moi, c'est la base de mon amour pour la musique. C'est là où j'ai appris la musique, c'est là où nous avons créé de la musique ensemble. C'est quelque chose de solide dans ma vie.
Depuis les années 90, vous êtes considérés comme des "héros nationaux" en Angleterre…
Non, les gens nous détestent là-bas (rires). Enfin non, les gens nous adorent, et nos concerts sont toujours pleins mais l'industrie, les journalistes, ils nous détestent. Mais c'est très anglais : si tu marches trop bien, ils n'aiment pas trop ça. Moi je n'ai pas l'impression d'avoir changé, mais les médias anglais ne sont pas très loyaux. Mais oui, aux yeux du public de chez nous, on a un statut de "légende" aujourd'hui…
… alors qu'en France, vous restez un peu plus confidentiels. Est-ce que ça te convient ?
Franchement, je ne pourrais pas te dire la différence. Nous on fait le concert et ensuite on avance, tout le reste se passe derrière nous. Je ne lis pas la presse et mon français n'est pas très bon de toute façon, donc je ne pourrais pas vraiment dire quel est le feeling de la France. Mais ce que je fois, c'est qu'on a commencé petit et aujourd'hui on est complets à chaque concerts. Nos deux derniers à Paris étaient complets, et c'est pour ça que la prochaine fois on jouera au Zénith. Là où on jouait à notre grande époque. Il y a même des pays où on marche mieux aujourd'hui qu'à l'époque. On vient juste de jouer deux fois devant 14 000 personnes en Italie, par exemple. Au Portugal, la moyenne est de 5000 et la prochaine fois ce sera 8000. Pareil à Amsterdam. Partout les chiffres sont en hausse. Ce qui excitant aussi, c'est de voir qu'on intéresse toujours le public jeune, ça fait de nouveaux agneaux à amener à l'abattoir. Avec la sortie du nouvel album, je pense que les gens ressentent qu'on ne fait pas ça pour l'argent, mais qu'on adore simplement ce qu'on fait et qu'on le fait bien. L'album rencontre un certain succès – ou du moins autant de succès qu'il peut rencontrer de nos jours : on ne peut plus se baser sur les ventes, mais sur les concerts ou le nombre de clics sur internet. Mais pour revenir à ce que j'ai dit, le fait de vieillir et de devenir plus sages nous a permis de savoir ce qui est important à nos yeux. Et ce qui était important quand on avait 21 ans est différent de ce qui est important aujourd'hui à 41. Tu réalises que OK, tu es assez intelligent pour arriver à vivre de ce que tu fais, mais c'est d'abord une question de contentement personnel, où tu es fier de toi, où tu fais du bon boulot, où tu crées quelque chose de beau et de merveilleux, d'artistique, où tu peux avoir une famille, etc. Si tu ne cours qu'après l'argent, l'argent, l'argent, ça ne te comble pas. Et c'est peut-être un cliché, mais dans Skunk Anansie on est sur le point d'atteindre ce sentiment de satisfaction. C'est le sens de la vie : trouver ce que tu veux vraiment faire dans la vie et l'accomplir. Le monde serait rempli de gens bien, pas de gens aigris qui détestent ce qu'ils font.
Votre plus grand tube reste depuis les années 90 "Hedonism (Just Because You Feel Good)", vous n'en avez pas marre de la jouer ?
Non, parce qu'on ne l'a pas jouée depuis neuf ans (rires). Je la jouais parfois dans mes concerts solo, mais ça fait un moment qu'on n'a pas joué ensemble : neuf ans c'est beaucoup, à ne pas jouer ces chansons. Dans Skunk Anansie, on fait ce qu'on veut. S'il y a une chanson qu'on n'aime pas, je n'en ai rien à foutre si elle est célèbre ou pas, je ne vais pas la chanter. C'est pour cette raison qu'on a enlevé "Selling Jesus" de nos concerts, on n'a plus le feeling, même si elle est très populaire. On fait ce qu'on veut, pas ce que les autres veulent qu'on fasse. On a créé ça, et on en fait ce qu'on en veut. Parfois, dès que j'entends quelqu'un demander une chanson, je me braque, je n'ai plus envie de la jouer (rires). Je dis : "non non non, je fais ce que je veux, pas ce que tu veux", c'est à vous de nous suivre, pas l'inverse. Ça peut paraître arrogant, mais si je chante une chanson que je ne sens pas, j'ai l'impression d'être un imposteur. Il y a d'autres chansons qu'on enlève de la set-list pendant un moment, qu'on va réécouter un peu plus tard en se disant "ah ouais, en fait je l'aime bien", et la remettre dans la liste. C'est comme ça que ça marche.
   
Propos recueillis par Michael Rochette
     
     
     
     
 Artiste
 Skunk Anansie


 Interview(s) Date publication
 Interview de "Skunk Anansie" 14/02/2011


 News Date publication
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 Aftershow(s) Date publication
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