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Hocus Pocus : 16 Pièces ( Universal )
Emmené par le visionnaire 20Syl, le combo nantais continue de distiller du bon son pour les vrais amateurs de hip-hop (enfin, ce qui en reste).
Sublime paradoxe, la France représente à la fois le deuxième marché mondial du rap après les tout-puissants Etats-Unis et certainement une des visions les plus étriquées du genre. Seul pays où le social et l'économique sont encore intrinsèquement liés alors que le grand frère américain a depuis longtemps instauré le schisme entertainment/rap conscient, l'Hexagone a vu naître une race unique de rappeurs mutants, à la fois artistes et prophètes sociétaux, souvent moins préoccupés par les retombées réelles de leurs psaumes de rue que par l'état de leur compte en banque. Et la perversion du système capitaliste, particulièrement ravageur chez les plus défavorisés, de boucler ce cercle vicieux en faisant de cette (petite) poignée de rappeurs qui ont "réussi" à peu près le seul plan de carrière envisageable – avec footballeur.
Lorsqu'une infime exception devient aux yeux du plus grand nombre un modèle économique viable, elle engendre inévitablement une horde de suiveurs prêts à reproduire les schémas en place pour grignoter les quelques miettes restantes du gâteau, tirant toujours un peu plus le rap français vers une nauséeuse consanguinité. Du coup, non seulement on se retrouve avec un marché sursaturé de clones incapables de voir plus loin que le bout de leur quartier, mais en plus ceux-ci se payent le luxe de ne pas reconnaître à des formations comme Hocus Pocus l'appellation "rap" sous prétexte que la sacro-sainte "rue" n'est pas au centre de leurs préoccupations. On croit rêver.
La vérité, c'est que 20Syl reste peut-être un des plus grands amoureux de hip-hop que compte l'Hexagone. Dès le milieu des années 90, alors que les rappeurs en mousse qui pullulent aujourd'hui souillaient encore leurs couches-culottes Lacoste, il sévissait déjà en tant que producteur maison du label Bombattak, regardant des artistes comme Diam's faire leurs premier pas sur ses sons. En invitant plus tard des musiciens à rejoindre Hocus Pocus, il mettra le doigt sur la formule idéale lui permettant d'embrasser dans son intégralité la culture Hip-Hop : c'est-à-dire en y incorporant l'âme de ses ancêtres, jazz et funk, soul et afro-beat, dans un mélange vivant et festif propre à retourner n'importe quelle salle – et le "Peace, Unity, Love and Having Fun" originel d'Afrika Bambaataa de reprendre enfin quelques couleurs.
On retrouve sur 16 Pièces tous les ingrédients du succès d'HP (à commencer par l'inévitable nombre dans le titre – après 73 Touches et Place 54) avec toutefois quelques nuances. Encore plus homogène dans son exécution (l'osmose entre 20Syl et ses complices est parfaite), ce troisième album présente aussi une hétérogénéité inédite grâce à la diversité de ses sonorités et aux nombreux invités qui les habitent. Loin des featurings figurines, chaque participation vient enrichir la formule magique d'une saveur singulière, qu'il s'agisse d'une voix (Alice Russell, Ben L'Oncle Soul, Elodie Rama), d'un flow ricain (les "fidèles" Stro the 89th Key et Mr J. des Procussions) ou, nouveauté, d'un rap francophone (Akhenaton et Oxmo Puccino – excusez du peu – aux côté de l'ami Gwen Delabar). On y retrouve aussi les thématiques fétiches du rappeur en chef, roi de l'extrapolation ludique sur fond de faits divers ("25/06") et autres questions plus ou moins existentielles ("Papa ?", "Beautiful Losers", "Putain de Mélodie", "A mi-chemin", etc.).
Après, sans connaître le marché de l'immobilier à Nantes, 16 Pièces pour une quinzaine d'euros ça nous semble pas bien cher payé…
Michael Rochette
Michael Rochette
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