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Interview de Wayne Beckford
Wayne Beckford
   
« C’était tellement réel ce son des années 50, 60 et 70, avec une telle qualité, qu’on pouvait ressentir la peine. Et ça, c’était important pour moi. »
   
Tu as appelé ton album Alpha Omega, première et dernière lettre de l'alphabet grec. Pourquoi?
Parce que je voulais quelque chose qui ait un véritable sens pour moi et qui fasse se questionner les gens: "que veut-il dire par là?" Parce qu'il ne me connaisse pas. Et quand ils vont écouter mon album, ils vont comprendre que c'est le début de ma carrière artistique et la fin d'avoir été simplement un producteur. Parce qu'il y a eu un temps où j'ai fait beaucoup de musiques pour beaucoup de gens et j'ai tout donné. Beaucoup de gens m'ont dit: "mais pourquoi tu ne fais pas ton propre album et que tu n'arrêtes pas de te gaspiller?" Je devais essayer. Mais pour ça, je devais arrêter ma vie de producteur, pour commencer celle d'artiste. C'est ce qu'Alpha et Omega signifient pour moi. Un nouveau commencement.
Peux-tu expliquer cette vie incroyable que tu as eue auparavant. Tu étais un faiseur de hit, c'est ça?
Oui, c'est comme ça qu'on dit, un "hit maker". J'ai travaillé dur, je me suis montré et j'ai été très productif. J'ai fait beaucoup de musiques. Parfois, je faisais trois ou quatre chansons par jour. J'étais constamment en train de travailler et d'écrire. Quand tu es dans une équipe de faiseurs de hit, une entreprise de création de hits, ton travail, c'est parfois juste de te réveiller et de faire un beat, un peu d'arrangements. Et tu le passe au mec suivant, qui met un autre truc dessus, change l'arrangement. Et on créé une mélodie ensemble avant de le donner au type suivant, qui écrit, met des mots dessus. Et ça avance, palier par palier jusqu'à faire ce gros son que tu envoies à la maison de disque, qui appelle l'artiste et l'artiste rappelle en disant: "je veux enregistrer ce morceau tout de suite!" C'est ça, la vie que j'ai vécu. Tu dois constamment provoquer l'excitation des gens pour leur donner l'envie de chanter tes chansons. C'est ça, que je faisais.
Et tu as fais ça pendant?
Quinze ans. Ca a été une très longue période. Parfois, t'es un peu perdu parce que tu te dis: "cette chanson, je veux la garder pour toi. Parce que je l'ai faite pour moi." Et puis, il y a quelqu'un qui arrive et qui te dit: "nous voulons cette chanson! Nous te donnerons beaucoup d'argent pour cette chanson." Et tu te dis: "l'argent ou l'amour? L'argent ou l'amour?" Parfois ça va de ce côté mais maintenant, ça va de ce côté-là. Je les garde. J'ai réussi à garder vingt ou trente chansons que j'ai faites pour moi. Donc je les garde.
Te rappelles-tu de deux-trois chansons que tu aurais justement aimé garder pour toi?
Il y a une chanson que j'ai écrite et qui s'appelait Dance Like We're Making Love. J'ai aimé le titre, la mélodie et aussi le concept. Je l'ai écrite en été et j'ai vraiment fait une chanson qui avait une vibe ouest-indienne. Un son américain d'Atlanta, de Géorgie. Et il y avait aussi de la pop qui venait se mélanger au tout. J'aimais vraiment cette chanson. Elle devait être sur mon album mais j'avais un ami, de Jamaïque, qui la voulait. J'ai du réfléchir: "dois-je lui donner? La garder?" Et il m'a dit: "J'ai vraiment besoin de cette chanson. Ce serait la meilleure chose au monde pour moi. Ca va changer ma vie!" Alors, comme je ne suis pas une personne avare, je l'ai laissé avoir la chanson.
Y-a-t-il une star qui a aujourd'hui une chanson à toi sur son album, une chanson que tu ne voulais pas donner?
Oui, toutes mes chansons. Je suis sérieux! Toutes les chansons que j'ai faites, je n'ai jamais vraiment voulu les donner. C'est ton bébé. Donc, quand je les donne, je regarde l'artiste dans les yeux et je lui dis: "t'as intérêt à bien l'interpréter! A faire ça bien! Parce que ça nous représente à tous les deux." A chaque fois, ils me disaient: "oui, je le ferais." Mais parfois, quand je déteste une chanson et que je déteste la performance, j'aimerais pouvoir sauter sur la scène et chanter avec eux. Mais il fait leur laisser le respect et l'espace nécessaire pour jouer la chanson.
Tu es devenu un producteur parce que, dés tout petit, tu adorais analyser toutes les musiques?
Exactement. J'ai réalisé, quand j'ai eu à peu prés dix ans, que je pouvais écouter une mélodie et séparer tous les sons. Quand j'écoutais une chanson rien qu'une fois à la radio. Prenons un exemple de chanson. Sting. "Everyday day I take. " Je peux entendre ça? La base qui change. Mais je peux aussi entendre l'émotion? La raison pour laquelle ça rend heureux ou triste. J'entends les notes, les différences de syncope, le tempo, les batteries, si elles sont jouées agressives ou douces et légères. Tu as le piano par-dessus, les cordes. Et puis tu as les voix, les paroles, la réverb', tous ces arrangements. Et tu te demandes: "Pourquoi il arrêté ça, pourquoi ils commencent avec le piano." Toutes ces choses auxquelles tu dois réfléchir? Et j'ai commencé à le faire tout seul quand j'ai eu dix ans. Je me disais: "si je fais une chanson, je la ferais commencer par ça?Oui, c'est bon! " Et tu fais ta propre version de chacune des parties d'une chanson. Tu enlèves les mots de l'artiste, tu mets les tiens et ça devient ta propre chanson. J'ai appris, enfant, à faire ça. Et c'était un sentiment énorme!
On a parlé de la manière dont tu étais venu à la production. Et comment as-tu commencé à chanter?
Je ne sais pas comment c'est arrivé. C'est juste une chance. Ma famille est chrétienne et on allait à l'église. Et dans les églises noires aux Angleterre, probablement comme en France et aux Etats-Unis, tu chantes? Pour prier le seigneur. Et quand tu chantes dans une église comme ça, il y a toujours une grosse dame noire qui chante avec une énorme voix. Et tu te dis: "je ne peux pas chanter comme ça, moi!" Alors tu écoutes et tu la copies. Et quand tu rentres chez toi et que tu t'assoies, tu te dis: "Je dois essayer de chanter. Mais je dois trouver ma propre voix." Ca prend un certain temps pour développer ça. Mais c'est quelque chose de chouette. Ma tâche ménagère était de laver la vaisselle, à la maison. Et quand ma mère me disait de laver la vaisselle, je lui demandais si j'avais le droit, du coup, d'écouter ma propre musique. Elle disait toujours "oui mais pas trop fort." Alors j'avais l'habitude de chanter pour m'entrainer en lavant la vaisselle. Et je chantais tous les jours. Depuis onze heures du matin, je faisais mes gammes. De haut en bas. Et elle me disait: "qu'est-ce que tu fais?" Je lui expliquais que je m'entrainais, pour devenir comme Otis Redding. Marvin Gaye. Ou Stevie Wonder. J'apprenais et j'essayais d'imiter leurs voix. Et maintenant, j'ai trouvé ma propre voix.
Dans ton premier album, on peut entendre plein de styles différents. Comment définirais-tu ton style?
Wow, c'est une bonne question! Mon style? Je dois trouver un nom. Ca pourrait être reggae plus soul. Mais ce n'est pas suffisamment puisqu'il y a aussi de la funk et une petite touche de jazz dedans. C'est de la soul, non? Non, je dois trouver mon propre mot. Je vais prendre toutes les premières lettres et je vais essayer de faire un mot. Sushi Soul? Re-Soul?
Quand on t'écoute, on entend quelque chose de Motown mais en moderne. C'est une musique qui t'a influencé?
Oui. Et pas seulement la musique. C'était aussi la vie que ces gens vivaient. Et je voulais savoir pourquoi, quand tu écoute certains disques, tu peux entendre la peine, l'histoire qu'ils racontent, même si c'est une chanson joyeuse. Tu peux toujours entendre cette joie et cette peine. Je me demandais comment je pouvais avoir la chance de faire entendre ça maintenant et même dans une chanson courte et joyeuse. Et parfois, je voulais aussi n'y mettre aucune émotion. Je me suis demandé comment je pouvais entrer en compétition avec cette musique moderne tout en sonnant comme les vieux chanteurs de la Motown. Alors j'ai du y réfléchir, faire des recherches dans les ghettos et les banlieues. Tout autour du monde. J'ai été dans des tas d'endroits. Je m'asseyais et je demandais aux gamins ce qu'ils aimaient. Pourquoi ils aimaient ça, comme ils le ressentaient. Et j'ai compris comment, en tant qu'homme, je pouvais raconter une histoire vraie en y mettant assez de peine et de conviction de la voix pour que les gens me croient. C'était tellement réel ce son des années 50, 60 et 70, avec une telle qualité, qu'on pouvait ressentir la peine. Et ça, c'était important pour moi.
Il n'y a pas que ta musique. Quand tu es sur scène, il y a quelque chose de Marvin Gaye aussi. C'est quelque chose sur lequel tu as travaillé?
Non, j'étais dans un groupe avant. Je jouais de la basse et je chantais. J'étais un des chanteurs principaux, je partageais le micro avec un ami. Et j'adorais jouer. Par la suite, quand ça n'a plus été que moi sur scène, je me suis dit qu'il fallait que je sois aussi intéressant et je me suis demandé comment faire! Et j'ai fait ce show à Paris, juste avant noël, où j'ai vraiment décidé que j'allais monter sur scène et être moi, tout simplement. Comme je me comporte, naturellement, quand j'écoute des chansons tout seul. Donc je suis devenu fou. Et les gens sont devenus fous avec moi. C'était très excitant. Je me suis alors dis que c'était comme ça que je rendrais les gens heureux tout en étant heureux moi-même. J'ai trouvé un moyen d'être dingue sur scène, de me perdre pendant une heure. C'est un bon entrainement. De faire comme Marvin Gaye et Stevie Wonder. Sauter comme James Brown, lui prendre des mouvements. J'ai bien pratiqué mes mouvements de James Brown, de Michaël Jackson. Je suis super prêt, maintenant!
Quand on écoute ton album, on a l'impression d'écouter du Gnarls Barkley ou du Outkast. A raison, tu as travaillé pour eux! Tu as un lien spécial avec eux?
C'est la raison pour laquelle je me suis installé à Atlanta. Parce que je voulais rencontrer des gens spéciaux. Le Sud de la Géorgie, c'est un endroit à la fois mystique et spirituel. C'est là que beaucoup de noirs-américains vivent. Et ils en savent beaucoup sur la musique. C'est une tradition pour eux, c'est normal. Quand tu les rencontre, ils sont si calmes! Ils te disent: "oh, tu aimes la musique? La musique, c'est cool. Moi aussi." Ils te disent que tel gars est cool, le gars se met au piano et il te joue du ragtime. Tu le regardes, tu te dis "Wow!" et il te dit: "c'est un mec de ma famille, il fait ça tout le temps." Alors, quand j'ai eu l'opportunité d'y aller? Je n'ai pas eu la chance de rencontrer Cee-Lo mais j'ai travaille sur son album. On m'a dit qu'on voulait que je travaille avec lui et que je lui fasse un album. Alors j'ai fait Dynamite en pensant à lui. J'ai alors voulu mettre une voix dessus pour lui donner un son américain. On m'a dit: "tu es anglais, tu es sûr de pouvoir le faire?" J'ai ri et j'ai chanté la chanson avec l'accent de Cee-Lo. Quand j'ai chanté la démo et que je l'ai joué devant la maison de disque, ils m'ont dit: "c'est incroyable! Qui est cette personne? C'est toi qui a produit le beat? Mais qui chante sur cette chanson?" Et quand j'ai dit que c'était moi, ils se sont demandé comment je pouvais faire ça alors que je suis anglais et que je n'ai pas cet accent. Mais c'est ce qu'on fait, on retourne les trucs! J'ai été vraiment content de rencontrer tous ces gens dans le sud. D'Outkast, j'ai rencontré beaucoup de membres de l'équipe mais pas eux. Ils étaient trop occupés. Tu ne peux jamais les voir: ils font des films, des tournées. C'était à l'époque de Stankonia. Il y a une rue à Atlanta où il y a tous les producteurs, qui échangent leurs idées entre eux. C'est vraiment bien.
   
Propos recueillis par Adeline Lajoinie
     
     
     
     
 Artiste
 Wayne Beckford


 Interview(s) Date publication
 Interview de "Wayne Beckford" 19/04/2010



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