|
Jean-Louis Murat : Grand lièvre
Fait excessivement rare, plus les années passent, plus il fait d'album et plus Jean-Louis Murat semble inspiré et génialement créatif. Entre sage grand lièvre et fougueux pur-sang, l'artiste continue son chemin hors des sentiers (ra)battus.
Il est toujours bien difficile de parler, encore plus d'analyser une poésie aussi précise et à la fois abstraite et aérienne que celle de Jean-Louis Murat. Lui l'Auvergnat qui, sans façon, nous abreuve chaque année, sans ciller, depuis 1999 (et tous les 2-3 ans à partir de 1982) de ses chansons tour à tour magiques, bravaches, tendres, enflammées… En vingt albums exactement, l'on a eu le temps de très fortement s'attacher à cet ours pas toujours bien léché qui n'a jamais rien chanté comme tout le monde. Même s'il ne nous a pas toujours donné de branches auxquelles se rattacher, travaillant son style comme une boule de glaise toujours souple et malléable, nous entrainant à chaque nouvel opus dans des chemins différents. Mais c'est aussi, justement, cette invitation à se perdre dans des contrées inconnues qui nous plait chez Murat.Le Moujik n'est jamais à un paradoxe prés. Cette fois, il a mis le double de temps pour sortir sa nouvelle création: deux ans! Mais c'est peut-être son plus court temps d'enregistrement: la légende dit qu'il aurait enregistré ces dix titres en quelques jours, dans le Sud de la France, dans les conditions du live, entourés de ses familiers, Stéphane Reynaud (à la batterie), Fred Jimenez (à la basse), ainsi qu'un nouveau pianiste Slim Batteux. Il se dit également que ses morceaux n'auraient été que peu arrangés. Ce qui est certain, c'est qu'il émane de ce Grand lièvre est d'une belle spontanéité. Il bondit violemment mais surement sur des titres guerriers comme Sans pitié pour un cheval ou Rémi est mort ainsi. Il se ballade tout en douceur dans la ville d'Alexandrie où, accompagné de beaux chœurs asexués et décalés, il évoque une amie disparue et un couple d'amants. Ou il évoque un roi de la petite reine, Federico Bahamontes, sur Le champion espagnol.Baladant son spleen souvent nostalgique, ce voyageur de l'intime s'est ici un peu plus ouvert au monde extérieur. Beaucoup de paysages sont ici évoqués, des montagnes et des fleuves du psychédélique Haut Averne aux campagnes tristement désertées de Vendre les prés en passant par les inévitables grands espaces qui s'offrent à nous sur La lettre de la Pampa. Bien sûr, l'artiste continue s'interroger lui-même, sur la mémoire que l'on perd parfois via Qu'est-ce qu'on va dire? et sur la mort, par petites touches sur plusieurs titres. Jamais sentencieux, parfois même carrément joyeux, comme sur Rouges souliers, il ne cesse de faire grandir sa musique avec le temps.Le Grand lièvre est une espèce en voie de disparition. Tout comme Jean-Louis Murat, chanteur qu'on aime ne pas pouvoir classer.
Adeline Lajoinie
|