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Interview de Youssoupha
Youssoupha
   
"Ma tante avec qui j'ai grandi ici, elle a tout fait pour qu'on puisse s'en sortir. C'est pas pour que, moi, je dise aujourd'hui à mon fils qu'un ascenseur qui pue la pisse, c'est super"
   
Comment tu expliques le visuel de ta pochette, le côté transit à l’aéroport ?
Youssoupha : L’idée est venue d’une discussion avec mon graphiste, qui s’appelle Fifou et qui est vraiment un « photographiste », comme il aime à s’appeler, référence du rap français puisqu’il a bossé avec La Fouine, Booba, Mokobé… Je lui disais que sur cet album, je voulais raconter que je ne considérais pas la France comme une fin en soi, que je peux m’enrichir d’autres cultures et que j’ai beaucoup appris de mes voyages récents. Il me disait : « tu veux qu’on fasse un truc avec l’Afrique » et je lui ai répondu : « non, pas seulement l’Afrique, c’est le côté être un peu de partout et être à la recherche ce qu’il y a d’enrichissant dans toutes les cultures et toutes les destinations. » Il m’a dit : « en fait, t’es un peu en transit. » Et on a pensé au personnage de Tom Hanks dans le film de Spielberg, Le Terminal pour créer cette pochette qui raconte une histoire, suscite la curiosité tout en parlant aux gens quand on la voit. Et ça été plutôt réussi puisque dans le livret, on me voit en pleine écriture dans les salles d’embarquement ou à galérer dans les tapis roulant qui servent les bagages.
Justement sur ton intro, Aéroport, tu dis « rien ne me retient en France à part le rap français. » C’est vrai ?
Youssoupha : C’est quelque chose que je ressens mais c’est encore pire que ça. Je le mets à la forme interrogative et je me demande : « mais qu’est-ce qui me retient encore en France à part le rap français ? » Parce que je sais que l’une des raisons qui fait que je suis en permanence en France, que je ne suis pas à la fois à New-York, Kinshasa et Dakar, c’est le fait que c’est ici que j’ai mon public et que ma musique est la plus exaltante. Parce que j’aime le rap français, c’est une espèce de déclaration d’amour à cette musique-là. Mais s’il n’y avait pas ça, est-ce que ma résidence serait la même ? Je ne dis pas que j’aurais tourné le dos à la France mais j’aurais bien aimé avoir une vie qui me permettrait de voyager plus. J’estime qu’aujourd’hui, on peut prendre le monde comme terrain de jeu. En 2009, c’est fini de se mettre dans des cases d’identité nationale.
L’Afrique est très présente dans ton album. C’est quoi tes liens avec ce continent, Dakar, Kinshasa ?
Youssoupha : Alors, Kinshasa c’est la ville qui m’a vue naître. C’est ma terre natale. La capitale de l’ex-Zaïre, maintenant du Congo. J’avais mal vécu à l’époque le déracinement. Je suis parti quand j’avais 10 ans, en âge de comprendre et juste au moment où on commence à se construire. On m’avait dit que finalement, ça allait bien se passer, qu’ici j’allais trouver une sorte d’Eldorado. Y’a eu quelques désillusions, des bonnes choses aussi. J’aime la langue, la littérature, la culture, la chanson, le rap français. Et j’ai pas aimé la vie du ghetto, dans les banlieues, la manière dont on considère, dont on traite les gens. Tous les aprioris négatifs sur l’immigration, ça je l’ai un peu moins bien vécu. Mes racines, je n’ai jamais voulu y renoncer. C’est mon père qui est congolais et c’est un grand chanteur de rumba zaïroise à l’époque et c’est ma mère qui est sénégalaise. Donc je garde aussi un rapport fort avec le Sénégal, pays de ma mère et de ma grand-mère, c’est ce qui a constitué ma culture, c’est pour ça que je m’appelle Youssoupha. Y’a déjà ce brassage-là et je ne veux pas renoncer à ça. Je veux plutôt le mixer. C’est à l’image du clip de L’Effet Papillon. Mon inspiration africaine a des effets sur mon public ici en France et tout ce que j’ai pu apprendre du rap français, aujourd’hui, quand je repart à Kinshasa, les gens me disent : « Ouah ! Ce que t’es devenu, c’est incroyable ! Ici on reçoit les clips et tout ! » Et ça, je l’ai découvert grâce à ma vie française. L’un implique l’autre et j’aime bien quand c’est sous cette forme-là.
Tu parles de tes désillusions françaises. Tu as un morceau qui s’appelle Le ghetto n’est pas un abri. Pas vraiment un discours répandu dans le rap aujourd’hui…
Youssoupha : Déjà, pour moi, c’est un souci d’héritage par rapport aux précédentes générations de l’immigration. J’ai la conviction qu’on a eu des parents, pour toute la jeunesse issue de parents immigrés, qui se sont battus pour nous donner une vie meilleure. C’est un problème social, l’immigration. Je ne vais pas refaire cette histoire-là. Mais il y a eu un grand flux d’immigrants, la France en a eu besoin, comme d’autres pays d’occidents et finalement, on ne savait pas trop quoi faire de ces gens. Y’avait beaucoup d’apriori, de préjugés, y’avait un concept de cités transit, on mettait les gens dans des endroits un peu délabrés, on les parquait un peu. Mais voilà, le but c’était dans sortir. C’était même le discours social de l’Etat à l’époque. Les parents essayaient de trimer en faisant profil bas pour que leurs enfants puissent s’en sortir. Et je suis quand même un peu navré que le discours, dans le rap, ce soit : « je ne quitterais jamais mon ghetto et c’est génial ! » Moi, ma tante avec qui j’ai grandi ici, elle a tout fait pour qu’on puisse s’en sortir. C’est pas pour que, moi, je dise aujourd’hui à mon fils qu’un ascenseur qui pue la pisse, c’est super en fait, un endroit où la police rôde en permanence, où elle toise les gens, où y’a de la pression administrative, des zones d’éducation où l’enseignement est au rabais c’est génial. Moi, pour avoir été en classe en banlieue et à paris, je sais que dans les quartiers, l’enseignement est en dilettante et ça fait baisser le niveau d’une manière générale. Donc je ne peux pas avoir un discours où je dis que ça, c’est génial pour les petits d’aujourd’hui ! Non, je dis que c’est une situation dans laquelle on était, ce n’est pas renier l’histoire des banlieusards, bien au contraire. Mais c’est vouloir avoir de l’ambition et aller vers le haut. Parce-que, la France c’est un pays où il fait bon vivre en général mais c’st un discours que je ne peux pas tenir aux gens de Montfermeil !
Dans Le Message, tu rappes ton baby blues. C’est assez étonnant pour un lascar, non ?
Youssoupha : J’en parlais déjà dans A Chaque Frère mais là ; c’était au début de mon album, la 1ère vague de morceaux enregistrés où je disais que je rêvais d’avoir une petite fille. Parce que même si j’ai l’impression que j’ai pas encore fini de me former, d’apprendre, tout ce que j’ai déjà, j’ai envie de le transmettre, de le reporter sur un être qui me serait cher. Même si j’aime ma famille, que j’ai plein de neveux et de nièces, j’avais envie d’un enfant. C’est vrai que c’est bizarre un lascar qui rappe son baby blues. Ce qui est marrant avec cette chanson, c’est qu’il y a une chanson très ancienne de Renaud qui s’appelle Pierrot où, pareil, il fantasmait son petit garçon. Moi j’aime beaucoup la chanson française, surtout celle d’une époque. Et ça me touchait. Moi là, pareil, j’ai fantasmé ma petite fille. J’ai mis à peu prés 9 mois à faire mon album et finalement, à la fin de mon album, j’ai eu un enfant et c’est un petit garçon, qui est adorable et qui me fait rêver. Et Renaud, c’est Lola, une fille, qu’il a eu.
On a beaucoup parlé de cet album avant sa sortie, avec la polémique de Zemmour autour d’A Force de le dire. Ca t’a apporté du bon ou du mauvais ?
Youssoupha : Sur le coup, ça m’a déplu parce que la cavale médiatique a commencé avec certains sites un peu racoleurs qui aimaient bien créer le personnage du méchant rappeur-gangster-tueur-meurtrier face au pauvre journaliste qui essaie juste de faire son travail. Alors qu’en fait, il y a plus de nuances que ça. J’avais conscience que j’avais été virulent avec lui, je l’assumer totalement et c’est le fond de ma pensée. Maintenant, l’idée de faire d’un rappeur forcément quelqu’un qui est un gangster, qui veut faire tuer les gens. Non, je voulais juste le faire taire. C’est un journaliste, je suis un artiste, on est des gens de paroles donc c’est sur le débat d’idées que je voulais le faire taire. Moi je suis pas un tueur, j’ai pas de casier judiciaire. Et puis, quand la machine médiatique s’emballe, moi j’ai pas les même tribunes que lui alors je m suis dit que j’allais encore tomber dans une case et que ça allait être à l’encontre de l’image que je voulais véhiculer de moi et du rap. Mais finalement ça c’est bien passé parce que j’ai réussi quand même à communiquer sur cette affaire et j’ai eu la chance d’avoir un papier dans le Monde qui a changé beaucoup cette image. Ce papier est vraiment venu à point parce-que j’ai quand même fait la couverture du Figaro avec écrit : « Youssoupha, le rappeur qui veut faire taire les journalistes les plus critiques. » Et déjà, le Figaro ne fait jamais de couverture sur le rap et ça, c’est de la malhonnêteté journalistique. Pourquoi ils ne se contentent pas juste de dire que j’ai du mépris pour Eric Zemmour. Parce que c’est ça la vérité ! Et au final, c’est une polémique qui m’a permis d’avoir a parole et de voir qu’on n’avait pas le droit de dire des rappeurs que c’était des analphabètes. Et encore, j’ai pas eu encore l’occasion de parler de ce que Zemmour pense des femmes et des noirs et des homosexuels et de la colonisation et de l’immigration. On va déjà se contenter du rap et c’est déjà beaucoup.
Tu chantes sur certains de tes morceaux. C’est quelque chose qui vient de toi ?
Youssoupha : C’est même un objectif que j’avais dés le début de l’album. Est-ce qu’on peut faire du bon rap mais que ce soit quand même de bonnes chansons sans que ce soit cloisonné rap ? Moi, comme je disais tout à l’heure, je suis contre tous les ghettos, cases, tous les murs. Y’a des morceaux comme Itinéraire ou Le Message où je chantonne les refrains parce que, des fois, j’en envie de m’aérer, de créer la cassure avec mes couplets plus rappés. J’ai envie de me faire plaisir et, comme je suis quelqu’un qui fait beaucoup de concerts, j’ai envie que les gens reprennent ça. Y’avait ce souci d’ouverture, très clairement, oui !
Ton ouverture, elle est aussi dans ta carrière. Sur 15 ans en arrière tu dis : « un jour je rappe avec IAM, un jour je suis pop starifié. »
Youssoupha : Finalement, ça reste mon souci d’authenticité et d’identité. Je prends tout ce qui est dans le prolongement de ma vie. Par exemple, quand j’ai fait Pop Stars, ce qui était dans le prolongement de mes habitudes, c’était que je faisais déjà des ateliers d’écriture. Avant les concerts, je faisais des ateliers. Les gens qui produisaient l’émission m’ont proposé ça et finalement, c’est moi qui les ai harcelés. Mais ça ne m’empêche pas d’être dans ce truc de classique rap français. C’est pas moi de faire des trucs plus populaires, non plus ! Je retourne rapper avec IAM parce que ça fait partie de mes fondamentaux. Dans la suite de ma carrière, c’est dans ce genre de grand écart que je veux me retrouver. J’aimerais pas qu’on me classe quelque part. je fais les choses spontanément, tel que je ressens les choses. Ce qui m’importe, c’est que les gens respectent ma musique. Pour cet album-là, j’ai fait des écoutes dans les quartiers pour parler avec les jeunes, leur demander leurs retours. Et puis quand j’ai fait Pop Stars, y’a des mamans qui me croisaient et qui me disaient : « c’est génial ce que vous apportez à nos enfants. » Tant que mon image elle est respectée, je me fais plaisir !
   
Propos recueillis par Lajoinie Adeline
     
     
     
     
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 Artiste
 Youssoupha


 Interview(s) Date publication
 Interview de "Youssoupha" 28/10/2009


 News Date publication
 Youssoupha : Menace de mort, clip vidéo du jour 17/09/2011
 Youssoupha, la tournée 2010 25/01/2010


 Aftershow(s) Date publication
 Youssoupha : Printemps de Bourges 2010 14/04/2010



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